Nos retraités, couteux, improductifs et si peu rentables, disparaitront-ils de la surface sociale avant les fourmis ? L’optimisation libérale de la vie s’accompagne-t-elle inéluctablement de la sélection de ceux qui méritent plus de vivre que les autres ? Alors que le gouvernement engage sa grande réforme des retraites, ce sont les questions que se pose une lectrice cette semaine.

Les restes d’un pique-nique interrompu dont la boîte de sucre en morceaux va offrir un abri contre l’orage à une petite coccinelle blessée à l’aile, déclenchent une guerre sans merci entre des espèces qui parvenaient à se côtoyer en s’ignorant. Alliée aux laborieuses petites fourmis noires qu’elle a sauvées de l’appétit d’un lézard vert, la coccinelle va les aider à défendre, au péril de sa vie, la boîte convoitée par les menaçantes fourmis rouges, avides de tout s’approprier et encore plus. Solidaires, les minuscules insectes, conjuguant leurs forces et leur astuce, vont réussir à conserver leur bien tandis que les fonds de pension-fourmis rouges seront défaits. Loin de moi l’intention d’un rapprochement avec les retraités en proie à l’avidité de Bercy derrière quoi se profilent, dans un lointain plus ou moins distinct, des fonds de pension voraces. Non, il s’agit juste de Minuscules, la vallée des fourmis perdues, un film sorti en 2015, qui anime en dessin sur fond de nature réelle, des petites bêtes bien décidées à ne pas s’en laisser conter. Dont l’actualité nous apprend qu’elles auront disparu de la surface du globe dans une ou deux décennies. Réduites à néant. Loin de moi l’intention d’y voir un lien avec les retraités.

Car à force de les stigmatiser comme non productifs, non rentables, de réduire leurs revenus à l’âge où les forces déclinent, où les besoins d’argent augmentent de ce fait, où la maladie s’invite, où l’avenir s’estompe au profit d’un réel ici et maintenant douloureux, on cache mal l’idée qu’ils encombrent. En effet, dans cette société qu’on a bâtie et dont on ajuste les derniers rouages, tout ne vaut que par son prix…par ce qui rapporte ( à qui ?), par ce qui est chiffré. On connaît la chanson. Elle finit mal.

Dans cette pure logique de la rentabilité, les retraités sont des scories à éliminer sans qu’on ne l’énonce, bien sûr, la « variable d’ajustement » en étant l’expression euphémistique. Mais dans la langue officielle, les vieillards sont maintenant des séniors, photographiés par des agences de voyage sur des navires de croisière au bout du monde. La guerre, c’est la paix, on connaît la référence à la novlangue de 1984.

Celui qui a pulvérisé toutes les étapes qui conduisent au poste suprême de la République, plein de dédain pour le cursus honorum de nos ancêtres romains, cette vieille chose obsolète qui exigeait qu’on fît ses preuves, pulvérise de la même façon le respect dû aux « anciens » et aux plus faibles ainsi qu’à l’étranger démuni, lesquels on protège et honore dans toutes les civilisations dignes du terme. Faute de quoi, c’est la barbarie, jamais loin. Celui-ci donc ne s’arrête jamais, il s’en vante.

Les réformes, menées dans le but d’assainir le budget ( ô sombre idéal de la pureté, même budgétaire…), doivent continuer malgré la casse. Comme le spectacle. Ainsi la pension de réversion qui conclut une vie construite autour du pacte de solidarité entériné dans la loi par le mariage, et qui est attribuée à la mort d’une ou d’un compagnon, est l’objet de toutes les ( mauvaises) intentions réformatrices. Des exemples fallacieux essaient de prouver l’innocuité des projets de réduction et leur bien fondé : des retraites de plusieurs milliers d’euros sont présentées comme standard. Sans doute celles des retraités qu’on nous montre sur le pont des navires de croisière. Peu, en réalité. Les autres savent combien, à la mort du partenaire, le sordide souvent accompagne la détresse et la solitude et qu’il n’est pas besoin d’ajouter le malheur de la chute du revenu à celui de la fin de l’existence. Les besoins ne diminuent pas de moitié quand l’un s’en va. Souvent, même, ils augmentent tant l’énergie de l’un compensait la faiblesse de l’autre. La réversion sert à colmater ce que la mort creuse.

Pour les insectes, en voie d’extinction, la disparition se profile à l’horizon d’une décennie ou deux. Pour les retraités, les fous, les handicapés, les séniors en EHPAD, les étrangers dans les Centres de Rétention Administrative, l’ ultralibéralisme, dont la vitesse est un attribut essentiel, peut imposer un terme encore plus court. Cela va s’appeler « optimisation »… des ressources, de la justice sociale, de la répartition des richesses, de la solidarité inter-générationnelle etc… conformément à l’usage qui est fait du langage.

Bien sûr, aucune idéologie mortifère ne préside à cet idéal de pureté budgétaire qui dicte les lois et les décisions de ceux qui détiennent le pouvoir.

Aucune logique d’élimination. Juste une sorte de « dommage collatéral », de gommage indolore des faibles de toutes sortes, des démunis. Au profit de la société triomphante des premiers de cordée parcourant le monde sur les ailes dorées des taux de rendement. Et des parachutes de même couleur. Arno Breker en avait sculpté l’imposante stature, il y a plusieurs décennies. Un regard suffit pour constater qu’ils sont encore en marche. La suite, on la connaît.

Madeleine Micheau

Février 2019


Article publié le 16 Sep 2019 sur Lundi.am