FĂ©vrier 7, 2021
Par Partage Noir
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Le samizdat que nous vous prĂ©sentons nous est parvenu un peu par hasard et de maniĂšre trĂšs indirecte. Autant dire que nous ne savons rien ou presque de son auteur, si ce n’est que V. Litvinov (nous ne connaissons que l’initiale de son prĂ©nom) a signe son texte de son vrai nom. Il est en effet malade, et il ne craint pas les Ă©ventuelles persĂ©cutions. Le texte a Ă©tĂ© « auto-publiĂ© Â» Ă  Moscou le 18 juin 1982, selon la mention qui en est faite Ă  la fin. A notre connaissance, c’est le premier samizdat entiĂšrement consacrĂ© Ă  l’anarchisme et qui lui soit favorable.

Cette introduction aurait dĂ» ĂȘtre beaucoup plus longue pour prĂ©senter et discuter sĂ©rieusement le travail qui suit. Pour diverses raisons, dont le manque de temps, nous nous contenterons d’effleurer les principaux points qu’il nous semble nĂ©cessaire d’aborder. Mais une Ă©dition critique de ce samizdat reste Ă  faire.

***

L’historien « officiel Â» de la Makhnovtchina, Piotr Archinov, arrĂȘte son livre avec le passage en Roumanie de Makhno et d’une petite troupe de ses partisans le 28 aoĂ»t 1921. Voline fait de mĂȘme, alors que Skirda cite des sources officielles faisant Ă©tat d’une rĂ©sistance makhnoviste organisĂ©e jusqu’en 1924 au moins, Ces trois historiens donnent donc comme fin du mouvement makhnoviste le dĂ©but ou le milieu des annĂ©es 20 [1]. AprĂšs ces dates, effectivement, les sources sur le makhnovisme deviennent Ă©parses, confuses ou peu sĂ»res, et les faits relatĂ©s n’ont plus de continuitĂ©.

Au dĂ©but des annĂ©es 30, les autoritĂ©s officielles de l’usine de locomotives « Komintern Â» de Kharkov menaient une lutte idĂ©ologique contre d’anciens makhnovistes, entre autres [2].

A la fin de la Seconde Guerre mondial, les maquis nationalistes ukrainiens font Ă©tat de heurts avec des partisans anarchistes ukrainiens, sans que l’on soit sĂ»r qu’il s’agisse de makhnovistes. Un autre tĂ©moignage, trĂšs douteux, parle d’organisations clandestines comprenant d’anciens makhnovistes ou se rĂ©clamant de Makhno dans les maquis biĂ©lorusses et parmi les troupes d’occupation soviĂ©tiques en Autriche et en Allemagne [3].

SoljĂ©nitsyne cite les makhnovistes comme courant de la pĂšgre des camps en 1952. Un Autrichien emprisonnĂ© dans les camps staliniens Ă  la mĂȘme Ă©poque signale l’existence de groupes anarchistes se rĂ©clamant de Makhno, composĂ©s surtout d’Ukrainiens qui ne connaissent rien de l’anarchisme (ni Bakounine, ni Kropotkine mĂȘme) en dehors du makhnovisme [4].

AprĂšs cette date, nous n’avons plus trouvĂ© de rĂ©fĂ©rence concernant des makhnovistes ou le makhnovisme.

Ce samizdat est donc important, car il renoue avec l’histoire du mouvement anarchiste russe qui, depuis bien longtemps, n’était Ă©tudiĂ© un peu objectivement qu’en Occident. L’un de ses grands mĂ©rites est de s’attaquer aux calomnies et aux falsifications accumulĂ©es contre Makhno et son mouvement pour les dĂ©considĂ©rer. C’est d’autant plus important que ces mĂ©thodes ont portĂ© leurs fruits, si l’on se base sur l’opinion que les dissidents peuvent avoir de Makhno. Le gĂ©nĂ©ral Piotr Grigorenko en parle objectivement : il a passĂ© sa jeunesse dans la rĂ©gion insurgĂ©e et son frĂšre Ă©tait makhnoviste, il sait donc Ă  quoi s’en tenir.

Dimitri Panine, pourtant partisan des blancs, approuve la lutte de Makhno contre les bolchĂ©viks comme la rĂ©ponse des paysans Ă  la terreur rouge. Enfant, au dĂ©but des annĂ©es 20, ses parents parlaient de Makhno au mĂȘme titre que Denikine ou Wrangel : un homme capable de renverser le rĂ©gime bolchevique [5].

Pour les autres, Makhno est un bandit ou un antisĂ©mite : SoljĂ©nitsyne assimile ses partisans Ă  la pĂšgre des camps, et un condamnĂ© de droit commun, Mikhail Diomine, est offusquĂ© d’ĂȘtre comparĂ© Ă  Makhno car dans sa bande, contrairement Ă  celle de Makhno, il n’y a pas de chefs ! [6]

Leonid Plioutch dĂ©clarait quant Ă  lui peu aprĂšs son arrivĂ©e Ă  l’Ouest : Ceux qui m’en ont parlĂ© m’en ont dit du mal, mais ici je me rends compte qu’il ne tri ait pci4 de pogroms, mais il fusillait ceux qui en faisaient [7]. Cette derniĂšre dĂ©claration prouve Ă  elle seule combien le texte de Litvinov est important et nĂ©cessaire : c’est le premier texte Ă©crit en URSS mĂȘme pour tenter de montrer le vrai visage du mouvement makhnoviste.

Ce samizdat touche Ă  un sujet trĂšs prĂ©cis et brĂ»lant sur la Makhnovtchina : les accusations d’antisĂ©mitisme portĂ©es par la propagande soviĂ©tique et par bien d’autres gens contre Makhno, bien souvent associĂ©es Ă  celles de banditisme.

Les trois principaux historiens anarchistes du mouvement makhnoviste : Archinov, Voline et Skirda, ont tous les trois abordĂ© ce sujet dans leurs livres, mais aucun ne lui a consacrĂ© un travail aussi important.

Litvinov a articulĂ© son texte en deux parties : la premiĂšre — et la plus courte — dĂ©cortique Ă  travers quelques exemples le fonctionnement de l’entreprise de falsification de l’histoire de Makhno et de son mouvement ; la seconde reprend l’histoire du mouvement makhnoviste en appuyant sur les moments oĂč la population juive y Ă©tait particuliĂšrement impliquĂ©e, dans un sens ou dans un autre, ainsi que sur les rapports du mouvement avec cette population. Il dĂ©montre aussi que les makhnovistes ont toujours luttĂ© contre l’anti-sĂ©mitisme chez leurs adversaires comme dans leurs propres rangs.

Ce travail est pourtant loin de clore le sujet, Son auteur vivant en URSS, il n’a eu accĂšs qu’à un nombre limitĂ© de documents et il n’a donc pas pu traiter la question dans tous ses dĂ©tails. II n’aborde aussi que les mensonges de la propagande soviĂ©tique, alors que ces accusations contre Makhno sont aussi le fait des milieux russe de droite et de beaucoup d’autres de ses ennemis politiques. Mais Litvinov a pu accĂ©der Ă  des archives et Ă  des source inaccessibles aux chercheurs occidentaux. II cite et analyse ainsi un certain nombre d’ouvrages ou d’articles officiels calomniant Makhno dont il aurait Ă©tĂ© difficile d’avoir connaissance Ă  l’Ouest sans lui.

Dans la partie consacrĂ©e Ă  l’histoire du mouvement makhnoviste et de Makhno, outre certains dĂ©tails inconnus ou inĂ©dits, il nous donne un texte makhnoviste inĂ©dit.

Seule une partie des archives du mouvement ont pu quitter l’URSS. Le reste y dort dans les archives officielles.

Litvinov reproduit une rĂ©solution d’un congrĂšs tenu en 1919 que le livre de Skirda, le plus complet sur la question, ne peut donner qu’en extraits retraduits du bulgare, l’original complet en russe ayant Ă©tĂ© perdu [8].

Le travail de Litvinov n’est pas exempt de toute critique. La plus importante que nous puissions lui faire, en tant qu’anarchistes, concerne ses positions sur IsraĂ«l qui, selon lui, est la rĂ©alisation au moins partielle de l’idĂ©al des insurgĂ©s makhnovistes juifs. MalgrĂ© ce qu’il semble penser, les principes nationaux, politiques et sociaux des makhnovistes, y compris ceux qui Ă©taient juifs, sont en contradiction absolue avec la politique d’IsraĂ«l.

Pour toujours avec les opprimĂ©s contre les oppresseurs, disaient les drapeaux makhnovistes selon Litvinov lui-mĂȘme. L’État d’IsraĂ«l oppresse une partie de la population juive comme la population palestinienne qui vit Ă  l’intĂ©rieur des limites qu’il contrĂŽle.

Cette position, si elle n’est pas acceptable, est du moins explicable. La propagande soviĂ©tique, tout comme pour Makhno en son temps, dĂ©verse sur IsraĂ«l des tombereaux d’injures, d’informations falsifiĂ©es et tutti quanti. La tentation est forte de dire que tout est blanc puisqu’ils disent que tout est noir, surtout quand on ne dispose pas d’informations vraies et vĂ©rifiables. Un dĂ©bat critique sur IsraĂ«l ne pourra avoir lieu en URSS que le jour oĂč l’information sans censure y sera accessible Ă  tous.

MalgrĂ© ce dĂ©faut, le travail de Litvinov est un texte marquant sur l’anarchisme russe. Premier essai de rĂ©habilitation de Makhno et du mouvement qu’il a inspirĂ© venant de l’intĂ©rieur de l’URSS, c’est le plus bel hommage qui pouvait lui ĂȘtre fait Ă  l’approche du cinquantiĂšme anniversaire de sa disparition. Le travail qui reste Ă  faire est encore immense espĂ©rons qu’il y aura encore beaucoup de Litvinov.




Source: Partage-noir.fr