Le 21 avril 2021, plus de 2 000 coursier·es ont bloqué la circulation à Times Square sous une pluie battante pour protester et réclamer de meilleures conditions de travail et une protection contre les agressions violentes. La manifestation de masse était organisée par Los Deliveristas Unidos, un réseau informel de travailleur·euses immigré·es qui a vu le jour l’année dernière dans la tourmente de la pandémie par le biais de groupes de discussion en ligne sur Facebook, WhatsApp et Telegram. Depuis, les Los Deliveristas se sont regroupés en une organisation avec le soutien du Worker’s Justice Project (WJP) basé à Brooklyn, un centre de travailleur·euses qui organise les immigrants dans les secteurs de la construction et des services. Le WJP a reçu le soutien du syndicat Service Employees Local 32BJ.

À peine leurs visages fouettés par la pluie avaient-ils séché que les sociétés de transport de personnes ont tenté de les contrecarrer par des manœuvres législatives. Le mois dernier, un projet de loi soutenu par l’AFL-CIO de l’État de New York, le Transport Workers Union (TWU) et la Machinists’ Independent Drivers Guild a tenté de mettre les Deliveristas au tapis. Le président de la TWU, John Samuelsen, est revenu sur son soutien au projet de loi après que Los Deliveristas Unidos s’y soient opposés : « S’ils ne veulent pas de ce projet de loi particulier, nous les soutiendrons et travaillerons avec eux pour élaborer un projet de loi [qui] satisfait les travailleur·eues », a déclaré M. Samuelsen à The City. Le projet de loi aurait établi un régime juridique permettant aux travailleur·euses engagé·es sur des applications d’exercer certains droits de négociation collective sans pour autant bénéficier des protections du travail accordées aux employé·es. En contrepartie, les travailleur·euses renonceraient à leurs droits de faire des « piquets , grève, ou des boycotts » et accepteraient de « ne pas dénigrer, diffamer, salir ou compromettre la bonne volonté, le nom, la marque ou la réputation de la société. »

Le projet de loi aurait pratiquement interdit la manifestation d’avril. L’opposition a été véhémente et le soutien accordé au projet de loi a faibli, ce qui l’a tué du moins pour cette session législative. Peu après la manifestation de masse d’avril, Luis Feliz Leon, rédacteur de Labor Notes, s’est entretenu avec Jonán Mancilla, leader des travailleur·euses de Deliverista, et Ligia Guallpa, directrice exécutive du WJP. La transcription a été légèrement modifiée pour des raisons de longueur et de clarté. Une partie de l’interview a été réalisée en espagnol et a été traduite. Des extraits en sont ici publiés (NdT)

Labor Notes : Jonán, peux-tu me parler un peu de ton lieu de travail ? Qui sont les membres de Deliveristas Unidos, et que font-ils ?

Jonán Mancilla : Je suis originaire de Mexico. Je suis ici depuis 15 ans. J’ai commencé à travailler comme livreur dans une blanchisserie, puis j’ai commencé à travailler dans un restaurant. Je l’ai quitté parce que le travail était trop lourd. Je travaillais comme barman et je devais porter des fûts et des caisses de bière. C’était beaucoup d’heures et peu d’argent. Il y a quatre ans, j’ai commencé à travailler avec les plateformes [applications de livraison de nourriture], sur la recommandation d’un proche.

À quoi ressemble une journée typique pour vous ?

Je me lève à sept heures du matin. Je dépose mon fils à l’école. Je rentre à la maison pour préparer mes affaires. À neuf heures du matin, j’entre sur le quai, j’en sors à une heure de l’après-midi, je vais déjeuner, je prends une tortilla ou autre chose, je retourne sur le quai à deux heures de l’après-midi et je termine à huit ou neuf heures du soir.

Il y a beaucoup de circulation ? Vous devez, j’imagine, transporter de la nourriture dans différents bâtiments où les ascenseurs ne fonctionnent pas. Parlez-moi un peu de ça.

Oui, c’est une chose quotidienne. Vous pouvez avoir une mauvaise journée quand vous devez utiliser les escaliers toute la journée, ou vous pouvez avoir une journée où vous n’utilisez pas les escaliers. Le problème, c’est lorsque vous devez vous rendre dans un bâtiment ou dans un ensemble de logements sociaux où vous savez que vos collègues ont déjà été agressés et qu’on vous y envoie à nouveau.



Comment décririez-vous ce travail ? Est-ce que vous l’aimez ?


Oui, je l’aime bien, mais avec cette pandémie, il n’est plus aussi satisfaisant qu’avant. Il y a des abus de la part des sociétés à bien des égards. L’un d’eux est la distance à parcourir, un autre est le poids excessif qu’ils nous font porter, et un autre sont les abus avec le paiement. Ils exigent des choses de vous – par exemple, « mettez des gants », « mettez des masques », « utilisez un gel antibactérien » [mais ils ne paient pas pour ces fournitures]. Vous devez acheter le vélo. Puis s’il est volé, et vous devez en acheter un autre. L’entreprise ne s’occupe d’aucune de ces choses.

Comment ces expériences ont-elles influencé votre décision de rejoindre Los Deliverista Unidos ?

Cela nous a poussés à nous unir. Grâce au projet de Worker’s Justice Project (Proyecto Justicia Laboral), j’ai appris que cette marche allait avoir lieu [le 15 octobre 2020]. Après la marche, nos groupes ethniques se sont unis davantage. Il y a un grand groupe de Latinos, mais aussi un groupe d’Africain·es, de Bangladais·es, de Chinois·es, d’autres groupes de personnes qui s’unissent d’une seule voix et se battent pour que nous ayons au moins des droits. Le fait que tout le monde souffrait de la même chose – les abus et tout ce dont je vous ai parlé plus tôt – a eu une grande influence.



Quels sont les droits que vous voulez obtenir en tant que travailleur·euses ?


Mesures de prévention contre les vols de bicyclettes. Des protections contre les agressions et les accidents. L’accès aux toilettes des restaurants, parce que ça craint vraiment. Un salaire décent en plus des pourboires. Beaucoup de gens pensent que les pourboires sont un salaire, or ce n’est pas un salaire. (Le revenu des coursier·es de nourriture est en moyenne de 300 à 800 dollars par semaine, selon The City). Le droit à des lieux publics décents pour se protéger des conditions météorologiques extrêmes. Beaucoup de gens n’ont aucune idée de ce que c’est que d’attendre son sac de nourriture quand il fait moins de 10 [degrés], ou moins de 15. Une protection contre le vol de pourboires et les représailles des applis. C’est assez facile à expliquer : les applications diffusent des messages avertissant : « Ne demandez pas de pourboire et si vous le demandez, vous pouvez être bloqué ». Les restaurants refusent souvent de laisser les livreur·euses d’utiliser leurs toilettes, ce qui constitue un grief majeur pour les membres de Los Deliveristas Unidos. Et le droit de recevoir des équipements de protection individuelle. Comme je vous l’ai dit, ils exigent des choses de nous, mais ils ne nous ont jamais rien donné. Le droit d’être indemnisé en cas d’accident et d’avoir des congés maladie payés, qui n’existent pas non plus. Le droit de s’organiser, et pourquoi ne pas avoir une représentation ? C’est ça le mouvement Los Deliveristas Unidos. Nous demandons le droit de nous organiser pour avoir des droits.

Et quand vous parlez de représentation, qu’entendez-vous par là ? La représentation syndicale ?

Oui, je veux dire qu’un syndicat doit être créé. Qu’il y ait un groupe syndical comme l’Alliance des chauffeurs de taxi ou comme pour les ouvriers du bâtiment. En d’autres termes, un syndicat des livreur·euses pour que vous puissiez compter sur ce renfort, et que vous n’ayez pas peur qu’il vous arrive quelque chose. J’ai peur d’être agressé, d’être volé ou autre. Mais s’il y a un syndicat – non, ne vous inquiétez pas. Ce serait très bien.

Vous m’avez mentionné quelques-unes des questions les plus importantes autour desquelles vous vous organisez. Y a-t-il des réussites jusqu’à présent que vous voulez mentionner ?

Eh bien, maintenant, grâce à Dieu, nous avons la sénatrice [de l’État membre du parti démocrate NDT], Jessica Ramos, qui a eu une grande influence pour nous faire vacciner. [Los Deliveristas ont demandé à être placés sur la liste des priorités pour les vaccinations, et le gouverneur Andrew Cuomo a accédé à leurs demandes en février 2021]. Il y a aussi [le conseiller municipal de New York] Carlos Menchaca [membre du parti démocrate NDT] et d’autres élus qui ont voulu nous aider. Ils sont en train d’écrire des lois. Après la manifestation d’avril, le conseil municipal de New York a présenté un ensemble de cinq projets de loi visant à répondre à certaines des demandes. Un projet de loi prévoit une amende pour les restaurants qui refusent aux chauffeurs l’accès aux toilettes. Un autre établit un salaire minimum par trajet (comme pour les chauffeurs Uber et Lyft). Un autre permet aux chauffeurs de définir leurs propres itinéraires. Grâce à cette communauté des Deliveristas Unidos, nous nous sommes fait entendre et cela a attiré leur attention. […]

Vous avez protesté, puis DoorDash [société de livraison de nourriture NDT] a répondu à vos plaintes ? Et a dit, « Nous vous entendons. Nous allons vous accorder l’accès aux toilettes. » Quand est-ce que c’est arrivé ?

Lors de la première marche [le 15 octobre 2020], il y avait plus de 800 livreur·euse, je crois. Je n’ai pas pu les compter non plus, c’était impossible. Mais DoorDash l’a remarqué. Je veux dire, DoorDash n’est pas aveugle. DoorDash a dit : « Ils manifestent pour une raison. » Ils ont remarqué les signes, que ce n’était pas seulement les coursier·es Relay, mais aussi de DoorDash, de Uber, de Grubhub – toutes les plateformes – qui étaient présent·es. Ils ont été les seuls à s’en rendre compte, à s’inquiéter pour leur entreprise et à dire : « Nous allons organiser une réunion pour qu’ils nous disent ce qui les dérange ».

Donc, en gros, vous parlez du pouvoir de nombre. Pas vrai ? La dernière manifestation en avril 2021 a réuni 2 000 personnes. Alors, comment avez-vous construit ce pouvoir organisationnel ? 2017 était la dernière fois que la communauté des immigrants, en particulier, s’est mobilisée de cette façon. Il y a eu une journée sans immigrés après l’élection de Trump, mais à part ça, il n’y a pas eu de mobilisations aussi importantes. Alors, pouvez-vous me parler un peu de la façon dont vous avez construit ce pouvoir collectif ?

Tout d’abord, c’est grâce au Worker’s Justice Project. Parce que je peux vous dire : « J’ai créé la page [Facebook] de Los Deliveristas Unidos », mais sans eux, nous n’aurions rien fait. Ils ont été à la base [de la mobilisation] – non seulement sur le plan économique, mais le soutien que nous recevons d’eux est aussi moral : « Donnez le meilleur de vous-mêmes, les gars ! Faites-le ! Ne vous laissez pas abattre. Ces entreprises ne sont rien sans vous ». Ils nous le disent souvent. « Imaginez si vous ne travailliez pas là-bas. Comprenez que sans vous, les entreprises n’existeraient pas. » C’est quelque chose que beaucoup de gens ont compris, [mais] beaucoup de gens ont peur de le comprendre. Ou ils ont peur de le reconnaître, à cause des représailles. Au début, nous pensions que ce serait facile avec quatre d’entre nous [les organisateurs du Worker’s Justice Project]. Mais nous avons réalisé que nous avions besoin d’une plus grande équipe, que nous avons rassemblée dans cette marche. J’ai vu beaucoup de gens que je ne connaissais pas. Nous pensions qu’il y aurait des livreur·euses, mais nous ne pensions pas que les personnes qui ne livrent pas, mais qui ont un membre de leur famille ou une connaissance qui le fait, pourraient manifester juste pour soutenir les gens. On ne s’attendait pas à ça.

Guallpa : […] Il y a des leaders dans le Queens. Il y a, par exemple, Isaias, qui a un groupe de près de 80, 90 livreur·euses qui se mobilisent partout. Jonán a créé des groupes de discussion d’urgence, où ils se déplacent rapidement pour s’entraider. Soit il y a une marche, soit il y a une action. Et je pense que la chose la plus puissante dans ce mouvement est que le réseau continue de s’étendre chaque jour. En ce moment, nous nous adressons aux Africain·es, aux Bangladais·es. Ils et elles nous demandent maintenant d’avoir tous les documents dans [d’autres langues]. De nombreux Africain·es parlent français. Mais le secret le plus puissant a été le leadership de leaders comme Jonas, qui savent que de nouveaux leader·euses doivent être formé·es. Ils et elles disent constamment : « Non, je ne vais pas pouvoir faire ça tout seul. » […]




Source: Laboursolidarity.org