Mai 24, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Dans Le Monde libertaire de fĂ©vrier, il Ă©tait question de l’assassinat de Giuseppe Pinelli, assassinĂ© par la police le 15 dĂ©cembre 1969. Deux autres anarchistes assassinĂ©s. Deux autres morts bien vivants
 (Le Monde libertaire)


Nicola Sacco, Bartolomeo Vanzetti

LUIGI BOTTA, journaliste et historien de l’anarchisme italien en AmĂ©rique du Nord, est le grand spĂ©cialiste de l’affaire Sacco et Vanzetti, Ă  laquelle il s’intĂ©resse depuis 1972. Vincenzina Vanzetti (soeur de Nicola, 1903-1994) l’a encouragĂ© de son amitiĂ© de vingt ans, dans ses recherches. Il publie en 1978 : Sacco e Vanzetti: giustiziata la veritĂ , Edizioni Gribaudo. Il a publiĂ©, en 2019, Le carte di Vanzetti, Nino Aragno Editore, Torino (prĂ©face de Ronald Creagh), sur l’existence de fonds d’archives sur l’affaire. Depuis 15 ans, il travaille Ă  une Ɠuvre en 5 volumes de l’histoire de Sacco et Vanzetti depuis les origines familiales jusqu’à nos jours. Enfin, il est en train d’achever une Ɠuvre majeure : l’édition commentĂ©e de la correspondance familiale de Bartolomeo Vanzetti, chez Nino Aragno Editore, soit quelques deux-cents lettres, dont prĂšs de la moitiĂ© inĂ©dites. Il a Ă©crit cet article spĂ©cialement pour Le Monde Libertaire. Monica Jornet (traduction de l’italien) Groupe Gaston CoutĂ© – FA

L’hiver 1919-1920 met la cĂŽte Est des États-Unis Ă  l’épreuve par suite d’une vague exceptionnelle de froid intense et de fortes chutes de neige qui couvrent tout le territoire d’un manteau blanc. Il neige abondamment Ă  New York et Ă  Washington, le gel paralyse le port de Boston ; toutes les activitĂ©s sont rĂ©duites de fait au minimum. À Plymouth, petite ville sur la baie de Cape Cod, prĂšs de la capitale du Massachusetts, les chutes de neige ont Ă©tĂ© telles qu’elles empĂȘchent toute activitĂ© productive. La municipalitĂ© a dĂ©cidĂ© de tenter une intervention massive pour dĂ©gager les rues principales.

« C’est lĂ  le rĂ©cit ordinaire de la vie de deux Ă©migrĂ©s italiens, l’un du Nord et l’autre du Sud, dans les États-Unis des annĂ©es 20. »

C’est justement Ă  Plymouth, depuis un plus d’un lustre (avec une brĂšve interruption en 1917), que vit Bartolomeo Vanzetti, un Ă©migrĂ© italien, originaire de la province de Cuneo qui, en 1908, a quittĂ© sa ville pour rĂ©aliser le rĂȘve amĂ©ricain. Il n’a pas Ă©tĂ© des plus chanceux : pĂątissier de profession, confiseur, c’est, Ă  l’exception d’une une courte pĂ©riode New York oĂč il s’est consacrĂ© Ă  l’arte bianca, Ă  d’autres emplois – plongeur, cuisinier, casseur de pierres, maçon, paysan, manƓuvre, Ă©leveur et autres–, qu’il a trouvĂ© Ă  s’occuper, sillonnant trois États sur des milliers de kilomĂštres. A l’hiver 1919, fuyant la faim, il trouve du travail comme charbonnier, chauffeur, cantonnier, cheminot et charpentier. C’est un gros travailleur. Il est lui aussi employĂ© par la mairie comme d’autres malheureux, comme pelleteur de neige.
En rĂ©alitĂ©, depuis quelques mois, aprĂšs l’acquisition d’une carriole Ă  un Italien qui retournait au pays, il se consacre plus ou moins officiellement Ă  la vente de rue du poisson, aux familles de ses compatriotes. Les affaires ne marchent pas vent en poupe, mais lui permettent du moins de survivre, Ă  l’air libre, en autonomie complĂšte et en harmonie, et c’est ce que Bartolomeo recherche.
Vers la mi-dĂ©cembre il cĂšde lui aussi au froid et remise sa carriole. On en reparlera au printemps. Mais il est sollicitĂ© par tous ces Italiens qui suivent la coutume de manger maigre pour le rĂ©veillon. Il cĂšde Ă  leur insistance et leur fournit le poisson traditionnel : les anguilles. Le 23 dĂ©cembre, il reçoit de Boston deux barils de grosses anguilles. Le soir, chez Mary et Frank Fortini Ă  Cherry Street, oĂč il habite depuis le mois d’aoĂ»t, il programme ses livraisons. Il fait les paquets avec les noms et les prix pour chaque commande. Il vend les anguilles Ă  35 cents, soit moins du tiers du prix du marchĂ©, Ă  1,25 Ă  1,50 dollars la livre. Il en a jusque tard le soir.
Le lendemain matin, il est debout de bonne heure. Il doit s’organiser pour une tournĂ©e longue et fatigante. Son jeune ami Beltrando, qui n’a pas encore treize ans, va l’aider, profitant de la journĂ©e de vacances scolaires pour se faire quelques sous. C’est le fils d’Alfonsina et Vincenzo Brini, chez qui Bartolomeo a longtemps vĂ©cu Ă  Suosso’s Lane jusqu’à son dĂ©part pour le Mexique en 1917. C’est un bon Ă©lĂšve et il joue du violon : Bartolomeo le considĂšre comme son filleul.
Avant de le rencontrer, Ă  7 h 45, il rejoint le boulanger Luis Bastoni dans l’espoir qu’il lui prĂȘtera sa charrette et son cheval pour les livraisons. Ce n’est pas possible car il est dĂ©jĂ  engagĂ© ailleurs. Cela le dĂ©sole mais il assume et, avec Beltrando, remet en Ă©tat la vieille carriole. Ils ont tous deux beaucoup de livraisons Ă  effectuer dans beaucoup de rues de North Plymouth oĂč la neige et les flaques gelĂ©es reprĂ©sentent un rĂ©el danger. Les clients sont des familles de l’Emilie-Romagne qui connaissent trĂšs bien Vanzetti : les Forni, les Cristofari, les Longhi, Teresa Malaguti, Margherita Fiocchi, les Bongiovanni, Emma Borsari, les Balboni et tant d’autres. Des gens qui sont aux États-Unis depuis des dĂ©cennies et dont les enfants sont citoyens amĂ©ricains Ă  part entiĂšre. Sans une minute de rĂ©pit, Bartolomeo et Beltrando terminent de livrer Ă  14h40.

À une cinquantaine de kilomĂštres de Plymouth, Ă  Stoughton, localitĂ© dominĂ©e par la fabrique de chaussures Three K. Shoe Factory, travaille, depuis plus d’un an, un ami de Bartolomeo, Nicola Sacco. Ils se sont connus en 1917, comme de nombreux anarchistes italiens, Ă  l’époque de leur escapade estivale au Mexique : depuis, ils ne se sont plus perdus de vue. Nicola est un ouvrier spĂ©cialisĂ© dans le bord des chaussures. Il est trĂšs estimĂ© par le patron, Michael Kelley, qui confie de nombreuses responsabilitĂ©s et lui fournit une belle maison oĂč habiter avec sa famille – son Ă©pouse, Rosina Zambelli, de Brescia, et son fils Dante -, cultiver son potager, s’occuper de son jardin et recevoir des amis. Mari et femme participent avec conviction aux activitĂ©s culturelles et de loisirs du Cercle social anarchiste.

« Le procureur gĂ©nĂ©ral Mitchell Palmer, inquiet des virages communistes qui sont en train de modifier l’échiquier politique europĂ©en, a lancĂ© une campagne fĂ©dĂ©rale contre les rĂ©volutionnaires – la Red Scare – qui peuple les prisons et oblige beaucoup d’étrangers au dĂ©part. »

Nicola a des journĂ©es bien remplies, de l’aube Ă  la nuit noire, surtout avec cette neige. MĂȘme la veille de NoĂ«l, il est comme Ă  son habitude Ă  la fabrique : outre son propre travail, il doit s’occuper du nettoyage et, avant le lever du jour, de mettre en route le chauffage des locaux. Kelley lui paie un salaire de 80 dollars par semaine, qui lui permet de vivre trĂšs dignement. Ses semaines sont bien occupĂ©es et toujours Ă©gales : ” C’est un bon travailleur, le dĂ©finit Kelley, trĂšs rĂ©gulier, il ne manque jamais une journĂ©e. Il est fantastique ! “. Le gel hivernal 1919-1920 ne le prend pas au dĂ©pourvu. Il a suffisamment de bois et les lĂ©gumes du potager conservĂ©s dans le cellier suffiront jusqu’au printemps. Pour parfaire le tout, son Ă©pouse attend un heureux Ă©vĂ©nement.
À la mi-mars, arrive de Torremaggiore, localitĂ© des Pouilles oĂč vivent les siens, la nouvelle de la disparition de sa mĂšre. Cela le bouleverse et le dĂ©prime, le fait douter et hĂ©siter : depuis 1909, annĂ©e de son dĂ©part, il n’a pas embrassĂ© sa famille. Il dĂ©cide donc de rentrer et que son second enfant naisse dans son pays d’origine et entreprend les dĂ©marches pour le retour. Pour l’embarquement, il faut avoir une fiche d’état-civil Ă  jour avec une photo d’identitĂ© rĂ©cente. C’est le consulat de Boston qui le dĂ©livre.

C’est lĂ  le rĂ©cit ordinaire de la vie de deux Ă©migrĂ©s italiens, l’un du Nord et l’autre du Sud, dans les États-Unis des annĂ©es 20. Deux des plus de trois millions d’expatriĂ©s qui, en l’espace de quelques dĂ©cennies, ont quittĂ© leur pays natal pour affronter ailleurs -en AmĂ©rique du Nord- une nouvelle existence.
Les États-Unis – qui se disent dĂ©positaires de la dĂ©mocratie – sont en rĂ©alitĂ© un pays agitĂ© par de profonds conflits internes. Les immigrĂ©s sont en rĂšgle gĂ©nĂ©rale exploitĂ©s, raillĂ©s et mĂ©prisĂ©s. Ceux qui ne sont pas politiquement corrects sont barrĂ©s par le pouvoir. Le procureur gĂ©nĂ©ral Mitchell Palmer, inquiet des virages communistes qui sont en train de modifier l’échiquier politique europĂ©en, a lancĂ© une campagne fĂ©dĂ©rale contre les rĂ©volutionnaires – la Red Scare – qui peuple les prisons et oblige beaucoup d’étrangers au dĂ©part.
AprÚs tout, on ne peut pas dire que ça aille dans le pays en matiÚre de sécurité. Des bandes de malfaiteurs de diverses nationalités écument les villes grandes et petites, profitant de la toute récente prohibition pour faire de la contrebande et de la délinquance la rÚgle au quotidien.

« OĂč sont Nicola et Bartolomeo le 15 avril 1920 ? Le premier est Ă  Boston. Au Consulat italien. Le second, Bartolomeo, fait sa tournĂ©e parmi les gens avec sa carriole. »

Dans la banlieue Sud de Boston, les braquages sont Ă  l’ordre du jour. Des groupes organisĂ©s prennent pour cible les banques, les trains, les usines, les dĂ©pĂŽts. Et n’hĂ©sitent pas Ă  tirer si nĂ©cessaire.
La veille de NoĂ«l 1919, tandis que Nicola est Ă  l’usine et que Bartolomeo livre ses anguilles, un gang braque le convoyeur de fonds de la fabrique de chaussures Loring Q. White. C’est jour de paye. Les salaires sont dans un conteneur blindĂ©, dans un camion Ford qui Ă  7h40 roule vers l’usine, avec, Ă  son bord, le chauffeur, un policier et le caissier. Les tempĂ©ratures sont infĂ©rieures Ă  zĂ©ro et la route est verglacĂ©e. Quatre bandits circulent dans une Hudson Six qui s’arrĂȘte et barre la route. Ils en descendent Ă  trois. L’un tire avec son fusil. Le camion Ford, touchĂ©, fait une embardĂ©e et va s’écraser contre un poteau tĂ©lĂ©graphique. C’est un imprĂ©vu qui oblige les malfaiteurs Ă  prendre le large. Le braquage Ă©choue.

Un peu plus de trois mois aprĂšs, Ă  South Braintree, une autre fabrique de chaussures, Slater & Morrill, est prise pour cible par cinq malfaiteurs. C’est le 15 avril 1920, jour de paye. Les sous arrivent par train dans un coffre blindĂ©. Ils sont d’abord comptĂ©s dans un bureau – 15 776,51 dollars – puis transfĂ©rĂ©s Ă  pied par un officier payeur et un policier jusqu’à destination. C’est un parcours bref. AprĂšs un passage Ă  niveau, il y a une montĂ©e, on passe devant l’usine Rice & Hutchins et on est arrivĂ©.
Les bandits, Ă  bord d’une Buick, attendent le convoi. Deux d’entre eux sont postĂ©s sur le parcours. Peu aprĂšs 15h, le garde du corps Alessandro Berardelli et le convoyeur Frederick Parmenter sont en route, portant chacun une cassette avec l’argent. Il y a peu de monde. Quand ils passent prĂšs des deux individus, ils sont attaquĂ©s dans le dos et reçoivent plusieurs coups de pistolet. La Buick bleue arrive rapidement et file avec l’argent et les bandits. Elle sĂšme des clous Ă  trois pointes et on perd ses traces.

ScĂšne de crime Ă  South Braintree. (Boston Public Library)

Le lendemain, le New York Times, faisant mal les comptes, titre : Des bandits tuent un garde du corps et prennent la fuite avec 27 000 $. Les polĂ©miques sont immĂ©diates. Les gens en ont assez. La police doit Ă©claircir cet Ă©niĂšme crime. Les enquĂȘteurs et les dĂ©tectives privĂ©s Pinkerton font appel Ă  des mĂ©diums, proposent des rĂ©compenses et mettent en service des dĂ©tecteurs de mensonge mais n’aboutissent Ă  rien. Arrive le super-policier Michael Stewart, de Bridgewater. Il promet de remettre Ă  la justice les auteurs du double homicide.

OĂč sont Nicola et Bartolomeo le 15 avril 1920 ? Le premier est Ă  Boston. Au Consulat italien. Il doit obtenir les documents pour le retour en Italie. Mais il a apportĂ© une photo de famille trop grande. Le fonctionnaire Giuseppe Adrower l’invite Ă  revenir avec une photo identitĂ©. À l’heure du coup de l’attaque, il dĂ©jeune avec le professeur Felice Guadagni au restaurant Boni. Le second, Bartolomeo, fait sa tournĂ©e parmi les gens avec sa carriole. Il vient d’acheter une piĂšce d’étoffe pour un vĂȘtement et a voulu la montrer Ă  Alfonsina Brini, en prĂ©sence Ă©galement du vendeur.

Trois semaines plus tard, le 5 mai, les deux Italiens seront mis aux arrĂȘts tandis qu’ils sont en train de se dĂ©barrasser de matĂ©riel de propagande anarchiste, sur le conseil de Carlo Tresca, qui, depuis New York, est au fait des manƓuvres du pouvoir. La police perquisitionne chez tous les suspects. Ce jour-lĂ , Sacco et Vanzetti sont avec deux autres camarades, Mario Buda et Riccardo Orciani, amis de vieille date. Ces rĂ©volutionnaires sont en proie Ă  une grande agitation, ils craignent que la brutalitĂ© du procureur Palmer ne le pousse Ă  ordonner d’autres arrestations et expulsions : Andrea Salsedo a Ă©tĂ© suicidĂ© deux jours plus tĂŽt, sur le pavĂ© de Park Row, au pied de l’immeuble abritant le siĂšge du FBI, oĂč l’Italien Ă©tait retenu illĂ©galement depuis deux mois. Nick e Bart – comme ils seront ensuite nommĂ©s – sont en train d’organiser ensemble un meeting de contestation.
La premiĂšre impression est que l’arrestation est la consĂ©quence de leur activisme anarchiste et de la dĂ©tention d’un revolver. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’ils dĂ©couvriront, avec stupeur, qu’ils sont mis en examen pour les deux braquages -Bridgewater et South Braintree –.

Nicola et Bart sur le banc des accusés à Dedham (The Boston Globe)

Les deux procÚs de la honte seront le déni de toutes les preuves testimoniales de la défense. Le premier condamnera Vanzetti à une peine de 12 à 15 ans de prison. Le second les enverra tous deux sur la chaise électrique. Les protestations unanimes du monde entier, les innombrables demandes de révision du procÚs, les appels de personnalités illustres et la mobilisation du monde ouvrier ne suffiront pas à modifier un jugement réactionnaire et raciste, brutal et inhumain.

Des groupes de tous les quartiers accompagnent Luigina Vanzetti, boulevard de Vincennes, à la grande manifestation du 7 août 1927, à Paris (Gallica, BibliothÚque nationale de France).

La bigoterie et les préjugés du juge Webster Thayer et la duplicité du procureur général Frederick Katzmann, en un véritable complot à peine voilé, imposeront leur logique conservatrice et obscurantiste réussissant à emporter une décision de justice qui salira pour toujours la prétendue démocratie américaine.

Sept ans aprĂšs, dans la nuit du 22 au 23 aoĂ»t, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti finiront leurs jours sur la chaise Ă©lectrique de la prison de Charlestown. La rĂ©action du monde entier inondera les rues, dĂ©clenchant partout une forte conflictualitĂ© (des explosions de Buenos Aires Ă  la nuit d’émeutes prĂšs des Grands boulevards Ă  Paris). À partir de cette date, un comitĂ© amĂ©ricain (et italien depuis 1958) remĂ©morera tous les ans le triste Ă©vĂ©nement, parvenant mĂȘme Ă  obtenir, en 1977, la Proclamation, par le Gouverneur du Massachusetts, d’un Nicola Sacco and Bartolomeo Vanzetti Memorial Day.

Luigi Botta




Source: Monde-libertaire.fr