Novembre 20, 2020
Par Squat.net
295 views


Depuis juillet dans les squats nantais, les pros de l’immobilier envoient des commandos dĂ©truire les sanitaires, les fenĂȘtres pour rendre les logements inutilisables.

ExaspĂ©rĂ©s par les squats qui placent la nĂ©cessitĂ© et l’urgence avant la propriĂ©tĂ© privĂ©e et la spĂ©culation, certains opĂ©rateurs immobiliers choisissent de se faire justice eux-mĂȘmes. Avec en prime l’option sabotage du logement qu’ils dĂ©tiennent. Et des mĂ©thodes rĂ©currentes : destruction mĂ©thodique des sanitaires, des Ă©quipements de cuisine, des vitres. Objectif : rendre impossible toute occupation du logement dĂ©pourvu de ses fonctions vitales, sans se soucier des audiences au tribunal prĂ©vues quelques jours plus tard. À Nantes, cette vague de commandos connaĂźt depuis l’étĂ© une actualitĂ© aussi discrĂšte que fĂ©roce et dĂ©libĂ©rĂ©e.

« En 13 ans de mĂ©tier, c’est mon huitiĂšme squat. La loi est pour les squatteurs. Du coup je n’ai jamais fait de procĂ©dure officielle. Trop long, trop fastidieux. J’ai toujours gĂ©rĂ© ça moi-mĂȘme, dit le promoteur Anthony Tiriakian, co-gĂ©rant de la sociĂ©tĂ© Maisons Urbaines. Euh non je vais pas vous dire mes mĂ©thodes
 La violence peut ĂȘtre partout. Faut pas toujours croire que c’est les proprios
 Â»

Cagoules, matraques et gazeuses

Premier coup de pression dans un quartier chic : une maison Ă  un Ă©tage, inoccupĂ©e depuis 2007, est rĂ©habitĂ©e par une poignĂ©e de squatteurs installĂ©s depuis dĂ©but juin. Ils le racontent eux-mĂȘmes : le 11 juillet, celui qui vient profĂ©rer des menaces ne dit pas qui il est. Il est chez lui, ça lui suffit : « Je vais vous envoyer les gros bras qui vont venir tout casser. Moi, la justice, la police, je m’en fous
 Â». Passant outre le constat d’huissier qui a pourtant lancĂ© la procĂ©dure lĂ©gale, un maçon vient pour murer la maison habitĂ©e. Mais repart sans avoir posĂ© de parpaing.

La nuit qui suit, un commando d’une bonne demie douzaine d’hommes bien organisĂ©s, cagoulĂ©s, pĂ©nĂštre dans la maison Ă  5 h du matin racontent les habitants. Ils sont armĂ©s de matraques tĂ©lescopiques et de gazeuses lacrymogĂšnes. La casse des sanitaires est mĂ©thodique, comme celle des vitres donnant sur le jardin. Se faisant passer pour la police en civil, ils exigent et embarquent des cartes d’identitĂ© et brisent des tĂ©lĂ©phones mobiles. Une intervention efficace et rapide, moins de dix minutes. Pas de grands discours, juste l’injonction de dĂ©gager.

Les jours qui suivent, s’enchaĂźnent la coupure Ă  la disqueuse du cĂąble Ă©lectrique desservant la maison (privant du mĂȘme coup plusieurs heures d’internet les voisins du quartier huppĂ©), une tentative d’incendie d’une voiture des squatteurs, de la colle forte dans la serrure, jusqu’à une deuxiĂšme irruption musclĂ©e au petit matin, entre chien et loup. La porte ayant Ă©tĂ© barricadĂ©e, le commando s’est muni d’un bĂ©lier pour l’enfoncer. Une dizaine de personnes dort dans la maison. Toujours cagoulĂ©, le commando asperge un peu de lacrymo et matraque tĂ©lescopique Ă  la main, tient les squatters en respect, « la tĂȘte sur les matelas, gazé·es ou matraqué·es dĂšs qu’on bouge. Ils nous volent deux ordis, dĂ©truisent tous les tĂ©lĂ©phones qu’ils trouvent. Ils dĂ©versent un liquide noirĂątre qui pue la mort dans les placards, sur nos fringues, sur les lits. À la disqueuse, ils s’attaquent aux rayons de nos vĂ©los dans l’entrĂ©e, mais ça n’a pas marchĂ© pour scier le cadre » confie Mia*. Une tentative de menottage au serflex Ă©choue aussi, le squatteur se dĂ©menant trop. Certains prennent des coups de matraque au crĂąne et au bras qui les enverront aux urgences pour des points de suture. Quand le commando entend que la police a Ă©tĂ© appelĂ©e, un coup de sifflet du chef de groupe fait sortir les agresseurs illico, oubliant une barre Ă  mine sur place mais pas le bĂ©lier.

Le propriĂ©taire, JoĂ«l Hamon, du groupe immobilier AJP, nie formellement : Â« Des gros bras ? Je n’ai entendu parler de rien. C’est une blague, ça n’est jamais arrivĂ©. Pas chez nous. J’ai rencontrĂ© les squatteurs, trĂšs gentils, trĂšs polis, qui m’ont expliquĂ© la loi. C’était assez amusant. Ça ne me gĂȘnait pas qu’ils occupent, on ne va pas dĂ©molir avant deux ou trois ans. Je ne vois pas pourquoi ils sont partis. Â»

Tout casser pour que ce ne soit pas réoccupé

DeuxiĂšme cas : un pĂšre occupe une maison avec sa fille : « J’ai proposĂ© de signer un bail prĂ©caire. L’agence n’a pas voulu », explique GaĂ«l*. Le 12 septembre, en son absence, tout est dĂ©vastĂ©, du verre cassĂ© rĂ©pandu sur les affaires de sa fille de 6 ans. « Toutes les vitres brisĂ©es, lavabo et chauffe-eau dĂ©foncĂ©s », note un militant de Droit au logement. Le lendemain, arrive une voiture siglĂ©e du promoteur et « deux gros balaises, malsains, flippants, menaçant de me mettre des baffes », selon ses dires. GĂ©rant d’Arti crĂ©ations qui se dit « entreprise Ă  taille humaine », Cyril Arnoux assume « On est dans notre bon droit
 On a juste fini de tout casser pour que ce ne soit pas occupĂ© une seconde fois. On n’est pas le propriĂ©taire. La maison, on la met en sĂ©curitĂ© mĂȘme s’il n’y a pas d’urgence, pas de permis de construire, pas de bon de commande du propriĂ©taire. On nous traite de capitalistes. Mais qu’ils viennent bosser avec nous
 »

La police sur le trottoir

Dans cette autre maison squattĂ©e d’un « beau Â» quartier nantais, quatre casseurs (sic) dĂ©barquent un dimanche, de jour, sans cagoules ni complexes, dĂ©molissent soigneusement les sanitaires et explosent tous les carreaux des fenĂȘtres. Toujours la mĂȘme prioritĂ©. Les deux promoteurs de la sociĂ©tĂ© Maisons urbaines suivent la destruction en rĂšgle depuis le trottoir. « On n’est pas arrivĂ© avec des flingues, on est des gens lambda, dit Anthony Tiriakian, si on a tout cassĂ© Ă  l’intĂ©rieur, c’est pour anticiper les travaux Â». DĂšs son arrivĂ©e il a appelĂ© la police : Â« Ils sont arrivĂ©s un quart d’heure aprĂšs, une dizaine, la Bac, la police nationale. Ils nous ont laissĂ© sĂ©curiser la maison et repartir tranquillement dans nos voitures. »

« Non, on ne dĂ©tĂ©riore pas un bien qui nous appartient, dit son associĂ© Guillaume Delcros. On achĂšte en mauvais Ă©tat, et on met Ă  nu le bĂątiment, on le cure pour le revaloriser. Avec le squatteurs, il faut bien analyser Ă  qui on a affaire, depuis combien de temps ils sont lĂ . Les migrants, c’est diffĂ©rent. Il y a de l’empathie, et quand on arrive, ils partent en s’excusant. Rien Ă  voir avec ces anars de 25-30 ans, bien organisĂ©s, qui profitent du systĂšme. LĂ , il faut ĂȘtre ferme, un peu plus si on n’est pas filmé  » Pourtant, faute d’intervenir dans les premiĂšres 48 h, les squatteurs sont inexpulsables. Jusqu’à ce que la procĂ©dure soit purgĂ©e, une intrusion est hors la loi : « Oui complĂštement, concĂšde Guillaume Delcros. Mais Ă  la base la situation est scandaleuse ! On rĂ©cupĂšre notre bien, ce n’est pas borderline. Le risque de me prendre une plainte, je l’assume ! »

Sanitaires et vitres en priorité : une constante

MĂȘme scĂ©nario dans un autre quartier rĂ©sidentiel. AprĂšs cinq ans Ă  l’abandon, cette maison est rĂ©occupĂ©e et attend l’audience au tribunal, une semaine plus tard. Le 8 octobre, en dĂ©but d’aprĂšs-midi, deux hommes en vestons assistent trois gros bras armĂ©s de pieds de biche et d’une masse qui dĂ©truisent vitres, lavabos, wc. La seule habitante prĂ©sente filme en direct sans que ça semble Ă©mouvoir les casseurs (re-sic). Cynique, le propriĂ©taire, StĂ©phane Houssais, patron d’une douzaine de sociĂ©tĂ©s immobiliĂšres et industrielles propose mĂȘme un barbecue le soir mĂȘme en rappelant Ă  un de ses hommes de ne pas oublier de dĂ©molir les toilettes


« La loi ne suspend pas l’occupation et protĂšge plus ou moins les squatteurs et le phĂ©nomĂšne tend Ă  prolifĂ©rer », dĂ©plore-t-il quelque jours plus tard. Qui sont les gros bras qui dĂ©molissent sa maison en sa prĂ©sence ? Il reste Ă©vasif : « Je ne sais pas, je suis un dirigeant trĂšs engagĂ© dans le pĂŽle Ă©conomique. J’ai rendu service Ă  un grand nombre de personnes
 Je n’étais pas Ă  l’intĂ©rieur, je suis restĂ© sur le trottoir avec la police, qui n’est pas intervenue. Elle a des consignes pour ne pas faire trop d’esclandre Â».

La concordance des mĂ©thodes, masquĂ©es quand on s’attaque physiquement aux squatteurs, Ă  dĂ©couvert pour se centrer sur les dĂ©gĂąts matĂ©riels, est pour le moins troublante dans une ville qui n’a pas de prĂ©cĂ©dents connus de ce genre. Mais l’impunitĂ© n’est pas permanente. En tĂ©moigne l’arrestation d’un propriĂ©taire et son fils le 6 novembre Ă  Bondy (Seine-Saint-Denis) venus se faire justice eux-mĂȘmes avec un Ă©quipe d’hommes de mains cagoulĂ©s, dans une maison vide occupĂ©e par une femme et sa fille. Les 48 h de garde Ă  vue pour coups et blessures en rĂ©union pourraient calmer les ardeurs de ces exactions en bande organisĂ©e. Pour rappel, outre les violences et menaces passibles de correctionnelle, l’irruption dans ces squats dans le temps de la procĂ©dure lĂ©gale de demande d’expulsion relĂšve juridiquement d’une violation de domicile. Celui des squatteurs. Et ça, les pros de l’immobilier n’apprĂ©cient pas du tout.

* Prénoms modifiés.

Nicolas de La CasiniĂšre

[Publié le 20 novembre 2020 sur Rapports de Force.]




Source: Fr.squat.net