Ni Houria, ni Bouvet

Quand tu es raisonnablement de gauche, c’est à dire plutôt volontiers égalitariste et te revendiquant d’un certain universalisme visant à éradiquer du monde la cruelle injustice qui le constitue souvent, quand tu es normal donc, le moins qu’on puisse dire c’est que tu n’es pas à la fête en ce moment. Pays idéologiquement largement à droite, lavage de cerveau de la population par Hanouna interposé, querelles byzantines dans la gauche de gauche où plus personne ne veut même devenir calife à la place du calife mais juste défendre son pré carré militant, sans compter un gouvernement désormais ouvertement de droite dont la dernière lubie en date est d’absolument vouloir brûler en place publique un Code du travail pour régresser à la si heureuse époque des maîtres des Forges. “Régression”, c’est d’ailleurs la mot qui caractérise le mieux l’époque, régression des droits, régression des comportements, régression d’une jeunesse captée par le vote FN, et régression intellectuelle de masse en général. Pour ce dernier point il suffit de jeter un œil à n’importe quel plateau télé et depuis quand on demande son avis sur la marche du monde à un footballeur, à la fin ?

Et pas que régression d’ailleurs, mais aussi sommations permanentes de choisir entre des alternatives faisandées, quand le choix n’est plus un choix mais la contrainte de devoir choisir entre la pomme pourrie et la poire vérolée et c’est ce qui se passe dans l’antiracisme en ce moment. Antiracisme forcément mal en point dans un pays droitisé et de plus en plus séduit par une rhétorique “dédiabolisée” qui ne cache même plus ses désirs, au mieux de “remigration” (quel mot ridicule), au pire de pogroms de populations bronzées. Antiracisme encore plus mal en point quand ceux qui s’en réclament le vident de son contenu pour l’instrumentaliser à leurs propres fins, lesquelles finissent par une cruelle ruse de la raison, surtout profiter à ceux qui le sont réellement, racistes.

En résumé : entre d’un côté Houria Bouteldja, délirante représentante des Indigènes de la République (MIR PIR) dont la rhétorique n’est plus faite que de provocations post-pubères refoulant un antisémitisme non assumé, et un Laurent Bouvet, universitaire médiocre ayant lancé en fanfare un “Printemps républicain” qui condamne “tous les extrémismes” manière de servir une soupe de morale bourgeoise qui ne servira que de béquille à une “gauche” de gouvernement en faille de crédibilité, on est obligés de choisir ça ?

Réellement ?

On est si bas ?

D’un côté le communautarisme repeint sous couleurs émancipatrices, farce de mauvais goût quand on sait que le communautarisme est intrinsèquement réactionnaire puisque son projet n’est pas de faire cohésion mais au contraire de fractionner la populations en sous-ensemble ethnico-religieux pour vivre dans le confortable entre soi des “comme nous” contre tous les autres méchants “pas comme nous” (et là aussi ironie de la Raison dévoyée : c’est le même projet que des ethnodifférencialistes identitaires d’extrême-droite. Quand on racialise la politique, il faut s’attendre à d’étranges parallèles), communautarisme qui brandit un “antiracisme” à géométrie variable qui “oublie” – oups – l’antisémitisme ça alors c’est ballot, et dont l’apparence “subversive” (Dieu que j’en suis venu à haïr ce mot) peut même séduire une certaine gauche plus ou moins radicale, qui en arrive à être à ce point égarée et perdue qu’elle pense les salafistes comme les nouveaux Damnés de la terre. Ça serait risible si ce n’était à ce point tragique.

De l’autre, un “antiracisme” estampillé PS qui devant la chute libre en crédibilité de SOS Racisme est obligé de se trouver de nouvelles moutures, la dernière en date étant ce gloubiboulga “Printemps républicain” de Laurent Bouvet. On nous dit que c’est “de gauche”. Ah ok. Pourtant, on a beau scruter à la loupe d’entomologiste leur manifeste pompeux, on y trouve certes de grandiloquentes déclarations Avec Des Majuscules Partout, mais ça ne suffit pas à ne pas voir que le diagnostic du mal-être national ne se situe que et uniquement au plans des valeurs et de la Culture (avec un grand C tavu) mais nulle trace, tracette, micron, des arrières plans socio-économiques qui sont pourtant la base réelle, concrète, observable, de ce mal-être. 8 Millions de pauvres en France, et leur agiter des hochets républicains ça va les nourrir et payer leur loyer ? Sérieusement ? Et désolé et d’ailleurs non pas désolé du tout, moi quand un truc se dit “de gauche” et que ça ne parle nulle part de social et de conditions de vie réelles, ça sent le faisan. Pro-tip : si vous voulez un indice fiable qu’un truc politique sent le merlan oublié dans le frigo, c’est quand Causeur en dit du bien. Oui Jean-Claude Michéa, je te regarde toi aussi.

Comme si ça faisait des années que ça marchait de faire la morale et d’annoner “le racisme c’est méchant les racistes c’est pas des gentils”, BIG DEAL, les vrais racistes de souche savent précisément que leur racisme n’est pas “gentil” et ils l’assument.

Communautarisme rêvant de s’auto-ghéttoïser d’un côté, républicanisme de bourgeois moralisants de l’autre, c’est ça qu’il faut choisir ? C’est là où en est l’antiracisme en France en 2016 ? Autant dire qu’avec pareilles brochettes de clowns, Le Pen n’a non seulement aucun souci à se faire mais ne peut même que se réjouir de voir pareils “antiracistes” : séparatisme identitaire et morale bourgeoise, rien là dedans qui puisse lui faire le moindre dégât.

Pourtant, il n y a pas que d’être les idiots utiles du FN qui les rassemble. Ils ont un autre point commun, ou plutôt un point aveugle, qui est d’ailleurs le THE point aveugle de toute la politique actuelle : nulle part dans tous leurs discours on ne parle d’égalité. Oui, vous savez ? L’égalité ? Ce qui fonde la gauche, tout ça, ring a bell ? Les antiracistes identitaires ou bourgeois, c’est leur kryptonite, l’égalité, le truc dont ils se tiennent le plus éloignés possible, parce qu’ils savent que ça balaiera comme feuilles mortes leurs sottes élucubrations. Et la voilà l’idée fondatrice d’un vrai antiracisme, de luttes de classes et porteur d’un vrai projet politique au sens noble de ce mot. L’égalité, point aveugle de la politique puisque c’est précisément cette porte de l’égalité qui est fermée, verrouillée même, et devant une porte fermée qui devrait être la plus largement ouverte, on ne ressent que frustration, colère et rejet.

Et c’est à nous, précisément, gens de gauche et progressistes de former le projet politique concret qui permettra d’ouvrir cette porte pour de vrai, pour toutes et tous, parce que quand on est de gauche et bien tout simplement c’est ce pour quoi… On est de gauche.

Tout simplement.