Septembre 27, 2022
Par Partage Noir
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Elle ne ressemble guĂšre au portrait de la communarde que les Ă©crivains bien pensants n’ont cessĂ© de proposer, Nathalie Lemel. Ce n’est point cette gaillarde surexcitĂ©e, buvant sec, la pire injure Ă  la bouche, prenant un plaisir malsain Ă  commander des tueries. Et pourtant c’est bien une communarde, Nathalie. Et l’une des plus actives. Et l’une des plus hĂ©roĂŻques. Malheureusement pour parler d’elle cent ans aprĂšs, on ne dispose guĂšre de documents.

Alors, comme pour bien des rĂ©volutionnaires, c’est dans les archives de la police, dans les rapports de gendarmerie, dans les comptes rendus de procĂšs qu’il faut aller glaner des renseignements. Lisons donc la fiche signalĂ©tique la concernant : 1 m 49 ; elle est blonde avec des yeux gris, un nez retroussĂ©, un visage ovale. Et c’est tout ce que nous saurons.

Nathalie Lemel

Elle ne paraissait pas destinĂ©e Ă  la rĂ©sistance ouvriĂšre et politique par son origine, par son vĂ©cu d’enfant, d’adolescente. Ses parents, aisĂ©s, tenaient un cafĂ© Ă  Brest et l’élevĂšrent avec assez de soins, c’est-Ă -dire qu’elle dut sans doute aller dans une Ă©cole religieuse pour y apprendre Ă  lire dans un recueil de priĂšres et ensuite s’initier Ă  la couture, peut-ĂȘtre mĂȘme Ă  la broderie.

Elle se marie en 1845 (elle a 19 ans) avec un ouvrier relieur, JĂ©rĂŽme Lemel, de huit ans son aĂźnĂ©. Et la tradition familiale semble fonctionner normalement puisqu’ils ont trois enfants.

Le couple quitte Brest, sa ville natale, en 1849, pour aller s’installer Ă  Quimper. Que font-ils Ă  Quimper ? Elle tient une librairie ; quant au mari, on ne sait trop : l’aide-t-il ? Poursuit-il son mĂ©tier de relieur ? Il est possible qu’il relie Ă  domicile, comme une activitĂ© annexe Ă  la vente des livres. Et c’est lĂ  sans doute que commence Ă  se nouer le destin de Nathalie. Mais on manque de documents et l’on est rĂ©duit de nouveau Ă  des hypothĂšses. Le rapport de gendarmerie de Quimper nous dit : En 1861, ils se dĂ©clarĂšrent en faillite et partirent pour Paris.

Elle vend des livres, elle a sans doute la curiositĂ©, dĂ©placĂ©e, de les lire, et son horizon s’élargit ; elle se pose des questions, elle a envie de discuter de ce qu’elle voit ; elle sort de son rĂŽle de femme, donc elle prend des allures d’indĂ©pendance !

Elue au syndicat des relieurs

Nathalie Lemel

Une fois Ă  Paris, sortie du carcan provincial et religieux, obligĂ©e par manque d’argent d’apprendre et d’exercer un mĂ©tier, celui de relieuse, Nathalie va Ă©voluer beaucoup plus vite. D’autant qu’elle se trouve brusquement dans un climat de surchauffe politique. C’est la pĂ©riode oĂč les travailleurs vont constituer — en 1864 — une Association internationale, oĂč des grĂšves vont Ă©clater un peu dans tous les secteurs ; et en particulier dans celui oĂč travaille Nathalie.

En effet, en aoĂ»t 1864, une grĂšve longue et trĂšs dure est menĂ©e par les ouvriers relieurs de Paris ; parmi eux, un militant de pointe, EugĂšne Varlin. Nathalie est parmi les grĂ©vistes. Et, lorsque l’annĂ©e suivante, une nouvelle grĂšve sera dĂ©cidĂ©e, elle sera du comitĂ© de grĂšve et ensuite Ă©lue dĂ©lĂ©guĂ©e syndicale. Ce qui constituait une vĂ©ritable rĂ©volution pour l’époque, dans le milieu ouvrier encore sous l’influence de Proudhon qui relĂ©guait les femmes au foyer ou sur le trottoir.

C’est que Nathalie Lemel avait dĂ» montrer sa tĂ©nacitĂ©, son sens de l’organisation dans ces luttes vraiment hĂ©roĂŻques car c’était la faim, c’était la rue qui menaçaient Ă  brĂšve Ă©chĂ©ance les travailleurs en grĂšve.

Nathalie s’inscrit bien vite Ă  l’Internationale et prend une part de plus en plus active Ă  la rĂ©sistance contre le Second Empire. Elle s’était fait remarquer par son exaltation, Ă©crit le commissaire de son quartier, elle s’occupait de politique ; dans les ateliers, elle lisait Ă  haute voix les mauvais journaux ; elle frĂ©quentait assidĂ»ment les clubs.

En somme, une femme perdue. Et c’est bien entendu sur elle que la sociĂ©tĂ© — sous les traits du commissaire enquĂȘteur — va faire retomber l’échec de son mariage. Elle quitte le domicile conjugal en 1868 : L’exaltation de ses opinions politiques et les discussions auxquelles elle se livrait continuellement auraient Ă©tĂ© pour beaucoup dans cette sĂ©paration (le tout soulignĂ© en rouge !). Mais le commissaire omet de prĂ©ciser que le mari s’était mis Ă  boire.

LibĂ©rĂ©e de ses entraves conjugales, Nathalie va pouvoir se consacrer plus intensĂ©ment Ă  ses activitĂ©s militantes. Avec Varlin et quelques autres relieurs, elle crĂ©e une coopĂ©rative d’alimentation, la MĂ©nagĂšre, puis, Ă  partir de 1868, une sorte de restaurant ouvrier, la Marmite. Elle y est caissiĂšre, secrĂ©taire ; elle loge sur place pour ĂȘtre plus efficace. Cette idĂ©e de coopĂ©rative a un tel succĂšs que trois autres restaurants s’ouvrent, regroupant environ 8 000 travailleurs. On y mange bien, des choses saines, abondantes ; on se retrouve entre soi, on peut discuter, lire les mauvais journaux, hors du regard des argousins de NapolĂ©on III.

Bien entendu, Nathalie va participer pleinement Ă  la Commune de Paris. DĂ©jĂ  pendant le siĂšge par les Prussiens, pendant ce terrible hiver 1870, elle avait tout fait pour distribuer Ă  manger, prĂ©parer les repas dans les restaurants de la Marmite. Mais le 18 mars, quand le drapeau rouge flotte sur l’hĂŽtel de ville, elle va pouvoir Ɠuvrer de façon vraiment constructive.

Les femmes ne sont pas Ă©ligibles Ă  la Commune ? Qu’à cela ne tienne, elles constituent leur structure Ă  elles qui leur permettra de se regrouper, de dĂ©battre des problĂšmes du travail, d’ouvrir des ateliers. Et c’est la crĂ©ation le 11 avril 1871 de l’Union des femmes, que Nathalie Lemel a mise en place avec Elisabeth Dmitrieff et un groupe d’ouvriĂšres. Cette « union Â», trĂšs structurĂ©e, dont le manifeste-programme est un des textes les plus avancĂ©s de cette pĂ©riode, va donc commencer dans les quartiers populaires — les autres ont Ă©tĂ© dĂ©sertĂ©s — son action d’information, d’aide, de regroupement. Des clubs sont crĂ©Ă©s oĂč les femmes prennent une parole prĂ©cise, Ă©nergique, trĂšs rĂ©aliste. AprĂšs le 18 mars, on la vit parcourir les clubs de femmes, y prendre la parole et y prĂȘcher dans un langage excessivement violent les thĂ©ories les plus subversives.

Le temps des barricades

Nathalie, avec une centaine de femmes, se replie des Batignolles vers la place Blanche, puis vers la place Pigalle. Pendant des heures, elles font le coup de feu pour tenter d’arrĂȘter l’assaillant versaillais. Un tĂ©moin dira : Rentrant chez elle le 23 mai, les mains et les lĂšvres noires, couverte de poussiĂšre, elle disait avoir combattu 48 heures sans manger et elle ajoutait avec beaucoup d’animositĂ© : Nous sommes battus, mais non vaincus.

Nous la retrouvons aussi indomptable devant le conseil de guerre. Elle assume fiĂšrement toutes les responsabilitĂ©s de son action rĂ©volutionnaire, comme Louise Michel. Et toutes deux, condamnĂ©es Ă  la dĂ©portation, seront jetĂ©es dans le mĂȘme bateau pour ĂȘtre livrĂ©es aux autoritĂ©s du bagne de NoumĂ©a.

Mais lĂ  encore elles ne s’avouĂšrent pas vaincues, puisque dĂšs leur arrivĂ©e en Nouvelle-CalĂ©donie elles refusent un traitement Ă  part, parce que, disent-elles : Nous ne demandons ni n’acceptons aucune faveur et nous irons vivre avec nos codĂ©portĂ©s dans l’enceinte fortifiĂ©e que la loi nous fixe.

En 1880 c’est la loi d’amnistie, le retour en France des communards. Nathalie, ĂągĂ©e, Ă©prouvĂ©e par ses annĂ©es de dĂ©portation, trouvera un emploi manuel dans l’imprimerie d’un journal ; et sans ĂȘtre une militante de pointe comme Paule Minck ou Louise Michel, elle continuera Ă  suivre les Ă©vĂ©nements, Ă  Ă©voquer les grands jours de la Commune et Ă  intervenir tout particuliĂšrement pour dĂ©fendre les conditions de travail des femmes.

Nathalie Lemel, c’est vraiment la communarde comme on en vit des milliers sur les barricades : venues de province, ouvriĂšres pour la plupart, acquĂ©rant une conscience politique en tant que femmes travailleuses doublement exploitĂ©es, allant jusqu’au bout et trĂšs souvent jusqu’à la mort, pour sauver la RĂ©volution qui leur apparaissait la seule voie possible pour la libĂ©ration des femmes.

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Source: Partage-noir.fr