Mai 16, 2021
Par Les mots sont importants
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Les célébrations voulues par Emmanuel Macron autour du bicentenaire de la mort de Napoléon auront été le terrain de multiples tentatives de manipulations et de falsifications en vue de réhabiliter l’héritage napoléonien « Les yeux grands fermés ». Admiratif, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin n’hésite pas, depuis plusieurs années, à revendiquer sa filiation avec la vision napoléonienne des rapports entre l’État et les cultes, s’affirmant favorable à ce que « l’État impose aux musulmans, ce que Napoléon a imposé aux Juifs » [1]. Ne décelant aucun antisémitisme dans les propos ou la politique napoléonienne qui met pourtant « un terme, de manière scandaleuse, à l’émancipation des Juifs sous la Révolution » (pour reprendre les termes de Pierre Birnbaum), il se faisait encore le relais, dans son dernier ouvrage, des plus abjects tropes antisémites, comme l’ont opportunément rappelé Noémie Emmanuel et Sarah Benichou.

Les célébrations voulues par Emmanuel Macron autour du bicentenaire de la mort de Napoléon auront été l’occasion de multiples manipulations et falsifications en vue de réhabiliter l’héritage napoléonien. Admiratif, depuis plusieurs années le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin n’hésite pas à revendiquer sa filiation avec la vision napoléonienne des rapports entre l’État et les cultes,

Il y a quelques jours, c’était au tour d’Arthur Chevallier, chroniqueur « Histoire » dans le magazine conservateur Le Point et commissaire de l’exposition « Napoléon » au Grand Palais/La Villette, de s’illustrer à deux reprises dans cet exercice de révisionnisme. Ce fut d’abord au micro de Léa Salamé et Nicolas Demorand sur France Inter qu’il nia la dimension profondément raciste de la décision de rétablir l’esclavage dans les colonies, obligeant la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage à lui adresser quelques rectificatifs. Ce fut ensuite dans les colonnes du magazine Têtu (qu’on aurait pu espérer moins complaisant) qu’il tenta de redorer l’image de Napoléon en le qualifiant d’« empereur gay-friendly »). C’est au démontage de cette dernière falsification que sont consacrées les lignes suivantes. Elle rappellent un certain nombre de faits qui discréditent toute tentative de faire de Napoléon un allié précurseur des luttes pour la libération homosexuelle.

Autopsie d’un mythe

Commençons par résumer l’argumentation d’Arthur Chevallier pour soutenir l’idée selon laquelle Napoléon aurait été un « empereur gay-friendly ». Celle-ci tient en trois points :

1) Napoléon « défendait les droits des homos dans la mesure où il se fichait de la sexualité des gens » : il avait des hommes homosexuels parmi ses proches conseillers. Chevallier cite en exemple l’archichancellier Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, dont la sexualité était bien connue à l’époque et précise : “Napoléon n’a rien écrit qui pourrait indiquer une désapprobation de Cambacérès, ce n’est pas un sujet”.

2) Si ce sont bien les députés révolutionnaires de l’Assemblée constituante qui ont fait disparaître le crime de sodomie du droit pénal en 1791, Napoléon n’est pas revenu sur cette décision lorsqu’il a fait adopter le Code Pénal de 1810.

3) Lorsqu’éclate, en 1805, une controverse entre le procureur de Chartres et le procureur impérial d’Eure-et-Loir au sujet d’une affaire impliquant deux « pédérastes » (le terme « homosexuel » n’existe pas encore à l’époque) agressés à Chartres, afin de savoir s’il faut poursuivre les victimes de l’agression devant les tribunaux, et ce même si le crime de sodomie a disparu du droit pénal, Napoléon est saisi par son ministre de la Justice et tranche de la façon suivante : “Nous ne sommes pas dans un pays où les tribunaux doivent s’occuper de ces délits”.

Reprenons un à un ces 3 arguments :

1) Commençons par rappeler à Arthur Chevallier que le fait d’accepter de côtoyer des homosexuel·le·s, et parfois même le fait d’avoir des pratiques homosexuelles, ne permet aucunement de déduire une absence d’hostilité à l’égard de l’homosexualité. L’argument selon lequel Napoléon était « gay-friendly » parce qu’il a fait de Jean-Jacques-Régis de Cambacérès l’archichancellier de l’Empire en dépit de son homosexualité ne saurait donc nous convaincre. On a bien vu comment, au XXe siècle, les régimes les plus hostiles à l’homosexualité se sont parfois accommodés de l’homosexualité d’une partie de leurs élites masculines : d’Abel Bonnard sous Vichy à Ernst Röhm avant la Nuit des longs couteaux [2]

D’autre part, et Maurice Lever l’a très bien montré dans Les Bûchers de Sodome (1985), les XVIIe et XVIIIe siècles furent caractérisés par un traitement différentiel des individus jugés coupables de « sodomie » : l’homosexualité pouvait être tolérée dans l’aristocratie qui pouvait compter sur la bienveillance des juges lorsqu’une affaire arrivait jusqu’au tribunal, là où les gens du peuple étaient chassés, châtiés, incarcérés et parfois brûlés en place publique [3].

D’autre part, s’il ne semble pas exister de traces écrites d’une désapprobation de Napoléon à l’égard des « inclinations » de Cambacérès, les traces laissées par Napoléon ne sont pas exemptes de jugements désapprobateurs à l’égard de l’homosexualité masculine en général. Voici par exemple les propos qu’il dicte à Las Cases dans les mémoires rédigés à la fin de sa vie lors de son exil sur l’île de Sainte-Hélène :

« On a voulu attribuer la stérilité des mariages des Mamelucks [cavaliers égyptiens recrutés dans l’armée par Napoléon lors de la campagne d’Egypte] à leur goût anti-physique [un des termes en usage à l’époque pour désigner l’homosexualité]. Les femmes arabes sont grosses, lourdes ; elles affectent de la mollesse, peuvent à peine marcher, et restent des jours entiers immobiles sur un divan. Un jeune Mameluck de quatorze à quinze ans, leste, agile, déployant beaucoup d’adresse et de graces en exerçant un beau coursier, excite les sens d’une manière différente. Il est constant, que tous les beys [sorte de préfets sous l’Empire Ottoman], les katchefs [lieutenants des beys], avaient d’abord servi aux plaisirs de leurs maîtres ; et que leurs jolis esclaves leur servaient à leur tour ; eux-mêmes ne le désavouent pas.

On a accusé les Grecs et les Romains du même vice. De toutes les nations, celle qui donne le moins dans cette inclination monstrueuse, est, sans contredit, la nation française. On en attribue la raison à ce que, de toutes, il n’en est aucune chez laquelle les femmes charment davantage de leur taille svelte, leur tournure élégante, leur vivacité et leurs grâces ». [4]

2) Il est faux de prétendre que la disparition du crime de sodomie dans le Code Pénal de 1791 (disparition qui est donc reprise dans le Code Pénal de 1810) est le fruit d’une plus grande ouverture à l’égard de l’homosexualité. Les lois qui punissaient les « sodomites » d’une peine par le feu étaient en réalité peu invoquées dans la répression de l’homosexualité depuis assez longtemps et les peines encore plus rarement prononcées. Ainsi, sur les sept « sodomites » brûlés en place de Grève à Paris entre 1714 et 1783, cinq l’ont été parce qu’ils avaient également commis d’autres crimes (viol, meurtre). Les deux autres sont restés dans l’histoire de France comme les derniers homosexuels condamnés à mort en raison même de leur sexualité. Ils s’appelaient Bruno Lenoir et Jean Diot, tous les deux d’origine populaire, ils sont morts le 6 juillet 1750 et ont depuis 2014 une plaque commémorative sur le lieu de leur arrestation.

En réalité la disparition du crime de sodomie du droit pénal semble moins le signe d’une plus grande ouverture à l’égard de l’homosexualité que la conséquence logique et en quelque sorte fortuite de la sécularisation du droit pénal, sous l’influence de la philosophie des Lumières et des idées révolutionnaires. Les députés révolutionnaires n’ont d’ailleurs eu aucun débat spécifique à ce sujet et n’ont jamais fourni d’explication à cette disparition. Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, le rapporteur du Code Pénal devant l’Assemblée constituante, expliqua simplement que le nouveau droit pénal devait proscrire les « vrais crimes » et non les « délits factices » créés par la superstition, la féodalité, et le despotisme. La sodomie disparaît donc du droit pénal au même titre que le blasphème, le sacrilège, l’hérésie ou la magie. De ce fait, dès lors qu’elle a lieu entre adultes consentants, elle ne fait pas de victime et elle relève donc de la liberté inscrite dans les articles 4 et 5 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 :

« Article 4. La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux Membres de la Société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi.

Article 5. La Loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la Société. Tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elle n’ordonne pas. »

De la même manière, si la disparition du crime de sodomie constitue un progrès notable, cela ne signifie pas que les philosophes des Lumières, les députés révolutionnaires de 1789 ou les rédacteurs du Code Pénal de 1810 cessaient de considérer l’homosexualité comme un « vice contre-nature ». Contrairement, par exemple, au philosophe utilitariste britannique Jeremy Bentham, des auteurs français comme Voltaire, Montesquieu ou encore Condorcet ont pu prendre position en faveur de la dépénalisation de la sodomie tout en tenant un discours hostile à l’égard de la « sodomie » et de la « pédérastie » [5] et tout en estimant nécessaire de la réprimer par d’autres moyens.

On ne peut donc pas déduire de la disparition du crime de sodomie du droit pénal la fin de la répression de l’homosexualité. Cela, même Arthur Chevallier en conviendra. Mais alors pourquoi ne pas rappeler qu’à côté du Code Pénal est adopté le Code de police municipale et de police correctionnelle (loi du 19-22 juillet 1791) qui définit deux délits qui vont permettre de réprimer l’homosexualité par d’autres moyens (l’atteinte à la pudeur et l’incitation de la jeunesse à la débauche) ? Pourquoi ne pas rappeler que ces deux délits sont ensuite repris dans les articles 331 et 334 du Code Pénal de 1810 dans lequel figure également le délit d’ « outrage public à la pudeur » (art. 330) qui devient le délit sous lequel ont lieu l’essentiel des poursuites au XIXe siècle ? Pourquoi manquer de mentionner que cette sorte de « correctionnalisation » de fait de l’homosexualité correspond en réalité mieux aux objectifs de répression silencieuse que la société s’est fixée à l’époque ? On considère en effet à l’époque que criminaliser ne peut que contribuer à donner de la visibilité à de tels actes et avoir des effets contre-productifs : mieux vaut donc rejeter l’homosexualité dans le secret de la sphère privée et réprimer ses formes les plus publiques.

3) Si Napoléon a bel et bien tranché personnellement en faveur d’un abandon des poursuites dans l’affaire de Chartres en écrivant « Nous ne sommes pas dans un pays où les tribunaux doivent s’occuper de ces délits », Arthur Chevallier fait preuve de mauvaise foi lorsqu’il oublie de citer la suite du document que Napoléon adresse à son ministre de la Justice :

« Nous ne sommes pas dans un pays où la loi doit s’occuper de ces délits. La nature a pourvu à ce qu’ils ne fussent pas fréquents. Le scandale d’une procédure ne tendrait qu’à les multiplier. Il convient de donner une autre direction aux poursuites ».

Napoléon estimait donc comme l’un des procureurs de l’affaire de Chartres, que la répression des « pédérastes » devait passer par d’autres moyens que les poursuites judiciaires, afin d’éviter de rendre ces affaires publiques et de prêcher par l’exemple. Il laissait ainsi cette question à la discrétion de la police, qui ne se privait pas « d’agir discrètement mais efficacement contre toutes sortes de délinquants, y compris ceux qui troublent l’ordre public sans enfreindre aucune loi spécifique » [6]. Des pratiques discrétionnaires que les historien·ne·s spécialistes de l’homosexualité sous le Consulat et l’Empire ont analysées dans le détail.

Erreur ou falsification ?

Faut-il ne voir dans cette série de raisonnements fallacieux et d’omissions que les erreurs d’un commissaire trop pressé de faire la promotion de l’exposition dont il a la charge auprès d’un nouveau public, ou bien une falsification délibérée qui dissimule mal une tentative de réhabiliter une figure conservatrice, en présentant Napoléon non seulement comme le sauveur de la République mais aussi comme un modèle « ni de droite ni de gauche » pour aujourd’hui ?

Il semblerait qu’Arthur Chevallier se soit appuyé sur l’ouvrage Le Sexe sous l’Empire (2019) de Jacques-Olivier Boudon (professeur d’Histoire à Paris IV, membre du conseil scientifique du Figaro Histoire, président de l’Institut Napoléon), dont un des chapitres est consacré aux « pratiques homosexuelles sous l’Empire ». C’est en effet dans une chronique d’octobre 2019 intitulée « Les conservateurs, ces progressistes qui s’ignorent », qu’il évoque ce livre de Boudon et qualifie une première fois Napoléon d’empereur « gay-friendly ». Pourtant, Jacques-Olivier Boudon, qui ne peut pas vraiment être soupçonné de vouloir déboulonner la figure de Napoléon, ne suggère absolument pas une telle interprétation. La conclusion de son ouvrage est d’ailleurs très claire à ce sujet :

« Lorsque Napoléon Bonaparte prend le pouvoir, la France est encore très marquée en matière de sexualité par les événements qui ont accompagné la Révolution française. […] Le Consulat et l’Empire marquent de ce point de vue un incontestable retour en arrière, ne serait-ce qu’en fondant la nouvelle société sur la famille légitime. […] Il y a bien une volonté manifeste d’imposer un nouvel ordre moral au pays. Mais de manière surprenante, la justice ne s’en mêle guère […] ce qui pourrait paraître contraire à l’argument précédemment avancé.

En fait, le législateur ne s’intéresse qu’aux formes ostensibles de la sexualité. […] Mais comme les pouvoirs publics ne peuvent s’appuyer sur des textes juridiques, ils ont recours à l’arbitraire en mettant en avant la notion de haute police, qui permet de faire enfermer ou d’exiler un individu sans jugement. C’est donc la police et non la justice qui contribue à imposer ce nouvel ordre moral ».

Arthur Chevallier a donc beau jeu de dénoncer dans Le Figaro « le triomphe de l’opinion » dans l’écriture de l’histoire, et la « destruction méticuleuse de l’influence des intellectuels au profit des militants » et de « l’idéologie », alors même qu’il s’adonne aux falsifications les plus grossières des faits et des travaux des historien·ne·s (même les moins iconoclastes) afin de présenter le conservatisme, le racisme, le sexisme, le militarisme et l’autoritarisme de Napoléon sous un meilleur jour.

Disons en tout cas à tous ceux qui accusent les « progressistes » de « vouloir effacer le passé au motif qu’il ne correspond pas à l’idée qu’ils se font du présent » (dixit Emmanuel Macron) qu’il n’y a aucun anachronisme à rappeler l’histoire des vaincu·e·s de l’Histoire et qu’il est un péché encore plus grave que l’anachronisme : ce révisionnisme – voire négationnisme – qui consiste à relativiser l’héritage ou à réhabiliter des figures comme Pierre Loti, Charles Maurras ou Philippe Pétain. Si Napoléon est donc « une part de nous » et si « sa vie porte en quelque sorte en chacun de nous comme un écho intime », pour reprendre la phraséologie ringarde et ridicule d’Emmanuel Macron dans son discours du 5 mai 2021, c’est donc en un tout autre sens, qu’il s’agirait aujourd’hui de remettre en cause plutôt que de célébrer.




Source: Lmsi.net