Avril 4, 2022
Par À Contretemps
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■Issue de l’immigration russe « non somptueuse Â», comme elle aimait Ă  le dire – de mĂšre ukrainienne et de pĂšre russe –, HĂ©lĂšne ChĂątelain (1935-2020) fut d’abord comĂ©dienne de thĂ©Ăątre et travailla avec Jean Vilar, Jean-Marie Serreau, Roger Planchon, Georges Wilson, Kateb Yacine et Armand Gatti, dont elle fut la compagne de sa « parole errante Â». Elle prĂȘta son visage Ă  La JetĂ©e (1962), film expĂ©rimental de Chris Marker, superbe mĂ©taphore en plans fixes et voix off sur une image d’enfance. Mai 1968 marqua un changement de cap majeur dans son parcours artistique. D’une part, elle s’impliqua Ă  fond dans l’aventure crĂ©atrice de Gatti ; de l’autre, elle devint documentariste. À son actif, plusieurs Ɠuvres de talent dont Irlande, terre promise (1982) ; Nous ne sommes pas des personnages historiques (1985) ; Nestor Makhno, paysan d’Ukraine (1996) ; Goulag (avec Iossip Pasternak, 2000) ; Le GĂ©nie du mal (avec Iossip Pasternak, 2003) ; Chant public devant deux chaises Ă©lectriques (2003) ; Efremov, lettre d’une Russie oubliĂ©e (avec Iossip Pastenak, 2004).

Elle fonda Ă©galement chez l’éditeur Verdier la collection de littĂ©rature russe « Slovo Â» oĂč elle publia les RĂ©cits de la Kolyma de Varlam Chalamov, officia comme conseillĂšre littĂ©raire et traduisit Boris Pasternak, AndreĂŻ Amalrik, Ekaterina OlitskaĂŻa, Vassili Golovanov. Elle fut aussi libraire, voyageuse, femme de mots et d’images, mais surtout invariablement libertaire et « chercheuse de traces Â».

Ce texte d’elle que nous avons dĂ©cidĂ© de publier ici rĂ©pond sans doute Ă  deux injonctions intimes : lui rendre, deux ans aprĂšs sa mort, l’hommage qu’elle mĂ©rite et le faire coĂŻncider avec l’actualitĂ© qui nous occupe : la sale guerre d’annexion menĂ©e par Poutine en Ukraine et la rĂ©sistance que le peuple ukrainien lui oppose. De la lutte de Makhno et de ses compagnons de la Makhnovtchina, HĂ©lĂšne ChĂątelain disait qu’elle se situa « dans un siĂšcle qui pour l’Ukraine fut successivement celui d’un pouvoir qui parlait russe, allemand, polonais, les langues des grands propriĂ©taires, multipliĂ© par un pouvoir en langue de rĂ©volution multipliĂ© par un pouvoir en langue de guerre civile de mots qui au dĂ©part pensaient ĂȘtre les mĂȘmes puisqu’ils se prononçaient et s’écrivaient pareils et qui se retrouvĂšrent les uns chasseurs, les autres gibiers. Mots Ă  visage d’hommes traquĂ©s, chassĂ©s, exterminĂ©s, mutilĂ©s. Mutilation multipliĂ©e au fil des dĂ©cennies par un pouvoir en langue de collectivisation, multipliĂ©e par un pouvoir en langue d’occupant, multipliĂ©e par un pouvoir en langue de famine, multipliĂ©e par, par, par
 Â» [1]

HĂ©lĂšne ChĂątelain dĂ©finissait l’anarchisme comme un « rapport habitable Â» Ă  l’histoire. Jamais pacifiĂ©, jamais confortable, mais porteur d’une longue mĂ©moire des vaincus qui furent capables de la faire vaciller du bon cĂŽtĂ©, celui qui encore et toujours nous inspire.

Bonne lecture !

À contretemps




Source: Acontretemps.org