Janvier 7, 2023
Par Partage Noir
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En 1930, dans son Nouvel Age littĂ©raire, Poulaille Ă©crivait : Neel Doff est l’écrivain qui a su le mieux montrer la misĂšre dans son absolue nuditĂ©, dans toutes ses horreurs morales et physiques. Nulle Ɠuvre n’est plus authentique de ton que la sienne. (…) Chez Neel Doff, c’est instinct pur. Un livre comme Jours de famine et de dĂ©tresse est un document inouĂŻ. (…) On n’analyse pas l’art d’une Neel Doff, on le sent et on l’admire, ou l’on ne le sent point et l’on hausse les Ă©paules. C’est une question de tempĂ©rament. On le sent ou l’on ne le sent point : tout est dit dans ces quelques mots. Les commentateurs qui reprochaient Ă  Neel Doff de ne pas savoir Ă©crire, qui dĂ©nigraient son style, n’avaient pas compris qu’il s’agissait moins de littĂ©rature que d’un extraordinaire tĂ©moignage humain. Je n’ai Ă©crit que pour me dĂ©gorger, me soulager d’abcĂšs qu’il fallait que je crĂšve Ă  plein couteau, Ă©crira-t-elle Ă  Victor MĂ©ric en 1930.

Une misĂšre profonde

Neel Doff

Mais d’oĂč vient cette Neel Doff restĂ©e longtemps inconnue dans les histoires de la littĂ©rature, aujourd’hui encore ignorĂ©e du public et mĂȘme de nombreux libraires ? Elle naĂźt le 27 janvier 1858 Ă  Buggenum, village du Limbourg hollandais. Son pĂšre, Jan Doff, est un grand Frison dont les parents travaillaient comme ouvriers agricoles. Lui est gendarme, puis cocher de fiacre, ouvrier. La mĂšre, Catherine Paques, nĂ©e de pĂšre inconnu, est d’origine liĂ©geoise. Sa grand-mĂšre Ă©tait fille de notaire, Catherine est dentelliĂšre. Ces deux ĂȘtres, de race et de nature si diffĂ©rentes, s’étaient Ă©pousĂ©s pour leur beautĂ© et par amour ; leurs Ă©pousailles furent un Ă©change de deux virginitĂ©s ; ils eurent neuf enfants. Pour le surplus, peu de leurs goĂ»ts et de leurs tendances s’accordaient, et, avec la misĂšre comme base, il en rĂ©sulta un gĂąchis inextricable. (Jours de famine et de dĂ©tresse).

Neel vivra enfance et adolescence dans une misĂšre profonde, dĂ©mĂ©nageant de taudis en taudis, d’une ville Ă  l’autre, habitant Amsterdam pendant dix ans. En 1874, sa famille quitte la Hollande pour venir s’installer Ă  Anvers, puis Ă  Bruxelles. Neel travaille dans une fabrique de chapeaux, pose pour des peintres. Pour empĂȘcher les siens de crever de faim, elle est obligĂ©e de se livrer Ă  la prostitution : La simplicitĂ© avec laquelle mes parents s’adaptaient Ă  cette situation, me les faisait prendre en une aversion qui croissait chaque jour. Ils en Ă©taient arrivĂ©s Ă  oublier que moi, la plus jolie de la nichĂ©e, je me prostituais tous les soirs aux passants. Sans doute il n’y avait d’autre moyen pour nous de ne pas mourir de faim, mais je me refusais Ă  admettre que ce moyen fĂ»t acceptĂ© sans la rĂ©volte et les imprĂ©cations qui, nuit et jour, me secouaient. J’étais trop jeune pour comprendre que, chez eux, la misĂšre avait achevĂ© son Ɠuvre, tandis que j’avais toute ma jeunesse et toute ma vigueur pour me cabrer devant le sort. (Jours de famine et de dĂ©tresse)

Neel est la seule de la famille Ă  se cabrer devant le sort. La plupart de ses six frĂšres et sƓurs — deux sont morts en bas Ăąge — dont elle devra s’occuper pendant longtemps, se laisseront engluer dans la misĂšre, le petit banditisme. Pourquoi les accuser ? C’est le cas de Neel Doff qui est Ă©tonnant : son refus de courber la tĂȘte, joint Ă  une sensibilitĂ© exacerbĂ©e, feront d’elle l’auteur d’une Ɠuvre quasi autobiographique, Ă©loignĂ©e de toute littĂ©rature, une Ɠuvre au ton unique.

Vers 1882, ayant quittĂ© sa famille depuis deux ans, elle rencontre Fernand Brouez [1], Ă©tudiant en mĂ©decine, fils d’un notaire disciple du socialiste rationnel Colins, qu’elle Ă©pousera en 1896. GrĂące Ă  lui, notre petite Hollandaise, qui ne connaissait pas un mot de français en arrivant Ă  Bruxelles, se met Ă  suivre des cours de diction et de chant, Ă  dĂ©couvrir les classiques. J’ai le goĂ»t de la lecture innĂ© en moi, dira-t-elle au cours d’une interview [2] . Depuis ma plus tendre enfance que de nuits entiĂšres passĂ©es Ă  lire. La lecture a Ă©tĂ© ma passion, plus mĂȘme que l’amour.

Dans les annĂ©es suivantes, elle se met Ă  voyager, connaĂźt des Ă©crivains, des peintres, des sculpteurs. Cette pĂ©riode, qui est sans doute la plus heureuse de sa vie, prend fin en 1900 avec la mort de Fernand Brouez, victime d’une grave maladie dont les symptĂŽmes s’étaient manifestĂ©s cinq ans auparavant.

Georges Serigiers

Neel se remariera avec Georges Serigiers, un avocat qui avait frĂ©quentĂ© des milieux anarchistes et dĂ©fendu des ouvriers accusĂ©s d’insultes au roi. Elle ira vivre Ă  Anvers oĂč elle se trouvera Ă  nouveau mĂȘlĂ©e au monde artistique et littĂ©raire, rencontrant Verhaeren, Eekhoud, Elskamp, Tailhade, Colette… La petite Neel des taudis d’Amsterdam est devenue une grande bourgeoise. Comment vit-elle cette transformation ? Elle est aussi mal Ă  l’aise dans ce milieu qu’elle se sentait misĂ©rable en Hollande. Toute sa vie sera ainsi en porte-Ă -faux.

Mettre Ă  nu des plaies douloureuses

Un jour d’hiver, elle regarde, de sa fenĂȘtre, des enfants qui jouent dans la rue enneigĂ©e : En voyant ce gamin battu parce qu’il Ă©tait misĂ©rable, j’eus une rĂ©miniscence trĂšs violente de mon enfance, je me souvins de scĂšnes analogues dont mes frĂšres avaient Ă©tĂ© les hĂ©ros, les victimes. Je pris un crayon et des petits papiers, je me mis Ă  Ă©crire, et tout sortit en une fois, sans ratures : c’était le 28 fĂ©vrier 1909, avenue du Sud Ă  Anvers. Quand mon petit bloc-notes fut Ă©puisĂ©, le livre Ă©tait achevĂ©. J’éprouvai alors une merveilleuse sensation d’apaisement et de sĂ©rĂ©nitĂ©, comme si j’avais vengĂ© mon enfance et celle de tous les grelotteux. Mais cette sensation dura peu et je fus prise ensuite d’une tristesse effroyable. [3]

Ce petit bloc-notes, c’est le manuscrit de l’inoubliable Jours de famine et de dĂ©tresse. Une amie le fait lire Ă  Laurent Tailhade qui s’écrie : C’est admirable, mais surtout n’y changez rien. LugnĂ©-Poe, crĂ©ateur du ThĂ©Ăątre de l’ƒuvre, le fait Ă©diter chez Fasquelle, en 1911, et ce livre remporte trois voix au prix Goncourt : celles de Mirbeau, de Lucien Descaves et de Gustave Geffroy.

Entre 1911 et 1937, neuf volumes paraĂźtront, de valeur inĂ©gale, mais tous largement autobiographiques. L’histoire de Keetje Oldema, qui est celle de Neel Doff, s’étale sur trois livres : Jours de famine et de dĂ©tresse (Fasquelle, 1911), Keetje (Ollendorff, 1919), et Keetje Trottin (CrĂšs, 1921). Contes farouches (Ollendorff, 1913), Angelinette (CrĂšs, 1923), Une fourmi ouvriĂšre (Au sans pareil, 1935) comportent, partiellement, des Ă©pisodes de cette trilogie.

Campine (Rieder, 1926) nous prĂ©sente des scĂšnes de la vie d’un village flamand oĂč Neel Doff allait passer l’étĂ©. Elle s’efforce d’aider une famille de paysans et s’indigne de leur cruautĂ©, de leurs superstitions. C’est ici que s’exprime le mieux son anticlĂ©ricalisme. Elva (Rieder, 1929), histoire d’une servante, est suivi de Dans nos bruyĂšres, sorte de complĂ©ment Ă  Campine. Quitter tout cela est suivi d’Au jour le jour (Entre nous, 1937), dernier livre d’une Neel Doff au terme de sa vie : elle s’enchante de son jardin, des animaux, des saisons, mais elle supporte mal la vieillesse, les maux de son Ăąge, et reste hantĂ©e par ses souvenirs de dĂ©tresse.

Neel Doff dans les années 1930.

Le 28 avril 1930, quelques jours aprĂšs la mort de Georges Serigiers, Neel Doff rĂ©pond Ă  Poulaille qui lui avait envoyĂ© ses livres dĂ©dicacĂ©s. Ainsi commence une correspondance de huit ans [4] entre ces deux ĂȘtres qui ont en commun les mĂȘmes origines prolĂ©tariennes, une mĂȘme enfance pĂ©nible, un mĂȘme besoin de redresser la tĂȘte, de dĂ©couvrir la vie et de dĂ©noncer l’injustice. Cette correspondance est prĂ©cieuse, elle nous rĂ©vĂšle une Neel Doff fort Ă©loignĂ©e du personnage qu’on l’a parfois accusĂ© d’ĂȘtre. Ainsi Ă©crira-t-elle, le 17 juillet 1934 : Le bien-ĂȘtre que j’ai bientĂŽt depuis soixante ans n’a rien effacĂ©. La misĂšre m’a stigmatisĂ©e d’une maniĂšre indĂ©lĂ©bile. Violemment Ă©mue par une relecture du Pain quotidien, qui lui avait rappelĂ© ses propres souvenirs, elle Ă©crit : Mon cher Poulaille, vous ĂȘtes mon enfant, le seul qui ait vĂ©cu mes jours de dĂ©tresse avec moi. [5]

Si Poulaille a dĂ©fendu avec tant d’acharnement l’Ɠuvre de sa vieille amie, s’il s’est dĂ©pensĂ© sans compter pour faire publier ses textes, Ă©diter ses livres, c’est qu’il avait tout de suite senti en elle cette « authenticitĂ© Â» qu’il a toujours dĂ©fendue. Il rencontrera Neel Doff en 1933 et une seconde fois en janvier 1935, Ă  l’occasion d’une Exposition internationale de la littĂ©rature prolĂ©tarienne, sur la grand-place de Bruxelles. Neel, pacifiste dans l’ñme, supportera mal la montĂ©e de l’hitlĂ©risme, la dĂ©claration de la Seconde Guerre mondiale. Elle est devenue une vieille dame et se voit diminuer petit Ă  petit. Elle meurt le 14 juillet 1942, Ă  Ixelles, oĂč elle est enterrĂ©e. Sa tombe est depuis longtemps disparue, les hĂ©ritiers n’ayant jamais renouvelĂ© la concession.

Aujourd’hui qu’est devenue son Ɠuvre ? Quelques traductions, quelques travaux universitaires, quelques rĂ©Ă©ditions dĂ©jĂ  Ă©puisĂ©es. Deux titres seulement sont disponibles en librairie : Keetje (Bruxelles, Labor, 1987), et Contes farouches (Bassac, Plein Chant, 2e Ă©dition, 1988). En 1964, Marianne Pierson-PiĂ©rard avait publiĂ© Neel Doff par elle-mĂȘme (Bruxelles, Esseo), prĂ©facĂ© par Poulaille. En 1975, le rĂ©alisateur hollandais Paul Verhoeven sortira son Keetje Tippel, un film hĂ©las ! commercial et croustillant qui raconte l’histoire d’une jeune prostituĂ©e, trahissant ainsi Neel Doff qui avait dit : Je n’ai pas Ă©crit pour allĂ©cher le goĂ»t ordurier du public mais pour mettre Ă  nu des plaies douloureuses sous lesquelles ploient les trois quarts de l’humanitĂ©. [6]

En 1992, Evelyne Wilwerth a fait paraĂźtre une Ă©tude fort documentĂ©e : Neel Doff (Bruxelles, PrĂ© aux Sources), mais qui tient plus de la biographie romancĂ©e que de l’étude scientifique. E. Wilwerth a voulu cĂ©lĂ©brer le cinquantenaire de la mort de Neel Doff en organisant, Ă  la BibliothĂšque royale de Bruxelles, une exposition consacrĂ©e Ă  l’écrivain. D’autre part, l’historien Eric Defoort a sorti en 1993 Neel Doff, leven na Keetje Tippel (La Vie de Neel Doff aprĂšs Keetje Tippel, Anvers, Hadewijch Baarn), qui devrait ĂȘtre traduit en français.




Source: Partage-noir.fr