Novembre 22, 2021
Par Lundi matin
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Il n’y a pas de Nature chez LucrĂšce. Pourtant, il arrive que le poĂšte romain personnifie la nature. Son poĂšme, le De rerum natura, commence par un vibrant, et cĂ©lĂšbre, hommage Ă  « Alma Venus Â» ; dans d’autres vers, il Ă©voque l’action d’une Grande MĂšre ou de CĂ©rĂšs. LucrĂšce, en rĂ©alitĂ©, rejette catĂ©goriquement l’idĂ©e d’une nature-sujet, capable d’agir intentionnellement.

Seraient-ce les contradictions d’un esprit trĂšs inquiet ? Peut-ĂȘtre cherche-t-il de temps en temps des noms Ă  donner Ă  la nature pour dĂ©montrer que rien ne naĂźt de rien – l’un de ses postulats thĂ©oriques les plus importants – pour faire comprendre qu’il n’y a aucune intervention extĂ©rieure sur les « choses de la nature Â» : il existe une auto-production qui caractĂ©rise les faits naturels. Une force, une « opus infinita Â» que nous pouvons appeler Nature, Amour ou CĂ©rĂšs, les animerait de l’intĂ©rieur. Attention, toutefois : LucrĂšce fait remarquer que ces noms ne renvoient Ă  aucune vĂ©ritĂ© ; nous pouvons appeler la terre comme nous le voulons, mais elle est « en effet Ă©ternellement dĂ©pourvue de sens Â» (DRN, II, 652). La nature n’a pas de nom parce qu’en rĂ©alitĂ©, elle n’existe pas, et les « choses de la nature Â» sont donc absolument dĂ©nuĂ©es de sens.

Le De rerum natura dĂ©montre qu’il est impossible de faire dĂ©pendre la variĂ©tĂ© des productions naturelles d’un plan, d’un esprit ou d’une Nature. La nature chez LucrĂšce, pour cette raison, ne se rĂ©fĂšre pas Ă  une Nature, mais Ă  la spontanĂ©itĂ© de la production des choses, Ă  leur rencontre.

Si la nature n’existe pas, alors il y a des choses de la nature et des relations, des heurts entre elles. Si la nature est absente, LucrĂšce enseigne qu’aucune fusion, aucune conciliation avec le monde n’est concevable (les pensĂ©es Ă©cologistes devraient en tenir compte
). La nature est un espace Ă  inventer, Ă  nommer, pour lequel il faut sans cesse se battre.

Les rencontres entre les choses ne sont pas le rĂ©sultat d’une raison, elles sont absolument alĂ©atoires. Les mondes infinis sont gĂ©nĂ©rĂ©s par des relations entre des atomes qui ont dĂ©viĂ© de leur trajectoire par hasard. Cette dĂ©viation tout Ă  fait contingente et casuelle porte un nom trĂšs connu : clinamen. C’est un nĂ©ologisme latin inventĂ© par LucrĂšce, qui n’apparaĂźt mĂȘme pas dans les textes originaux grecs d’Épicure, auquel le poĂšte romain fait pourtant constamment rĂ©fĂ©rence.

Le clinamen : une dĂ©viation lĂ©gĂšre, infinitĂ©simale (« nec plus quam minimum Â», DRN, II, 244), un accident dans le flux continu des atomes, qui se dĂ©placent dans leur chute vers le bas, spontanĂ©ment et au hasard, et, dĂ©viant toujours spontanĂ©ment de leur direction, se rencontrent/se heurtent avec d’autres atomes, produisant d’autres rencontres/heurts qui crĂ©ent des corps composĂ©s et des mondes.

Le clinamen est une torsion, peut-ĂȘtre une catastrophe, au sens Ă©tymologique du terme : du grec « ÎșÎ±Ï„Î±ÏƒÏ„ÏÎżÏ†Îź Â», composĂ© de « katĂĄ Â» (« en bas, en dessous Â») et « strĂ©phein Â» (« tourner, se retourner Â»). Le clinamen serait alors le fait de se dĂ©tourner d’une simple chute verticale, une forme de « basculement Â» imprĂ©visible. Il n’est pas inscrit dans les choses, il n’est pas leur Ăąme, il se rĂ©vĂšle plutĂŽt comme le rĂ©sultat du mouvement continu des atomes qui, Ă  un certain moment, quelque part, dĂ©raillent, commencent Ă  tourbillonner, Ă  ne plus suivre le flux habituel, Ă  tourner, dĂ©vier, et vont Ă  la rencontre d’autres atomes.

Le clinamen dĂ©truit les choses, dĂšs qu’elles apparaissent. Il reprĂ©sente la collision entre les choses, effet de leur existence mĂȘme. Par rapport au mouvement chaotique et Ă©ternel – la pluie intemporelle des atomes – c’est un accident fugace qui arrive Ă  la chose : il Ă©voque l’apparition d’une nouvelle singularitĂ©, plus durable que l’accident. Il provoque mĂȘme, tourbillon-chose, l’émergence d’un nouveau monde, tourbillon de tourbillons. Si le mouvement Ă©ternel est une forme Ă©nigmatique de rĂ©gularitĂ© substantielle, en tant qu’absolutisation de la diffĂ©rence, c’est-Ă -dire rĂ©pĂ©tition sans diffĂ©rence, le clinamen libĂšre une forme crĂ©ative de destitution, imprĂ©visible sur le plan ontologique, peut-ĂȘtre mĂȘme impossible, qui brise l’ordre Ă©ternel : « fati foedera rumpat Â» (DRN, II, 254), une rĂ©vocation des lois du destin ! (on pourrait considĂ©rer le clinamen comme l’irruption du nĂ©gatif totalement inattendu).

Le clinamen certifie que dans le monde il n’existe pas de transcendance d’une volontĂ© providentielle ni d’immanence d’une nĂ©cessitĂ© matĂ©rielle.

Le clinamen se produit, voilĂ  tout. Mais, bien sĂ»r, il peut aussi ne pas se produire. La poĂ©sie de LucrĂšce, si l’on y regarde de plus prĂšs, incarne la mĂ©moire de cet Ă©vĂ©nement qui peut arriver mais aussi ne pas se produire : la poĂ©sie, sa poĂ©sie, a pour tĂąche d’évoquer cette aporie entre le rĂ©el et le virtuel, de laisser exister ce qui pourrait ne jamais se produire, mais qui pourrait s’ĂȘtre produit ou se produire Ă  l’avenir.

Le hasard, le cas, la fortune, pour reprendre un terme cher aux Romains (et plus tard Ă  Machiavel), est tout ce qui arrive de façon inattendue et coĂŻncide avec l’ĂȘtre mĂȘme. Le cas dĂ©rive de « casus Â», participe passĂ© substantivĂ© de « cadere Â» : tomber, la chute, d’oĂč ensuite arrivĂ©e fortuite, circonstance, hasard, quelque chose qui arrive. Mais que se passe-t-il au juste ? Qu’est-ce qu’il y a ? Nous le rĂ©pĂ©tons : il y a des rencontres entre des choses qui ont lieu sans Raison, sans Sens, dĂ©pourvues d’une Cause. Comme l’écrit Althusser, ce matĂ©rialisme peut se rĂ©sumer en une seule proposition : « il y a Â».

Il n’existe pas de principe dans la philosophie de LucrĂšce. Les atomes mĂȘmes, comme l’a montrĂ© ClĂ©ment Rosset, ne constituent pas la matiĂšre premiĂšre : ils n’ont mĂȘme pas de terme spĂ©cifique qui les dĂ©signe. Le monde ne dĂ©rive pas des atomes, le monde est les atomes, il incarne le rĂ©sultat de leurs rencontres qui se produisent dans le vide infini. C’est dans ce cosmos « sans fondement Â» que bougent toutes les choses (DRN, I, 334).

LucrĂšce, comme il le fait souvent, utilise un exemple visuel pour parler de cette immensitĂ© : le trait que nous lançons vers le ciel serait-il arrĂȘtĂ© s’il avait la force de poursuivre sa course ? Le poĂšte affirme que le trait ne cessera de voler parce qu’il ne trouvera pas de bornes : « de nouvelles Ă©chappĂ©es prolongeront Ă  l’infini les possibilitĂ©s de s’enfuir Â» (DRN, I, 983). C’est une pensĂ©e d’une clartĂ© Ă©tourdissante : elle nous offre une image de l’émancipation. Dans les mondes, entre les mondes, il y a toujours de nouvelles voies – l’infini est inĂ©puisable ou n’est pas – il s’agit de les emprunter, jusqu’à l’épuisement : l’horizon des possibles est grand ouvert. Toute philosophie de l’infini est une philosophie de la libĂ©ration. Ce n’est Ă©videmment pas le « meta Â» de nos faiseurs de mondes actuels. C’est, bien au contraire, l’infini qui fait peur, Ă  ces gens-lĂ . L’infini que l’on cache depuis des siĂšcles, l’infini que l’inquisition, et tout autre grand Ɠil, condamne et censure. C’est l’infini bien rĂ©el oĂč nos modes d’existence peuvent changer, oĂč nos fuites peuvent s’organiser, oĂč nous nous libĂ©rons de tout lien. Depuis CicĂ©ron et JĂ©rĂŽme de Stridon, LucrĂšce fait peur. Giordano Bruno Ă©galement.

Une grande partie de la tradition de la philosophie antique condamne le vide parce que, dans celui-ci, un corps n’aurait aucune raison de bouger, aucun but ni lieu Ă  atteindre, ou, plus prĂ©cisĂ©ment, son mouvement n’aurait aucun sens. LucrĂšce, Ă  sa maniĂšre, rĂ©pond que c’est vrai, en effet le mouvement du trait n’a aucun sens : il court, point final. En vĂ©ritĂ©, rien n’a de sens dans l’infini : le monde entier n’a pas de sens, puisqu’il n’y a pas de fond (la nature est sans fondement), il n’y a pas de fin. Le De rerum natura est choquant, aujourd’hui encore, parce qu’il dĂ©voile un monde soumis Ă  une casualitĂ© aveugle, dĂ©pourvue de tout but.

Il nous semble particuliĂšrement intĂ©ressant de constater que la multiplication du divers, les rencontres entre les choses se font dans un espace sans fondement. Il n’y a aucun ordre dans le monde. Dans une pluie d’atomes, qui s’écoule depuis toujours dans l’espace infini, il arrive que certains d’entre eux dĂ©vient et donnent naissance Ă  des agrĂ©gats.

CĂ©zanne dit Ă  Joaquim Gasquet que l’histoire du monde commence lorsque deux atomes se rencontrent, lorsque deux tourbillons, deux danses chimiques se combinent. Cette aube, qui pour CĂ©zanne est aussi l’occasion de la peinture, se dĂ©roule au-dessus du nĂ©ant : une danse sur l’abĂźme.

Affirmer que l’espace oĂč se dĂ©ploient tous ces hasards, oĂč naissent d’immenses arcs-en-ciel et des prismes cosmiques, est un abĂźme, est sans fond, signifie effacer toute idĂ©e d’origine. C’est ici qu’émerge, selon nous, la question de la destitution du pouvoir, de tout pouvoir, dans le De rerum natura, sa force hyper-politique, largement dĂ©guisĂ©e. S’il n’y a pas de sens, s’il n’y a pas de but, nous ne devons mĂȘme pas penser qu’il puisse y avoir une puissance qui produirait le monde une fois au commencement, et ensuite, ne s’arrĂȘterait jamais, reproduisant sans fin sa propre Ă©nergie. La pensĂ©e de LucrĂšce n’est pas une pensĂ©e de la puissance, elle sort des catĂ©gories mĂ©taphysiques : c’est une pensĂ©e an-archique.

Il n’y a pas d’origine et le clinamen n’est pas une puissance, il reprĂ©sente simplement un mouvement dĂ©terminĂ© par la chute mĂȘme des choses. Il est produit dans la pluie des atomes et fait plier les choses (les chocs sont les « plagae Â»). C’est le clinamen qui destitue toute idĂ©e de Nature, d’Ordre, de Sujet, de Pouvoir, au point qu’il peut aussi arriver qu’un jour il ne produise plus rien.

S’il n’y a pas de fondement, s’il n’y a pas de puissance, puisque tout a Ă©tĂ© construit sur le nĂ©ant, dans le vide, par hasard, dans une pluie rĂ©pĂ©titive et Ă©ternelle, un jour tout volera en Ă©clats. Ne reste (jusqu’à quand ?) qu’une combinaison imprĂ©visible de choses, de matiĂšres, de relations, d’évĂ©nements, totalement fĂ©brile, indĂ©terminĂ©e. Un bouleversement permanent : une catastrophe qui affecte la possibilitĂ© mĂȘme de la vie.

Il y a toujours l’espace et la profondeur de l’abĂźme oĂč, dit LucrĂšce, toutes les barriĂšres du monde peuvent se disperser et ĂȘtre dĂ©truites. Les portes de la mort ne sont fermĂ©es ni Ă  la terre, ni au ciel, ni au soleil, ni Ă  l’eau. Au contraire, elles les attendent et les scrutent tel un vaste et immense gouffre (DRN, V, 366-376). L’abĂźme, le vide, le problĂšme de l’an-archie Ă©voquent la question de la fin possible de tout. Lisez les vers terribles du livre V du De rerum natura (surtout 93-109) : c’est prĂ©cisĂ©ment la tentative de penser le couple soustraction/destruction, le sans fond, le nihilisme.

Que faire dans la catastrophe qu’est la nature mĂȘme des choses, leur logique (le clinamen) ? Comme Camus l’avait entrevu, la philosophie de LucrĂšce, contrairement Ă  celle de son maĂźtre athĂ©nien, Épicure, n’est jamais renonciatrice. LucrĂšce ne nous apprend pas Ă  construire des murs autour de l’homme ni Ă  Ă©touffer son cri. Dans les vers de LucrĂšce on sent le dĂ©sir de justice, l’envie de se battre, malgrĂ© tout. Sa poĂ©sie est un cri, dĂ©sespĂ©rĂ©, pour imaginer une action commune (DRN, I, 43). L’ataraxie devient alors une question problĂ©matique dans une philosophie de lutte, dans une pensĂ©e militante et jamais apaisĂ©e, comme semble l’ĂȘtre celle de LucrĂšce. La destitution concerne l’ĂȘtre mĂȘme, et non pas aussi ceux qui, dans la destitution de l’origine, du sens, du fondement, de l’autoritĂ©, doivent habiter.

Le sage est pour LucrĂšce celui qui rĂ©siste aux lois des choses, qui est insoumis au destin, (« renitente al fato Â», pour reprendre un vers de Leopardi). Il n’est pas dit, semble affirmer LucrĂšce, que nous devions subir les choses de la nature ; il n’est pas dit que nous devions attendre la catastrophe Ă  genoux et les bras croisĂ©s : le clinamen est cette dĂ©viation minimale, cette toute petite catastrophe, qui nous donne aussi le sens de la possibilitĂ© d’un nouveau geste, urgent, de nouvelles responsabilitĂ©s, plus Ă©levĂ©es.

La philosophie lucrĂ©tienne nous permet de nous orienter dans la catastrophe, non pas parce qu’elle configure l’espace pour une nouvelle intervention humaine dans l’histoire (le « libre arbitre Â», la « libertĂ© Â» ? Non, merci, ça nous rend nerveux !), mais plutĂŽt parce qu’elle destitue, une fois pour toutes, l’idĂ©e d’histoire. En effet, le hasard prĂ©side non seulement Ă  l’émergence de nouveaux mondes et Ă  l’évolution des espĂšces, mais aussi aux mouvements de l’histoire. Il ne peut y avoir de science du processus historique car il n’y a pas de direction dans l’histoire. C’est prĂ©cisĂ©ment ce que le dernier Althusser cherche Ă  expĂ©rimenter, de maniĂšre dramatique, en lisant les Ă©picuriens avec Pascal et Heidegger ! Des faits se produisent, de la mĂȘme maniĂšre que les rencontres entre des atomes. Comme ces derniĂšres, les faits ne se succĂšdent pas selon une direction pacifique et uniforme, mais plutĂŽt de façon alĂ©atoire (tant pis pour les rĂ©formistes et les historicistes). De temps en temps, le flux des faits humains ondule, de petits tourbillons apparaissent Ă  sa surface, tout comme cela se produit dans la nature. En d’autres termes, un revirement se produit, il y a une torsion imprĂ©visible dans ce que nous appelons l’histoire, et son cours normal se brise et des ruines Ă©clatent. Si cela arrive, ce n’est dĂ©terminĂ© par personne, et surtout pas par une conscience malheureuse. Cela arrive. Il y a quelque chose. Seul le poĂšte, cependant, est capable de rĂȘver cette rĂ©volution et laisse voir et dĂ©sirer cette rupture des choses, du monde. Et comme Pasolini, LucrĂšce nous fait voir que l’on peut toujours vivre autrement que ce qui semble inĂ©vitable.

Le clinamen lucrĂ©tien n’est pas une puissance, mais un « pouvoir destituant Â». Dans son long poĂšme LucrĂšce se pose une question : « Ainsi vois-tu maintenant, bien qu’une force extĂ©rieure souvent pousse l’homme, souvent l’oblige Ă  marcher malgrĂ© lui, et mĂȘme l’emporte et le prĂ©cipite, qu’il y a pourtant dans notre cƓur quelque chose capable de la combattre et de lui rĂ©sister ? Â» (DRN, II, 277-280).

Les hommes et les femmes, choses de nature parmi d’autres, sont entraĂźnĂ©es dans le flux continu. Il arrive parfois que ces fruits de rencontres fortuites entre atomes – gouttes de pluie ou grains de poussiĂšre tourbillonnant dans l’espace infini – se soustraient au flux, Ă  un moment et dans un endroit imprĂ©vus. Ils sortent du rang, ils abandonnent la marche en avant, ils dĂ©sertent, en s’insĂ©rant dans une « torsion Â» plus rapide, plus fĂ©roce. Ils lĂšvent un bras pour ĂȘtre vus, ils se suspendent Ă  une branche du rivage pour se sauver, ils se mettent Ă  nager Ă  contre-courant (il faut de la force et de l’exercice physique, comme celui que pratiquait Kafka : je fais demi-tour, en demeurant immobile). Ils Ă©crivent des vers, dessinent ou libĂšrent de nouveaux espaces pour tous.

Le pouvoir destituant, pour nous, est un de ces gestes. Ce n’est pas une dĂ©cision, ce n’est pas un acte de volontĂ© : il rĂ©pĂšte un geste soudain, inattendu, souvent inexplicable, capable, mĂȘme imperceptiblement, de dĂ©tourner le cours normal des choses. Il s’agit d’un Ă©vĂ©nement qui tout seul ne suffit pas : il faut le recueillir et le laisser germer.

Nous voulons partager notre passion pour LucrĂšce, nous voulons le lire dans la rue, nous voulons Ă©crire son nom sur les murs, copier ses vers dans les toilettes publiques ou sur les murs des rĂ©seaux sociaux, parce que c’est ce malheureux, immense, humble poĂšte qui nous dit que, dans le passage rĂ©pĂ©titif des jours, dans le temps vide et homogĂšne, dans la dĂ©solation qui fut la sienne, qui est la nĂŽtre, il est possible que quelqu’un s’arrĂȘte, commence Ă  tourner sur lui-mĂȘme. Il est possible qu’un clinamen intervienne dans les Ă©vĂ©nements obscurs d’un ĂȘtre quelconque. Le mouvement de cette singularitĂ©, comme celui d’un atome, en spirale, dans une direction obstinĂ©e et contraire au flux, entraĂźne les autres, ceux qui sont Ă  cĂŽtĂ© de lui, ses amis et ses amies, d’autres rapports se crĂ©ent aussi. Un tourbillon se produit. Pourquoi ? On ne sait pas. Peut-ĂȘtre la force extĂ©rieure a-t-elle criĂ© trop fort. Un cƓur plus sensible en a souffert. Il se peut qu’il change de direction, que de nouvelles rencontres se rĂ©alisent. Une « turba Â» d’hommes et de femmes (un « tumulte Â», comme nous le donne Ă  voir et entendre Maguy Marin) est maintenant lĂ .

Il y a quelque chose : le De Rerum natura est un texte composĂ© pour l’avenir, un avenir qui n’a pas encore eu lieu.

Cet article est une traduction lĂ©gĂšrement adaptĂ©e de l’éditorial de K, Revue trans-europĂ©enne de philosophie et arts




Source: Lundi.am