« Ce n’est pas l’un des moindres avantages de l’autogestion généralisée que la bataille pour la vie y supplante la sinistre struggle for life » (Raoul Vaneigem)

Depuis des années où on la croyait figée, l’évolution évolue encore. Car peu à peu se découvre que le vivant est apparu et s’organise comme une commune libertaire.

Dieu disparaît de la biologie

Revenons. C’est Lamarck qui, le premier [<a title="Pierre-Louis de Maupertuis avait cependant déjà supposé des transformations du vivant dès 1740. « Chaque degré d’erreur aurait fait une nouvelle espèce : et à force d’écarts répétés serait venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujourd’hui ». 1749.” class=”notebdp”>note] , entre 1799 et 1809, va formuler la thèse de l’évolution biologique. Les espèces proviennent toutes de la nature et se transforment au cours des temps. Ce changement est une réponse aux circonstances et l’action du milieu serait prépondérante [<a title="« Ainsi, par l’influence des circonstances sur les habitudes, (…) chaque animal peut recevoir dans ses parties et son organisation, des modifications considérables ». Lamarck, 1801.” class=”notebdp”>note] . Mais c’est la reproduction qui en est la clé [<a title="In Jean-Baptiste Lamarck, Zoologie philosophique – 1801. Certes, Lamarck utilise la métaphore de l’usage et du non usage des organes, mais sans expliquer en quoi les circonstances agissent sur l’usage. Darwin ou Weismann utiliseront aussi cette idée. Mais ce sont principalement les calomnies adressées par Cuvier que retiendront les darwinistes pour réduire la portée de la découverte de Lamarck” class=”notebdp”>note]  : « Tout ce que la nature a fait perdre ou acquérir par l’influence des circonstances (…) elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ». Il existerait un processus de complexification, lié à la physique du vivant [note] . L’évolution n’obéit cependant ni à une volonté supérieure ni à un projet de la nature. Il découvre que les oiseaux descendent des reptiles et esquisse aussi un scénario de l’évolution de l’humain à partir d’un singe primitif. Mais Buffon auparavant avait déjà osé placer l’humain parmi les primates [<a title="Georges Buffon « Histoire naturelle » 1749-1804.” class=”notebdp”>note] . Geoffroy Saint-Hilaire exulte dès 1835 « d’où les crocodiles de l’époque actuelle peuvent descendre, par une succession ininterrompue, des espèces antédiluviennes, retrouvées aujourd’hui à l’état fossile » [<a title="Etienne Geoffroy Saint Hilaire 1825, d’après Grimoult, C., 2001. L’évolution biologique en France: une révolution scientifique, politique et culturelle. Ed. Droz Genève. ” class=”notebdp”>note] Devant ce coup de génie, Lyell écrira à Darwin en 1848, « Avec Lamarck, l’évolution est le résultat d’une loi et non d’une intervention miraculeuse ». Dieu pouvait disparaître de la biologie.

Alors que les évolutionnistes français sont encore vilipendés par un Cuvier royaliste, l’évolution fait son chemin bien que souvent traitée par les officiels d’avatar de la Révolution française. Darwin se convertit à l’évolution en 1848.

(Illustration Denis Lopatin)
Il veut apporter une théorie qu’il espère décisive, c’est la sélection naturelle [<a title="Charles Darwin « De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie » 1859-1863. ” class=”notebdp”>note] , écrite en 1859. L’évolution est inévitablement avantageuse : la sélection est un filtre aveugle qui trie les individus dans la lutte pour la vie selon leurs variations inhérentes. Darwin fait alors de la concurrence le moteur de ce tri, moteur de l’évolution biologique [<a title="Le terme la survie du plus apte, défendue par Wallace, est utilisé par Darwin dans « l’origine des espèces » qu’à partir de la troisième édition.” class=”notebdp”>note] . Ce n’est pas neuf. La rivalité économique n’a rien de nouveau dans le capitalisme victorien triomphant. « Il est curieux, écrivait Marx en 1862, de voir comment Darwin retrouve chez les bêtes et les végétaux sa société anglaise avec la division du travail, la concurrence, l’ouverture de nouveaux marchés… et la « lutte pour la vie » de Thomas Malthus ». Évidemment, dans la nature, tous les survivants possèdent des aptitudes qui les ont fait survivre. On reprochera au texte cette curieuse tautologie [note] qui, imprégnant l’ensemble du darwinisme, le rend pratiquement indiscutable. Toutefois, la mesure de la sélection naturelle reste l’adaptation, c’est-à-dire la survie des individus et leur reproduction différentielle. . Cette théorie historique reste aujourd’hui admise comme la théorie fondatrice de la biologie évolutionniste par la communauté scientifique.

Darwin, darwiniste social 

Mais Darwin va plus loin encore. En 1871, il décide d’appliquer sa sélection naturelle à l’espèce humaine et aux sociétés dans son livre La descendance de l’homme. Empruntant à Spencer la conception eugéniste de la survie du plus apte, il juge que l’être humain est le résultat d’un très long processus de sélection naturelle. Il affirme que la civilisation empêche le bon déroulement de la sélection naturelle et écrit « c’est principalement grâce à leur pouvoir que les races civilisées se répandent…jusqu’à prendre la place des races inférieures. » Ou encore « Nous autres hommes civilisés, au contraire, faisons tout notre possible pour mettre un frein au processus de l’élimination ; nous construisons des asiles pour les idiots, les estropiés et les malades ; nous instituons des lois sur les pauvres… / … Ainsi, les membres faibles des sociétés civilisées propagent leur nature et en conséquence, nous devons subir sans nous plaindre les effets incontestablement mauvais générés par les faibles qui survivent et propagent leur espèce [<a title="In Charles Darwin, La descendance de l’homme, 1871. Il ajoute « les différences humaines semblent agir les unes sur les autres de la même manière que la sélection naturelle – le plus fort éliminant toujours le plus faible ». Plus loin, il regrette que « les membres nuisibles de la société tendent à se reproduire plus rapidement que ses membres vertueux ». Il note également que « parmi les pauvres urbains et les femmes qui se marient très tôt, la mortalité est heureusement, semble-t-il, élevée ». Mais, si ces freins et d’autres « n’empêchent pas les imprévoyants, les malsains, et les autres membres inférieurs de la société d’accroître leur nombre plus rapidement que les hommes de la classe supérieure, la nation régressera, comme cela s’est trop fréquemment produit dans l’histoire du monde ».” class=”notebdp”>note] ». Ces imprudences littéraires sont toutefois modérées par des compléments moins incisifs, minorant l’utilité de mesures sélectives dans nos sociétés humaines.

Certes Darwin n’est pas responsable des horreurs eugénistes, mais ces mots valident naturellement le darwinisme social que son cousin Francis Galton instaurera en fondant l’eugénisme en 1883 [note] . Galton consacrera sa fougue à la défense du darwinisme. Les socialistes n’ont trouvé, dans le darwinisme, que de quoi étayer leurs critiques de l’obscurantisme, mais, qu’on ne s’y trompe pas, c’est bien l’idée d’une évolution autonome et matérielle et celle d’un humain dégagé du singe primitif que honnissent les créationnistes. Les réactionnaires, eux, s’emparèrent du darwinisme pour justifier l’exploitation capitaliste et le colonialisme. Toutefois, dès 1880, l’anarchiste Émile Gautier [<a title="Emile Gautier, Le Darwinisme social, 1880.” class=”notebdp”>note] essaiera de contrer l’idéologie darwinienne avec verve. Car c’est bien au nom de la « nature » que s’acharne l’hystérie des racistes, des sexistes, des nationalistes et des fanatiques. Darwin s’avère également plutôt sexiste, décrivant les femmes comme inférieures aux hommes [note] . Plus tard, l’historien André Pichot [<a title="André Pichot, Aux origines des théories raciales de la bible à Darwin – 2008 Ed. Flammarion, et La Société pure. De Darwin à Hitler – 2000, Ed. Champs Flammarion” class=”notebdp“>note] constatera : « Darwin raisonne d’abord dans une optique de darwinisme social. Et c’est ce darwinisme social qui a fait le succès du darwinisme biologique de la sélection naturelle ».

En tout état de cause, les tendances eugénistes de Darwin ne sont guère discutables. Aujourd’hui finalement, toujours présent à l’école, dans les entreprises, dans le monde marchand, le darwinisme social est au darwinisme biologique ce que le stalinisme a été au léninisme [note] , une application froide et méthodique.

Thierry Lodé (à suivre).


Article publié le 12 Oct 2020 sur Monde-libertaire.fr