Depuis l’hospitalisation d’Alexeï Navalny jeudi dernier, les médias russes ont diffusé plusieurs théories alternatives à celle de l’empoisonnement. Des théories qui se contredisent entre elles, mais qui obéissent à la stratégie habituelle du Kremlin : saturer l’espace informationnel pour étouffer la vérité.

Alexeï Navalny en train de boire une boisson chaude en décembre 2019 (capture d’écran YouTube/The Straits Times, 21 août 2020).

« Plus le mensonge est gros, plus il passe ». À cette citation attribuée à Joseph Goebbels, le chef de la propagande du Troisième Reich, les experts de la désinformation russe pourraient aujourd’hui répondre : « Plus les mensonges sont nombreux, moins la vérité est audible ».

Depuis l’hospitalisation d’Alexeï Navalny jeudi 20 août suite à ce que ses proches décrivent comme un empoisonnement commandité par le Kremlin, les médias officiels russes ont une nouvelle fois diffusés différentes théories alternatives visant à dédouaner Vladimir Poutine. Des théories bien souvent absurdes et qui se contredisent mutuellement.

Car la stratégie informationnelle russe ne consiste pas à développer un contre-récit crédible et cohérent ni à taper au bon endroit. L’idée est plutôt de taper fort, partout, tout le temps et en faisant beaucoup de bruit. En somme : le trolling appliqué aux relations internationales.

La méthode est désormais bien documentée. Sur l’affaire Skripal, ex-espion russe empoisonné en Grande-Bretagne en mars 2018 par deux agents du GRU (le renseignement militaire russe), ce sont pas moins de quinze récits différents qui avaient ainsi été diffusés pour prétendre que la Russie n’était en aucun cas responsable. Sur le dossier des attaques chimiques commises en Syrie par son allié Bachar al-Assad, le ministère des Affaires étrangères russe a simultanément nié leur existence et les a attribuées aux rebelles. Le dossier du crash du MH-17 en Ukraine, abattu par des séparatistes grâce à du matériel anti-aérien fourni par la Russie, avait obéit à la même logique.

L’affaire Navalny, qui vient s’ajouter à une liste déjà longue d’opposants à Vladimir Poutine mystérieusement empoisonnés, permet une fois de plus d’observer le déploiement de cette stratégie, en direct. Conspiracy Watch a déjà identifié trois récits principaux et contradictoires à son sujet.

1. La thèse du « choc diabétique »

Alexei Navalny a été admis à l’hôpital d’Omsk dans un état grave et plongé dans le coma, le 20 août, après avoir perdu connaissance dans l’avion qui le ramenait à Moscou depuis Tomsk, en Sibérie, où il menait une enquête sur des affaires de corruption. Sa porte-parole, Kira Iarmych, a immédiatement parlé d’un possible empoisonnement, précisant que le principal opposant à Vladimir Poutine n’avait rien bu d’autre qu’un thé à l’aéroport, avant le décollage.

L’attitude des médecins s’occupant de Navalny et qui refusaient de communiquer avec sa famille n’a fait qu’alimenter les suspicions. Dès le lendemain matin, Anatoli Kalinitchenko, vice-directeur de l’établissement hospitalier, dont le bureau était occupé par des hommes en costume, déclare  qu’aucune trace de poison n’a été trouvé dans l’organisme de son patient.

« Le diagnostic principal pour lequel nous penchons, c’est le trouble du métabolisme des glucides, c’est-à-dire une perturbation métabolique », a-t-il précisé. « Ceci peut être causé par une baisse brutale du taux de sucre dans le sang à bord de l’avion, ce qui entraîne, à son tour, une perte de conscience. »

En d’autres termes, ce ne serait pas du poison qui aurait amené Navalny a être plongé dans le coma… mais une banale crise d’hypoglycémie.

Source : Twitter/Margarita Simonian.

Le « diagnostic » devient version officielle lorsqu’il est repris par Margarita Simonian. « Croyez-le ou non, j’ai dit à la maison hier que Navalny semblait avoir une hypoglycémie avancée » écrit la rédactrice en chef du média de Russia Today (RT), réputée proche de Poutine, sur son compte Twitter, le 21 août. Ajoutant « J’ai ça aussi quand je ne mange pas pendant très longtemps. Sueurs froides soudaines, tremblements, grosse faiblesse, puis vous vous rendez compte que vous partez. […] S’ils lui avaient donné une cuillère de sucre dans l’avion, rien ne lui serait arrivé », croit-elle. « Ma tante est morte de cette manière ».

D’après Le Figaro, « l’état d’hypoglycémie prolongé et non traité conduit au coma, allant de la perte de conscience avec agitation au coma profond avec spasmes et troubles respiratoires. Une hypoglycémie sévère (glycémie inférieure à 0.20g/l) et durable (plus de 2 heures) peut entraîner des dégâts cérébraux et laisser des séquelles. » Les crises d’hypoglycémie peuvent être particulièrement dangereuses pour les diabétiques.

Mais selon le média indépendant russe The Insider, Alexeï Navalny aurait pourtant été traité à l’atropine dès son passage à l’hôpital d’Omsk. L’atropine sert notamment d’antidote aux gaz de combats neurotoxiques, tels que le redoutable VX ou le sarin. Le même genre de substance utilisé dans de nombreuses tentatives d’assassinats, y compris pour celle de Sergeï Skripal en Grande-Bretagne. Dès lors, l’hypothèse d’un « choc diabétique » est effectivement plus confortable pour le pouvoir russe. Lorsque l’on s’oppose à Poutine, la principale menace étant évidemment de ne pas manger assez de sucre.

2. L’auto-empoisonnement

Avec le transfert de Navalny à l’hôpital de la Charité à Berlin, la thèse de l’hypoglycémie prend du plomb dans l’aile. Le 24 août, ses médecins annoncent qu’il a bien été empoisonné, sans être en mesure de préciser la nature du poison utilisé mais en précisant que des séquelles à long terme, « en particulier dans le domaine du système nerveux, ne peuvent être exclues à ce stade ».

Il aura fallu deux jours pour que la Russie accepte le transfert du patient, laissant ainsi suffisamment de temps passer pour que les traces identifiables d’un éventuel poison s’évacuent naturellement. Lundi, la chancelière allemande Angela Merkel invitait « de manière urgente » à « enquêter sur ce crime dans les moindres détails et ce, en toute transparence ».

Le lendemain, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, fait part de son « étonnement ». « L’analyse médicale de nos médecins et celle des Allemands concordent complètement mais leurs conclusions divergent. Nous ne comprenons pas cet empressement chez nos collègues allemands ». Et d’ajouter qu’il existe « de nombreuses autres versions médicales », dont l’hypothèse d’une prise de médicament par Navalny.

Le même jour, le site de propagande russe RIA FAN publie de nouveaux détails. « Il est possible que l’empoisonnement [de Navalny] ait bien eu lieu, mais peut-être que tout s’est déroulé d’une façon bien différente que ce qu’imagine le public libéral. »

En s’appuyant sur des informations présentées comme exclusives et issues des « cercles du renseignement et du monde médical allemand », le blogueur Vadim Manukyan y affirme simplement qu’Alexeï Navalny s’est empoisonné tout seul, dans les toilettes de l’avion, avec une substance prétendument développée en Grande-Bretagne dans la région… de Salibsury, soit l’endroit où, précisément, Sergeï Skripal et sa fille avaient été empoisonnés par des agents du GRU ! Le blogueur assure même qu’un laboratoire américain s’y trouverait. « Pour le moment, nous ne sommes pas en mesure de vérifier la véracité de cette information, mais son importance nous interdit de la cacher ».

Le site en question fait partie du groupe de médias Patriot, dont le propriétaire n’est autre qu’Evgueni Prigojine. Souvent surnommé « le cuisinier de Poutine », l’oligarque est effectivement un expert de la tambouille. Il fait notamment l’objet de sanctions américaines pour son financement de de l’Internet Research Agency (IRA), l’« usine à trolls » accusée d’être au cœur de l’ingérence russe dans l’élection américaine de 2016.

Page d’accueil de RIA FAN, « l’agence de presse » possédée par Evgueni Prigojine, qui apparaît en une.

Le site d’investigation britannique Bellingcat a récemment exposé une grande partie des activités de Prigojine, notamment en Afrique, ainsi que ses liens financiers et opérationnels avec la société militaire privée russe Wagner.

Le cuisinier de Poutine, d’ordinaire plutôt discret, s’est illustré ces derniers jours par la brutalité de ses attaques contre Alexeï Navalny. « J’ai l’intention de ruiner ce groupe de gens sans scrupules » a-t-il notamment déclaré au sujet de l’opposant et de ses proches.

Toujours le même jour, un troisième récit est diffusé… Une version sans laquelle la propagande russe ne serait pas vraiment de la propagande russe.

3. Le complot étranger

Dans l’article de RIA FAN, Vadim Manukyan présente à lui seul deux versions différentes : Navalny se serait empoisonné tout seul, mais Navalny aurait aussi pu être empoisonné par les États-Unis. Une logique implacable, dans laquelle une puissance rivale de la Russie mettrait délibérément en danger la vie du principal opposant du pays.

Pourquoi ? « L’argent. Les affaires. Créer des troubles pour pouvoir imposer de nouvelles sanctions sur la Russie et empêcher la fabrication du Nord Stream 2 [un gazoduc censé passer en Allemagne pour livrer l’Europe en gaz russe tout en contournant l’Ukraine – ndlr] ». En bref : tout et n’importe quoi, tant que cela colle à la théorie de l’auto-empoisonnement/crise d’hypoglycémie fomentée par les États-Unis…. ou par Navalny lui-même, on ne sait plus trop.

Risible ? La Douma prétend pourtant prendre l’hypothèse très au sérieux. Le président du parlement russe a déclaré mardi qu’il allait ordonner à la commission de la sécurité d’État d’ouvrir une enquête afin de comprendre s’il s’agit ou non « d’une tentative de la part d’un État étranger d’attenter à la santé d’un citoyen russe afin d’alimenter les tensions à l’intérieur de la Russie, ainsi que pour formuler de nouvelles accusations à l’encontre de notre pays. »

À l’heure où sont écrites ses lignes, la justice russe n’a en revanche toujours pas ouvert le moindre dossier pour comprendre ce qui était vraiment arrivé à Alexeï Navalny, alors même que ses proches l’ont saisie dès le matin du 20 août. Le Kremlin a tout simplement déclaré qu’il n’en voyait pas l’utilité, balayant d’un revers de main les conclusions des médecins allemands.

Parmi la longue série d’affaires d’opposants russes empoisonnés, la vérité n’a pu être en partie établie que pour deux d’entre elles. Leur point commun : elles se sont déroulées à l’étranger, en Grande-Bretagne. Dans les cas de Sergeï Skripal et d’Alexander Litvinenko, autre transfuge russe décédé à Londres en 2006 après une lente agonie, la responsabilité de la Russie ne fait presque plus aucun doute.

Pour les autres, aucune enquête n’a jamais aboutie, le Kremlin, responsable ou non, laissant de fait les auteurs de ces assassinats impunis. À une exception près : celle de l’assassinat de Boris Nemtsov pour lequel cinq Tchétchènes proche du président Ramzan Kadyrov ont été condamnés, sans qu’aucun commanditaire n’ait jamais été désigné.

Mercredi, Bellingcat et le journal allemand Spiegel ont publié de nouvelles révélations au sujet de l’empoisonnement présumé d’Alexeï Navalny, notant les similarités étonnantes entre son cas et celui d’Emilian Gebrew, marchand d’armes bulgare qui avait échappé de peu à une tentative d’empoisonnement en avril 2015. Toujours selon les deux médias, les médecins allemands auraient d’ailleurs contacté leurs confrères bulgares pour trouver un moyen de sauver Navalny. Dès 2019, Bellingcat avait lié la tentative d’assassinat en Bulgarie à l’un des agents du GRU suspecté dans l’affaire Skripal.

Si la propagande russe s’affaire à être aussi bruyante, c’est peut-être aussi parce que les preuves pointant du doigt le Kremlin dans des tentatives d’assassinats, aussi bien en Russie qu’à l’étranger, s’accumulent.

Voir aussi :

Affaire Skripal : comment la diplomatie russe utilise les théories du complot

Assassinat de Nemtsov : un an après, que vaut la thèse de la « provocation » ?


Article publié le 27 Août 2020 sur Conspiracywatch.info