Octobre 27, 2020
Par Non Fides
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En Yougoslavie, où l’« autogestion ouvrière » constitue l’idéologie officielle, une nouvelle lutte pour le contrôle populaire a mis en lumière l’écart entre cette idéologie et les rapports sociaux dont elle prétend rendre compte. On est parvenu à neutraliser en les isolant, du moins temporairement, les hérétiques qui ont dévoilé cet écart, et leur combat se trouve actuellement au point mort. L’idéologie autogestionnaire continue à servir de masque à une bureaucratie technocratique et commerçante qui a réussi à concentrer entre ses mains les richesses et le pouvoir créés par les travailleurs yougoslaves. Même si le masque n’a été arraché que partiellement et en cette seule occasion, il n’en perd pas moins de son efficacité : l’« élite » yougoslave au pouvoir s’est montrée en pleine lumière ; ses proclamations « marxistes » sont apparues comme des mythes qui, une fois reconnus pour ce qu’ils sont, deviennent incapables de justifier son pouvoir.

En juin 1968, l’écart entre la théorie et la pratique, entre les proclamations officielles et les rapports sociaux, a été mis en évidence à travers la pratique, à travers l’activité sociale : les étudiants commencèrent à s’organiser dans des manifestations et des assemblées générales, et le régime qui se réclame de l’autogestion a réagi à ce rare exemple d’auto-organisation populaire en y mettant fin, au moyen de la répression policière et d’une campagne de presse falsifiant les faits.

La nature de l’écart existant entre l’idéologie yougoslave et la société réelle avait été analysée avant juin 1968, non pas par des « ennemis de classe » s’opposant aux « marxistes révolutionnaires » dirigeant la Yougoslavie, mais par des marxistes révolutionnaires yougoslaves, par des hérétiques. Si l’on en croit les déclarations officielles, dans une société où la classe ouvrière est déjà au pouvoir, il n’y a pas de grèves, car il est absurde que les ouvriers fassent grève contre eux-mêmes. Cependant des grèves massives, dont la presse n’a pas fait état, puisqu’il n’est pas possible que de tels faits se produisent en Yougoslavie, ont éclaté au cours des onze dernières années [2]. De plus, « les grèves en Yougoslavie sont le symptôme d’une tentative pour faire revivre le mouvement ouvrier ». En d’autres termes, dans une société où les ouvriers sont censés détenir le pouvoir, le mouvement ouvrier est mort. « Cela peut sembler à certains paradoxal. Mais il n’y a pas de paradoxe étant donné que l’autogestion ouvrière n’existe dans une large mesure que sur le papier » [3].

Contre qui manifestent les étudiants, contre qui les ouvriers font-ils grève, dans une société où les étudiants et les ouvriers se gouvernent déjà eux-mêmes ? On ne peut trouver de réponse à cette question dans les déclarations de la Ligue des Communistes Yougoslaves [4], mais seulement dans une analyse critique des rapports sociaux en Yougoslavie, analyse tenue pour hérétique puisqu’elle va à l’encontre des déclarations officielles. Dans les sociétés capitalistes, on justifie la pratique existante au nom du progrès et de l’intérêt national. Dans la société yougoslave, les programmes, les politiques et les réformes sont justifiés au nom du progrès et de la classe ouvrière. Cependant, ce n’est pas aux ouvriers que revient l’initiative des projets les plus importants, et ces projets ne servent pas les intérêts des ouvriers : « D’un côté, des fractions de la classe ouvrière sont des salariés dont le niveau de vie est inférieur au minimum vital. Le fardeau de la réforme économique est supporté par la classe ouvrière, c’est là un fait qui est demeuré trop longtemps ignoré. Par ailleurs, de petits groupes sans scrupules, accumulent dans l’ombre un capital personnel, grâce au travail privé, aux services, au commerce, et en tant qu’intermédiaires. Leur capital n’est pas fondé sur le travail, mais sur la spéculation, la médiation, la transformation du travail personnel en rapports de propriété, et ceci le plus souvent grâce à une corruption éhontée » [5].

On peut exprimer ce paradoxe en des termes plus généraux : les rapports sociaux déjà connus de Marx réapparaissent dans une société qui a connu une révolution socialiste, menée par un parti marxiste au nom de la classe ouvrière. Les travailleurs reçoivent un salaire en échange de leur force de travail (même si l’on dénomme ce salaire « revenu personnel » ou « prime ») ; le salaire correspond à la valeur des biens matériels nécessaires à la survie physique et sociale des travailleurs ; la plus-value, que l’Etat ou la bureaucratie s’approprient et transforment en capital, revient comme une force étrangère déterminer les conditions matérielles et sociales de l’existence ouvrière. Selon la version officielle, la Yougoslavie a éliminé l’exploitation en 1945, lorsque la Ligue des Communistes Yougoslaves s’empara du pouvoir d’Etat. Cependant des ouvriers dont la plus-value qu’ils produisent sert de support à un Etat ou à une bureaucratie commerciale, et dont le travail non-payé se retourne contre eux — sous forme d’une force qui n’apparaît pas comme le résultat de leur activité propre mais comme le fait d’une puissance supérieure — . de tels ouvriers sont soumis à un travail forcé : en un mot, ils sont exploités. Officiellement, c’est en 1952 que la Yougoslavie a éliminé la bureaucratie en tant que groupe social dominant la classe ouvrière, par l’introduction du système de l’autogestion ouvrière. Mais des ouvriers qui ont aliéné leurs activités vitales en échange de moyens d’existence ne se gouvernent pas eux-mêmes ; ils subissent le contrôle de ceux-là mêmes qui aliènent leur travail et leurs produits, même si ces gens se sont supprimés eux-mêmes dans les documents officiels et les proclamations.

Aux Etats-Unis, les trusts cessèrent d’exister légalement au moment historique où ils entreprirent de centraliser l’énorme pouvoir productif de la classe ouvrière américaine. En Yougoslavie, la couche sociale qui dirige la classe ouvrière a cessé d’exister en 1952. Mais en réalité, le « démantèlement du monopole bureaucratique unifié et centralisé a conduit à un réseau d’institutions d’autogestion dans tous les domaines de l’activité sociale (réseau des conseils des travailleurs, d’organismes d’autogestion, etc.). Du point de vue légal, formel, normatif, institutionnel, la société est autogérée. Mais est-ce que cela rend compte du statut des rapports véritables ? Derrière la façade de l’autogestion, au sein des organismes d’autogestion, deux tendances opposées et puissantes se dégagent des rapports de production. Au sein de chaque centre de décision on rencontre une bureaucratie qui a transformé son apparence. Elle se compose de groupes informels qui maintiennent leur position de monopole dans la direction du travail comme dans la distribution de la plus-value, à l’encontre des ouvriers et de leurs intérêts, qui s’approprient les biens en fonction de leur position dans la hiérarchie bureaucratique et non pas en fonction de leur travail. Ils essaient de maintenir la permanence du pouvoir des représentants de « leur » organisation, de « leur » région, afin de consolider leur propre position et de maintenir l’ancienne séparation, le travail non-qualifié et la production irrationnelle, les travailleurs supportant seuls le fardeau de cette situation. Ils se comportent entre eux comme les agents d’une entreprise monopolistique… A l’opposé, on trouve une tendance profondément socialiste à se gouverner soi-même, un mouvement qui a commencé à s’ébranler… » [6].

Cette tendance profondément socialiste est le reflet d’un combat contre la situation de dépendance et d’impuissance qui permet d’exploiter les travailleurs grâce aux produits de leur propre travail ; il s’agit d’un combat pour le contrôle de toutes les activités sociales par ceux qui les exercent. Cependant, quelle forme peut revêtir cette lutte, dans une société qui proclame déjà qu’auto-contrôle et auto-organisation constituent son système social, économique et légal ? Quelles sont les formes de luttes qui peuvent être développées dans un contexte où un parti communiste occupe déjà le pouvoir d’Etat, et où ce même parti communiste a déjà proclamé la fin de la direction bureaucratique et a élevé l’autogestion à la dignité d’idéologie officielle ? Le combat ne peut en aucune façon avoir pour objectif l’expropriation d’une classe capitaliste, puisque cette expropriation a déjà eu lieu ; de même qu’il ne peut s’agir de la prise du pouvoir de l’Etat par un parti marxiste révolutionnaire, puisqu’un tel parti exerce le pouvoir, depuis maintenant un quart de siècle. Il est bien sûr possible de recommencer, et de se convaincre que cette deuxième tentative donnera un meilleur résultat que la précédente. Mais l’imagination politique n’est pas si pauvre qu’elle doive limiter ses perspectives aux échecs passés. On se rend compte maintenant, en Yougoslavie comme ailleurs, que l’expropriation de la classe capitaliste et son remplacement par « l’organisation de la classe ouvrière » (c’est-à-dire le Parti Communiste), que la prise du pouvoir d’Etat par « l’organisation de la classe ouvrière », et même les proclamations officielles de différents types de « socialisme » par les Partis Communistes au pouvoir, sont déjà des réalités historiques, et que cela n’a pas signifié la fin de la production marchande, de l’aliénation dans le travail, du travail forcé, ni le commencement de l’organisation et du contrôle des populations par elles-mêmes. En conséquence de quoi il apparaît que des formes de lutte organisée qui se sont révélées des instruments efficaces pour accélérer l’industrialisation et pour rationaliser les rapports sociaux en fonction du modèle proposé par le Meilleur des Mondes, ne peuvent être les formes d’organisation d’un combat pour une initiative indépendante et critique, et pour un contrôle exercé par la population toute entière. La prise du pouvoir d’Etat par la bureaucratie d’un parti politique n’est rien de plus que ce que disent les mots, même si ce parti se nomme lui-même « l’organisation de la classe ouvrière », et même s’il nomme son pouvoir « la dictature du prolétariat », ou l’« autogestion des travailleurs ». De plus, l’expérience yougoslave ne fait même pas apparaître que la prise du pouvoir par l’« organisation de la classe ouvrière » est une étape vers le contrôle ouvrier de la production sociale, ou même que les proclamations officielles d’« autogestion ouvrière » sont une étape vers sa réalisation. L’expérience yougoslave représenterait une telle étape, du moins historiquement, seulement dans le cas où les ouvriers yougoslaves seraient les premiers au monde à entreprendre avec succès le combat pour la désaliénation du pouvoir à tous les niveaux de la vie sociale. Cependant, un tel combat n’a pas pris naissance chez les ouvriers yougoslaves. Comme dans les sociétés capitalistes, ce sont les étudiants qui ont déclenché la lutte, et les étudiants yougoslaves ne furent pas parmi les premiers.

La conquête du pouvoir d’Etat par un parti politique qui emploie un vocabulaire marxiste afin de manipuler la classe ouvrière doit être distinguée d’une autre tâche historique fort différente : la suppression des rapports marchands et l’instauration de rapports socialistes. Pendant plus d’un demi-siècle, on nous a présenté la première comme tenant lieu de la seconde. La montée d’une « nouvelle gauche » a mis fin à cette confusion, le mouvement révolutionnaire qui connaît une renaissance à l’échelle mondiale est caractérisé précisément par son refus d’installer au pouvoir la bureaucratie d’un parti, et par son opposition à cette bureaucratie là où elle se trouve déjà au pouvoir.

Les idéologues du parti soutiennent qu’il n’y a rien de commun entre la « nouvelle gauche » dans les sociétés capitalistes et la révolte étudiante dans les pays socialistes. Nous pensons que dans le meilleur des cas ce point de vue est seulement excessif : en effet, pour ce qui concerne la Yougoslavie, on peut tout au plus affirmer que le mouvement étudiant ne connaît pas un développement aussi important que dans certains pays capitalistes, puisque jusqu’en juin 1968 les étudiants yougoslaves étaient connus pour leur passivité politique, leurs sympathies pro-américaines et leur conception petite-bourgeoise de l’existence. Cependant, en dépit des désirs des idéologues, les étudiants yougoslaves ne sont pas restés loin en arrière ; la recherche de nouvelles formes d’organisation adéquates pour mener à bien la révolution socialiste, n’est pas demeurée étrangère aux préoccupations des étudiants yougoslaves. En mai 1968, tandis qu’une vaste lutte pour désaliéner toutes les formes de pouvoir social séparé aboutissait à l’expérience historique française, à la faculté de Droit de Belgrade on discutait sur le thème : « les étudiants et la politique ». C’est cette question qui donnait le ton de la discussion, à savoir « la possibilité d’un engagement humain dans la nouvelle gauche qui, selon l’expression du Dr S. Stojanovic s’oppose à la mythologie de l’Etat de bien-être avec sa démocratie bourgeoise classique, et aussi aux partis de la gauche traditionnelle — les partis sociaux-démocrates qui ont réussi par les moyens les plus divers à émousser complètement les objectifs révolutionnaires dans les sociétés occidentales développées, de même que les partis communistes qui souvent discréditent les idéaux à l’origine desquels se situe leur combat, et qu’ils abandonnent souvent pour s’enliser dans des déformations bureaucratiques caractéristiques » [7].

Depuis mai 1968, les étudiants yougoslaves ont beaucoup de points communs avec leurs camarades des sociétés capitalistes. Un éditorial paru en première page du journal des étudiants de Belgrade affirme : « la situation socio-politique est actuellement d’autant plus tendue qu’il n’y a pas de solution aisée et rapide à de nombreux problèmes. Nombreuses sont les tensions que l’on constate dans l’Université, et l’absence de perspectives, l’absence de solution à bien des problèmes, sont à l’origine de divers modes de comportement. Sentant cela, nombreux sont ceux qui se demandent si la tension peut devenir conflit, ou crise politique grave, et quelles sont les formes que revêtira cette crise. Certains pensent que la crise ne peut être évitée, mais peut être émoussée, parce qu’il n’y a pas de moyen rapide et efficace pour agir sur les conditions qui caractérisent l’ensemble de la structure sociale, et qui sont les causes directes de l’ensemble de la situation » [8]. Sur cette même première page du journal étudiant on trouvait cette citation de Marx, portant sur « le voile qui recouvre l’aliénation au cœur même du travail » : « … le travail produit des merveilles pour le riche, mais seulement la misère pour l’ouvrier. Il produit des palais, tandis que l’ouvrier n’a droit qu’à un taudis. Il produit la beauté, mais l’ouvrier ne connaît que l’horreur. Il remplace le travail par la machine, mais rejette une partie des ouvriers dans un travail barbare, tandis qu’il transforme les autres en machines. Il produit l’esprit, mais pour l’ouvrier il produit la stupidité et le crétinisme ». Le même mois, l’éditorial du journal de la Fédération des jeunes de Belgrade écrit : « … nous estimons que le rôle révolutionnaire des étudiants yougoslaves repose sur leur volonté d’affronter l’ensemble des problèmes sociaux et les contradictions (parmi lesquelles les problèmes et les contradictions concernant la situation matérielle et sociale des étudiants). Les problèmes spécifiques des étudiants, quelle que soit leur acuité, ne peuvent pas être résolus dans l’isolement, en dehors des problèmes généraux : la situation matérielle des étudiants ne peut pas être séparée de la situation économique de la société ; l’autogouvernement des étudiants ne peut être séparé des problèmes que pose l’autogouvernement de l’ensemble de la société … » [9]. On pouvait lire dans le numéro suivant de la revue le compte rendu d’une discussion sur « les conditions et le contenu de l’engagement politique des jeunes aujourd’hui », qui incluait cette remarque : « Il n’y a pas de réforme possible de l’Université si l’on ne réforme pas ou, pourquoi ne pas le dire, si l’on ne révolutionne pas la société toute entière, parce qu’on ne peut séparer l’université de l’ensemble des autres institutions sociales. Il s’ensuit que la liberté de pensée et d’action, en d’autres termes l’autonomie de l’Université, n’est possible qu’à travers la transformation de la société toute entière, à condition que cette transformation permette un climat général de liberté et un véritable autogouvernement » [10].

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En avril 1968, à l’instar de leurs camarades des pays capitalistes, les étudiants yougoslaves manifestent leur solidarité avec le FNL vietnamien et leur opposition au militarisme des Etats-Unis. Lors de l’attentat contre Rudi Dutschke, à la suite de la campagne de presse orchestrée par Springer contre les étudiants radicaux d’Allemagne de l’Ouest, les étudiants yougoslaves manifestèrent leur solidarité avec la Fédération des étudiants socialistes allemands (S.D.S.). On peut lire dans le journal des étudiants de Belgrade des textes de Rudy Dutschke et du philosophe marxiste allemand Ernst Bloch. Les étudiants yougoslaves bénéficièrent de l’expérience du mouvement étudiant mondial : « Les révoltes étudiantes qui se sont produites cette année dans de nombreux pays ont montré la capacité des jeunes à mettre en route d’importants projets visant à la transformation de la société. On peut dire que ces révoltes ont influencé certains groupes au sein de notre université, puisqu’il est clair que le courage et la volonté de combattre se sont accrus, que la conscience civique de nombre d’étudiants s’est aiguisée (la révolution est devenue un thème fréquent de discussion) » [11]. Paris apparaît encore comme exemplaire pour les formes organisationnelles à travers lesquelles a pu s’exprimer la volonté de lutte : « Ce qui est absolument neuf et extrêmement important dans le mouvement révolutionnaire des étudiants de Paris — mais aussi des étudiants allemands, italiens et américains — c’est que le mouvement n’a été possible que dans la mesure où il était indépendant de toute organisation politique existante. Toutes les organisations, Parti Communiste compris, sont devenues partie prenante du système ; elles se sont intégrées dans les règles du jeu parlementaire quotidien ; elles ne veulent en aucun cas risquer les positions déjà acquises pour se lancer dans cette opération follement courageuse et à première vue sans espoir » [12].

Un autre élément-clé qui a contribué au développement du mouvement étudiant yougoslave fut l’expérience que les étudiants de Belgrade firent dans leurs rapports avec la bureaucratie de l’Union des Etudiants. En avril, des étudiants de la Faculté de Philosophie écrivirent une lettre protestant contre la répression des intellectuels marxistes en Pologne : « Aujourd’hui, les étudiants sont partout dans le monde au premier rang de la lutte pour créer une société humaine, ce qui rend notre surprise plus profonde devant les réactions du régime socialiste polonais. La liberté de la pensée critique ne peut pas être supprimée par quelque pouvoir que ce soit, même pas par celui qui s’appuie superficiellement sur des idéaux socialistes. Pour nous, jeunes marxistes, il est incompréhensible que de nos jours, dans un pays socialiste, il soit possible de tolérer des attaques antisémites et d’en faire usage en vue de résoudre des problèmes internes. Nous estimons inadmissible qu’après toutes les douloureuses expériences qui ont marqué dans le passé le socialisme polonais, les conflits internes soient résolus par des moyens aussi peu démocratiques, et que ceci se double d’une persécution de la pensée marxiste. Nous considérons que la tentative pour diviser le mouvement progressiste étudiant et la classe ouvrière dont la totale émancipation constitue l’objectif des étudiants, et pour faire éclater un conflit entre ces deux groupes, relève d’un manque total de scrupules » [13]. Une assemblée d’étudiants de la Faculté de Philosophie envoya cette lettre en Pologne, mais le Conseil Universitaire de l’Union des Etudiants Yougoslaves fut opposé à cette action. Pourquoi ? Les étudiants en philosophie analysèrent eux-mêmes les fonctions, et les intérêts, de leur propre bureaucratie. « Le Conseil universitaire de l’Union des Etudiants Yougoslaves se trouvait dans une situation où il avait perdu son sang-froid politique ; il était incapable de réagir, frappé d’un sentiment de faiblesse, et n’éprouvait pas l’obligation de faire quoi que ce soit. Malgré cela, le Conseil jugeait indispensable, avant que ne soit entreprise la moindre action, qu’on s’adresse à lui et qu’on prenne son avis en compte. C’est là une tactique misérable et surtout la pire attitude qu’on puisse avoir à l’égard de la démocratie qui doit parvenir à sa plus complète expression chez les jeunes, et partant, chez les étudiants. Au moment même où le Conseil universitaire était devenu incapable de comprendre l’essence de cette action, on déplaçait la discussion sur le terrain des règles formelles : « Quels avis aurait-il fallu aller demander ? Quelles permissions aurait-il fallu obtenir ? ». On ne s’interrogeait pas pour savoir qui aurait entrepris une action dans cette atmosphère de passivité. « N’est-il pas paradoxal que le Conseil Universitaire s’oppose à une action mise en route par de simples membres et non pas par un organisme quelconque, si nous gardons en mémoire que le principe fondamental de notre socialisme c’est l’autogestion ; ce qui signifie que la prise de décision a lieu au niveau des membres. En d’autres termes, nous étions coupables d’avoir mis en œuvre notre droit fondamental à l’autogestion. L’organisation ne peut jamais être une fin en soi, mais seulement un moyen pour réaliser certains objectifs. Ce qui fait surtout la valeur de notre action, c’est précisément le fait que l’initiative vient de la base, sans directives ou instructions émanant d’en-haut, en dehors de la lourdeur des formes institutionnalisées » [14].

Avec ces éléments : la conscience que les problèmes universitaires sont inséparables des relations sociales dans une société fondée sur le travail aliéné, la conscience de l’expérience de la « nouvelle gauche » internationale, et la claire perception de la différence entre l’auto-organisation à la base et l’organisation bureaucratique ; les étudiants de Belgrade entreprirent leur action ; ce fut un incident mineur qui la déclencha. La nuit du 2 juin 1968, un spectacle qui devait se tenir en plein air près d’une cité étudiante dans la Nouvelle Belgrade, eut lieu dans une petite salle ; les étudiants ne purent tous entrer. Une manifestation spontanée se produisit, qui bientôt rassembla des milliers d’étudiants ; les manifestants se mirent en marche vers les bâtiments gouvernementaux. Ils furent stoppés, comme dans les sociétés capitalistes, par la police (qui est officiellement appelée « milice » dans le langage autogéré de la Yougoslavie communiste) ; les étudiants firent l’expérience des matraques des miliciens ; il y eut de nombreuses arrestations.

Le jour suivant, le 3 juin, des assemblées générales continues eurent lieu dans la plupart des facultés qui forment l’Université de Belgrade (rebaptisée l’Université Rouge Karl Marx), et aussi dans les rues de la Nouvelle Belgrade. Dans leurs discours, les étudiants mirent l’accent sur les différenciations sociales criantes existant dans la société yougoslave, sur le problème du chômage, sur l’extension de la propriété privée et de l’enrichissement d’une couche sociale autrement que par son travail, sur les conditions de vie intolérables d’une vaste partie de la classe ouvrière et sur la nécessité de faire passer vraiment dans les faits le principe : « à chacun selon son travail » [15]. Ces propos étaient interrompus par de chaleureux applaudissements, par des slogans tels que : « Les étudiants avec les ouvriers », « Nous sommes les fils du peuple travailleur », « A bas la bourgeoisie socialiste », « Liberté de la presse et liberté de manifester » [16].

A la répression de la police fit suite celle de la presse. La presse (communiste) yougoslave ne fit pas connaître les combats des étudiants au reste de la population. Il ne fut question que d’une lutte étudiante pour des problèmes étudiants, de la lutte d’un groupe spécifique pour obtenir de plus grands privilèges, en somme d’un combat qui n’avait pas existé. La première page de l’édition du 4 juin de Student, qui fut interdite par les autorités de Belgrade, faisait état de la tentative de la presse de présenter le début d’un combat révolutionnaire comme une révolte étudiante en vue de privilèges accrus : « La presse a une fois de plus réussi à défigurer les événements dans l’Université… Selon la presse, les étudiants luttent pour

améliorer leurs propres conditions matérielles. Cependant, toute personne qui a participé aux meetings et aux manifestations sait très bien que l’orientation des étudiants était tout autre, que leur combat était lié aux intérêts généraux de notre société, que c’était par-dessus tout un combat dans l’intérêt de la classe ouvrière. C’est pourquoi les manifestants mettaient par-dessus tout l’accent sur la réduction des différences sociales injustifiées. Selon lès étudiants, cette lutte (contre l’inégalité sociale) ajoutée au combat pour l’autogouvernement et la réforme, est aujourd’hui d’une importance fondamentale pour la classe ouvrière et la Yougoslavie. Les journaux ne citèrent pas un seul discours mettant en cause les différences sociales injustifiées… Les journaux omirent aussi les principaux slogans qui furent scandés au cours des meetings et des manifestations : ’’Pour l’unité des ouvriers et des étudiants’’, ’’Les étudiants avec les ouvriers’’, et d’autres slogans similaires qui exprimaient une seule idée et un seul sentiment ; à savoir que la voie et les intérêts des étudiants sont inséparables de ceux de la classe ouvrière » [17].

Le 5 juin, la Fédération des étudiants yougoslaves avait réussi à prendre la direction du mouvement qui se développait, et à devenir son porte-parole. L’organisation étudiante diffusa un « Programme d’action politique » qui comportait les objectifs révolutionnaires que les étudiants avaient mis en avant dans les assemblées, les meetings et les manifestations, mais le programme comportait aussi, comme s’il s’agissait d’un appendice, une « deuxième partie » portant sur la « réforme de l’Université ». Cet appendice jouera par la suite un rôle essentiel dans la remise en sommeil du mouvement étudiant yougoslave qui venait à peine de se réveiller. La première partie du programme d’action politique met essentiellement l’accent sur l’inégalité sociale, le chômage, la « démocratisation de toutes les organisations politiques et sociales, en particulier la Ligue des communistes », la dégénérescence de la propriété sociale en propriété privée, la spéculation immobilière, la commercialisation de la culture. Cependant la deuxième partie, qui probablement n’avait pas même été lue par les étudiants radicaux, satisfaits de voir leurs objectifs correctement exprimés dans la première partie, manifestait une orientation différente, voire contraire. La première « demande » de la deuxième partie présuppose qu’aucun des objectifs avancés dans la première partie ne sera atteint ; on y demande l’adaptation de l’Université aux besoins actuels du système social yougoslave : « Réforme immédiate du système scolaire pour l’adapter aux besoins du développement culturel et social de notre économie et de nos rapports d’autogestion » [18].

Ce brutal renversement, cette manipulation de la révolte étudiante pour l’utiliser en fonction des besoins des rapports sociaux dominants contre lesquels les étudiants s’étaient révoltés, n’apparut pas avec évidence avant la rentrée scolaire. La réaction immédiate du régime fut de loin moins subtile ; elle consista à réprimer, isoler, séparer. La répression policière se manifesta par des matraquages et des emprisonnements, par l’interdiction du journal étudiant qui s’était contenté de publier le compte rendu complet des événements, manifestations et meetings. Un exemple : dans la nuit du 6 juin, « deux agents de la police secrète et un officier des milices attaquèrent brutalement des étudiants distribuant le journal étudiant, en arrachèrent 600 exemplaires qu’ils déchirèrent et brûlèrent. Tout cela se passa devant un groupe important de citoyens qui s’étaient rassemblés pour récupérer des exemplaires du journal » [19].

En plus de la répression policière, les intérêts dominants réussirent à isoler et à séparer les étudiants des ouvriers, ils réussirent temporairement dans « leur tentative sans scrupules pour diviser le mouvement progressiste étudiant et la classe ouvrière dont la totale émancipation constitue l’objectif des étudiants, et pour faire éclater un conflit entre ces deux groupes ». Les moyens employés dans ce but furent nombreux. L’interdiction qui frappait la presse étudiante et les relations faussées par la presse officielle maintinrent les ouvriers dans l’ignorance des objectifs des étudiants ; les directeurs des entreprises et leur entourage de spécialistes « expliquèrent » la lutte étudiante à « leurs » ouvriers, donnèrent des instructions aux ouvriers en vue de défendre « leurs » usines des attaques des étudiants « violents », et envoyèrent des lettres à la presse, au nom des « collectifs ouvriers », félicitant la police pour avoir sauvé l’autogestion yougoslave de la violence étudiante.

« Selon ce qui est colporté par la parole ou par la presse, il apparaît que ce sont les étudiants qui ont fait usage de la force à l’encontre de la Milice Nationale, qu’ils ont bloqué des postes de miliciens et qu’ils les ont encerclés. Tout ce qui a caractérisé le mouvement étudiant dès le début, dans les bâtiments universitaires comme en ville, l’ordre et l’autodiscipline, est décrit en usant du vieux mot de violence… La bureaucratie, qui veut susciter un conflit entre ouvriers et étudiants, est au sein de la Ligue des Communistes, dans les entreprises et dans les bureaux de l’Etat, et sa puissance se manifeste tout particulièrement dans la presse (la presse est une structure hiérarchique de premier plan qui se prévaut de l’autogestion seulement pour se mettre à l’abri des critiques et des responsabilités). Face au mouvement étudiant et ouvrier, la bureaucratie sent le sol lui manquer sous les pieds et sent qu’elle est sur le point de perdre ces postes dans la pénombre desquels elle aime à évoluer, et, remplie de crainte, elle lance des appels dépourvus de sens… Notre mouvement doit, de toute urgence, nouer des liens avec la classe ouvrière. Il doit expliquer ses principes de base, et doit s’assurer que ces principes sont réalisés, qu’ils s’approfondissent et gagnent en complexité, qu’ils ne demeurent pas de simples slogans. Mais c’est précisément ce que la bureaucratie redoute, et c’est pourquoi elle donne des instructions aux ouvriers en vue de défendre les usines contre les étudiants ; c’est pourquoi elle fait courir le bruit que les étudiants détruisent les usines. Quelle monumentale idiotie ! » [20]. Ainsi les directeurs autogérés du socialisme yougoslave ont protégé les ouvriers yougoslaves des étudiants yougoslaves exactement comme quelques semaines auparavant les « organisations ouvrières » françaises (la C.G.T. et le P.C.F.) avaient protégé les ouvriers français de la contamination révolutionnaire.

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La répression et la division n’ont pas mis fin au mouvement révolutionnaire yougoslave. Les assemblées générales se sont tenues malgré tout, les étudiants ont continué leur quête de formes d’organisation qui puissent réaliser l’union avec les travailleurs, et qui soient adaptées à la tâche de transformation de la société. La troisième étape a consisté à pacifier et, dans la mesure du possible, à récupérer le mouvement afin de le faire servir aux besoins de la structure même contre laquelle il avait combattu. Cette étape se présenta sous la forme d’un important discours de Tito, qui parut dans le numéro du 11 juin de Student. Dans une société où la grande majorité de la population tient le « culte de la personnalité » en Chine pour la plus impardonnable des fautes, la plupart des étudiants applaudirent le discours prononcé par l’homme dont le portrait orne tous les bâtiments publics, de nombreuses maisons privées, et la première page de la plupart des journaux depuis un quart de siècle… « Ayant réfléchi aux manifestations et à ce qui les a précédées, je suis parvenu à la conclusion que la révolte des jeunes, des étudiants, a surgi spontanément. Cependant, au fur et à mesure de leur développement, et lorsque les manifestations quittèrent la rue pour occuper les amphithéâtres universitaires, un certain nombre d’éléments étrangers se sont progressivement infiltrés, dont le but était d’utiliser la situation à des fins qui leur sont propres. On y rencontre les éléments les plus divers, depuis l’ extrême-droite la plus réactionnaire jusqu’aux éléments les plus extrémistes et en apparence les plus radicaux qui se réclament des théories de Mao Tsé-Toung ». Après cette tentative pour isoler les étudiants révolutionnaires en situant le problème non plus sur le terrain du contenu des idées, mais sur celui de leur origine (les étudiants étrangers avec les idées étrangères), le Président de la République essaie de récupérer les bons étudiants de chez lui qui ne partagent que les idées du crû. « Cependant, j’en suis arrivé à conclure que la vaste majorité des étudiants, je peux dire 90% d’entre eux, sont d’honnêtes jeunes gens … Les derniers développements de la situation dans l’Université ont montré que 90% des étudiants font partie de notre jeunesse socialiste, qu’ils ne se laissent pas empoisonner, qu’ils ne permettent pas aux divers émules de Djilas [21], Ranković [22] ou Mao Tsé-Toung de poursuivre les buts qui leur sont propres sous le prétexte qu’ils concernent les étudiants… Notre jeunesse est foncièrement bonne, mais nous nous devons de la prendre plus attentivement en considération ». Ayant indiqué aux étudiants comment éviter de se laisser utiliser, le Président de la Yougoslavie autogérée leur indique ensuite la façon dont ils peuvent se laisser utiliser : « je me tourne, camarades et travailleurs, vers nos étudiants, pour qu’ils nous aident à trouver des solutions constructives à tous ces problèmes. Puissent-ils suivre notre œuvre, comme c’est leur droit, participer à notre vie quotidienne, et, lorsqu’il y a un point obscur, lorsqu’un éclaircissement est nécessaire, puissent-ils venir à moi. Ils peuvent envoyer une délégation ». Pour ce qui est du contenu du combat, de ses buts, Tito s’adresse aux enfants au niveau maternelle et leur promet de prendre personnellement en considération chacune de leurs doléances… « La révolte prend partiellement son origine dans le fait que moi-même j’ai souvent soulevé ces questions, mais que malgré cela, elles sont demeurées sans réponse. Cette fois, je promets aux étudiants de m’engager moi-même à fond afin de parvenir à une solution, et les étudiants doivent m’aider dans cette tâche. Bien plus, si je m’avère incapable de résoudre ces problèmes, alors je cesserai d’occuper cette place qui est la mienne. Je pense que chaque vieux communiste qui a une conscience de communiste ne voudrait plus conserver un instant la place qu’il occupe, mais donnerait sa place à ceux qui sont aptes à résoudre les problèmes. Pour terminer, je m’adresse une fois de plus aux étudiants : Il est temps de retourner aux études, il est temps de passer vos examens, et je vous fais tous mes vœux de réussite. Ce serait honteux si vous continuiez à perdre encore du temps » [23].

Ce discours, par lequel Tito se dévoile lui-même, ne débouchait que sur deux possibilités d’action : soit la continuation du mouvement, complètement en dehors des organisations qui s’étaient nettement démasquées, soit la récupération et le silence temporaire. Le mouvement yougoslave fut récupéré et réduit temporairement au silence. Six mois après le début de l’explosion, en décembre, l’Union des Etudiants de Belgrade adopta officiellement le programme d’action politique établi au mois de juin. Cette version du programme comprenait une première partie consacrée aux buts sociaux de la lutte, une deuxième partie aux réformes universitaires, et une troisième partie nouvellement ajoutée concernait les mesures à prendre. On explique dans la troisième partie que, « dans la réalisation du programme, on ne doit pas oublier la méthode de travail :

1) L’Union des Etudiants n’est pas en état de participer directement à la solution des problèmes d’ordre général.

2) L’Union des Etudiants est apte à participer directement au combat pour la réforme de l’Université et de l’ensemble du système de l’Enseignement supérieur (Partie II du Programme), et à devenir le porte-parole des tendances progressistes au sein de l’Université » [24].

Ainsi divers événements se sont produits depuis juin. Le combat des étudiants a été institutionnalisé : il a été pris en mains par « l’organisation étudiante ». Deuxièmement, deux nouveaux éléments ont été adjoints aux buts originels du combat de juin : un programme de réforme universitaire et une méthode pour atteindre ces buts. En conclusion, on abandonne les objectifs premiers de la lutte aux groupes sociaux contre lesquels les étudiants se sont révoltés. Ce qui au départ n’était qu’un appendice est devenu maintenant la seule partie du programme sur lequel les étudiants peuvent agir : « la réforme universitaire ». Ainsi la révolte contre la caste dirigeante a été cyniquement transformée en son contraire : l’Université doit s’adapter aux besoins du système dominant de rapports sociaux. On doit former les étudiants pour servir plus efficacement la caste gestionnaire.

Tandis que les « organisations étudiantes » entreprennent le « combat » pour la réforme universitaire, les étudiants qui avaient commencé à s’organiser en vue de lutter pour des objectifs tout à fait autres, une fois de plus retrouvent leur passivité et leur indifférence politique. « Juin fut caractérisé par le début d’une prise de conscience chez les étudiants ; la période qui suivit présente à de nombreux égards les traits de celle qui avait précédé le mois de juin, ce qui peut s’expliquer par la réaction mal adaptée de la société aux événements de juin et aux objectifs qui se sont manifestés en ces circonstances » [25].

Ce qu’il y avait de dément dans la lutte pour renverser le statu quo a été expurgé ; ce combat a été rendu réaliste, il a été transformé pour être mis au service du statu quo. Cette lutte dans laquelle les étudiants ne s’engagent pas personnellement, étant donné que leur organisation a assumé la tâche de la mener à leur place, ne s’accompagne pas de réunions, d’assemblées ou de quelque autre forme d’auto-organisation. La raison en est que ce n’est pas pour la réforme universitaire que les étudiants ont mené leur lutte avant comme pendant le mois de juin, et qu’ils n’ont pas été récupérés après juin. En fait, ce sont surtout les porte-parole étudiants qui ont été récupérés, étant donné que ce que l’on savait avant juin demeure toujours valable. « L’amélioration de l’Université n’a de sens que si l’on estime que la transformation de l’Université est inséparable de celle de la société. La situation actuelle de l’Université reflète dans une plus ou moins grande mesure celle de la société. Dans cette perspective, il est absurde d’affirmer que nous avons assez discuté des problèmes d’ordre général concernant la société, et qu’il est grand temps de porter toute notre attention sur la réforme universitaire » [26].

Le Recteur de l’Université de Belgrade a défini le contenu de la « réforme universitaire ». Dans ce texte, publié dans Student six mois après les événements de juin, le Recteur va jusqu’à inclure des « objectifs » contre lesquels les étudiants avaient tout particulièrement lutté, comme la séparation d’avec la classe ouvrière et l’intégration systématique des étudiants, non seulement au sein de la technocratie, mais aussi dans les forces armées : « la lutte pour améliorer la situation matérielle de l’Université et des étudiants est notre préoccupation constante : une des questions essentielles du travail actuel a l’université consiste dans la lutte impérieuse contre toutes les formes de défaitisme et de démagogie. Notre université, et tout particulièrement notre jeunesse étudiante, est et sera le défenseur enthousiaste et sûr de notre patrie socialiste. Nous devons tous nous fixer comme tâche constante la construction rapide, efficace et systématique de la puissance défensive de notre pays contre tout agresseur, quelle que soit la forme que revêtira son attaque » [27]. Ces remarques faisaient suite à de longues considérations particulièrement abstraites sur le fait que « l’autogestion est le contenu de la réforme universitaire ». Les remarques plus détaillées que nous avons citées plus haut font apparaître clairement ce qu’entend le Recteur quand il parle du « contenu » de l’« autogestion ».

Puisque les étudiants ne se lancent pas avec enthousiasme dans la « lutte » pour la réforme universitaire, c’est aux experts que cela intéresse, à savoir les professeurs et les fonctionnaires de l’Université, qu’il incombe de mener à bien cette tâche. « Les sujets habituels qui alimentent les conversations de la plupart des enseignants et de leurs collègues portent sur l’automobile, la résidence secondaire et les agréments de la vie facile. Ce sont les mêmes sujets que l’on retrouve dans les conversations de l’élite sociale qui est si durement critiquée dans les écrits de ces universitaires qui ne réalisent pas qu’ils constituent une partie intégrante, et non des moindres, de cette élite » [28].

Sous la rubrique de la réforme universitaire, un des économistes yougoslaves officiels de premier plan se fait l’avocat d’une utopie bureaucratique empreinte d’éléments magiques. Le même économiste qui, il y a quelques années, avait fait l’éloge des « bilans arithmétiques de la production nationale » préconisés par « les techniciens des sciences humaines » soviétiques, et qui devaient être appliqués aux individus par la bureaucratie d’Etat, est maintenant devenu le défenseur de la « Théorie générale des systèmes, qu’il propose d’utiliser pour l’analyse des systèmes sociaux concrets ». Cette Théorie Générale des Systèmes est la dernière découverte scientifique faite dans « les systèmes sociaux développés et progressistes » — comme les Etats- Unis par exemple. Il s’ensuit que « la Théorie Générale des Systèmes est devenue indispensable pour tous les spécialistes à venir dans le domaine des sciences sociales, et aussi pour tous les autres spécialistes quel que soit le domaine de développement social auquel ils participent » [29]. Si l’on parvenait grâce à la réforme universitaire à imprégner la cervelle de tous les futurs technocrates yougoslaves de la Théorie Générale des Systèmes [30], nul doute que la Yougoslavie ne devienne alors magiquement « un système social développé et progressiste » — autrement dit une bureaucratie technocratique et militaire, le pays rêvé de l’ingénierie de l’homme.

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Les étudiants ont été séparés des ouvriers, leur combat a été récupéré : il est devenu pour les bureaucrates de l’université l’occasion de servir avec une efficacité accrue les intérêts commerciaux et technocratiques. Les bureaucrates encouragent les étudiants à « auto-gérer » la « réforme universitaire », à collaborer activement à leur formation d’hommes d’affaires, de techniciens et de directeurs. En même temps, les ouvriers yougoslaves produisent plus qu’ils n’ont jamais produit auparavant, et voient les produits de leur travail accroître la richesse et le pouvoir d’autres groupes sociaux, lesquels font usage de ce pouvoir pour opprimer les ouvriers. Selon la constitution, les ouvriers se gouvernent eux-mêmes. Cependant, si l’on en croit un ouvrier interviewé par Student, « Cela n’est vrai que sur le papier. Lorsque les directeurs choisissent leurs ouvriers, il ne reste plus aux ouvriers qu’à obéir ; c’est ainsi que les choses se passent ici » [31]. Si il arrive à un ouvrier d’entreprendre de lutter contre l’accroissement incessant des inégalités sociales dans le domaine du pouvoir comme dans celui de la richesse, il en est empêché par l’énorme chômage qui sévit en Yougoslavie : une immense armée de réserve attend pour prendre sa place car il ne lui reste que l’alternative de quitter la Yougoslavie. Mais il reste encore aux ouvriers un instrument puissant qui peut leur permettre de se « gouverner eux- mêmes » ; c’est le même dont disposent les ouvriers des pays capitalistes : la grève. Cependant il ne semble pas que les grèves ouvrières conduites à l’écart des courants révolutionnaires qui traversent la société, et sans liaison avec l’ensemble de la classe ouvrière, autrement dit les grèves « économiques », aient accru le pouvoir des ouvriers au sein de la société yougoslave ; c’est même l’effet contraire qui s’est produit : « Quels changements constate- t-on après une expérience de onze années de grèves ? En quelque lieu qu’elles éclatent, les grèves reproduisent précisément les rapports qui ont amené les grèves. Par exemple, les ouvriers se révoltent parce qu’ils ont été floués dans la répartition ; alors il se trouve quelqu’un, probablement celui-là même qui les avait floués, pour leur rendre ce qu’il leur avait pris ; la grève prend fin et les ouvriers continuent à vendre leur force de travail. En cédant, le dirigeant conserve son rôle de dispensateur, il est celui qui se porte au secours des ouvriers. En d’autres termes, les rapports de salariat, qui sont la véritable cause de l’usage des grèves en vue de résoudre les conflits, continuent à se reproduire. Cela conduit à poser une autre question : est-il possible à la classe ouvrière de s’émanciper au sens plein du terme dans le cadre d’une entreprise, ou n’est-ce pas là un processus qui doit se développer au niveau de la société globale, un processus qui ne peut admettre de séparation entre les entreprises, les différentes branches de production, et les républiques ? » [32].

En ce qui concerne les spécialistes qui flouent la classe ouvrière, Student donne une longue description des diverses techniques mises en œuvre : « Les fonctionnaires de l’entreprise (directeurs, hommes d’affaires, voyageurs de commerce, etc.) sont appointés par le conseil directeur, le conseil ouvrier ou quelque autre organe autogéré, pour tourner les statuts légaux ou les normes morales de la façon la plus économiquement avantageuse pour l’entreprise. […] La création de postes fictifs permet l’évasion fiscale […] Les fonds épargnés en vue de travaux d’intérêt public sont utilisés pour la construction d’appartements privés, de maisons de campagne ou l’achat d’automobiles » [i].

L’idéologie officielle de la Yougoslavie socialiste n’entre pas en conflit avec les intérêts de l’élite commerciale et technocratique ; en fait elle leur fournit une justification appropriée. En mars 1969, la résolution du Neuvième Congrès de la Ligue des Communistes Yougoslaves ne fit allusion aux critiques faites par les révolutionnaires de juin que pour les rejeter et réaffirmer l’idéologie officielle. Ce document continue à prétendre, sans craindre l’absurde, que la production marchande demeure le rapport social fondamental dans une société « socialiste ». « Les lois économiques de la production marchande dans une société socialiste jouent le rôle d’un support puissant pour le développement de forces productives modernes et d’une direction rationnelle ». On justifie cette affirmation en faisant appel à la nouvelle démonologie désormais familière, autrement dit en prétendant que la seule alternative au sein du socialisme au système de la production marchande est le stalinisme : « La direction administrative et bureaucratique de la gestion et de la reproduction sociale déforme les rapports réels et constitue des monopoles, autrement dit, suscite les conditions du subjectivisme bureaucratique dans la gestion, et mène irrémédiablement à l’irrationalité et au parasitisme dans la distribution du produit social… ». De sorte que le choix est clair : soit maintenir le statu quo, soit revenir au système que la ligue des Communistes avait imposé en Yougoslavie avant 1948. On se sert d’une semblable démonologie pour faire oublier que le mot d’ordre officiel de la Yougoslavie « à chacun selon son travail », veut dire ce que les mots veulent dire. Une telle interprétation « ne tient pas compte des différences dans les capacités et l’apport de chacun. Une telle règle conduit à la constitution d’une bureaucratie toute-puissante, recouvrant la production et la société tout entière ; une force qui établit une égalité superficielle et illusoire, et dont le pouvoir fait naître la pénurie, l’inégalité et les privilèges… » [33]. La devise « à chacun selon son travail » fut mise en avant par la classe capitaliste dans son combat historique contre l’aristocratie foncière, et à l’heure actuelle ce principe revêt en Yougoslavie la même signification que celle que lui donne la bourgeoisie. C’est ainsi que l’on justifie au nom de ce principe l’énorme revenu personnel (et les primes) que touche le directeur commercial d’une entreprise yougoslave d’import-export, étant donné que sa réussite financière est la preuve tangible de sa supériorité en même temps que le signe de l’importance du service qu’il rend à la société. En d’autres termes, le partage des revenus sert de mesure à la valeur du travail de chacun, et dans une économie marchande, la valeur du travail se détermine sur le marché. Il en résulte un système de distribution qui peut se résumer par la formule : « de chacun selon ses capacités à chacun selon sa réussite sur le marché », formule qui décrit un système de rapports sociaux généralement connu comme étant le système de production marchande capitaliste, non comme un système socialiste (défini par Marx comme la négation de la production marchande capitaliste).

On n’a pas essayé de trouver des arguments bien subtils pour défendre ce document, mais on se contenta de cette complaisance conservatrice qui voit toujours dans le statu quo le meilleur des mondes possibles. « Je ne peux pas accepter les critiques qui ne sont pas compatibles avec l’esprit de ce document et avec les idées fondamentales qu’il contient véritablement […] Insister sur une conception qui prétendrait apporter des solutions rationnelles à tous les problèmes auxquels nous nous trouvons confrontés, me paraît se situer au-dessous des possibilités réelles de notre société […] Ceci est notre réalité. Les différentes conditions de travail dans chaque entreprise particulière, dans chaque branche, dans chaque région du pays, partout enfin, nous ne pouvons pas les éliminer » [34].

Dans un autre numéro de Student, on caractérisait de la sorte cette attitude : « Celui qui estime que toute conception cohérente et radicale est outrancière, s’identifie lui-même avec ce qui objectivement existe ; c’est pourquoi toute autre conception va lui paraitre trop idéaliste, abstraite, donquichottesque, irréelle, tirée par les cheveux, et en tout cas ne le concernera pas. Bien des gens, et tout particulièrement ceux qui pourraient contribuer à la transformation de la société, font constamment appel à la réalité et aux obstacles qu’elle oppose, sans voir que bien souvent ce sont eux précisément, avec leur conception superficielle du réel, avec leur soi-disant politique réaliste, qui sont les obstacles dont ils prétendent être les victimes » [35].

« Nous n’avons pas le droit d’oublier que la démocratie (pour ne pas parler du socialisme) aussi bien que l’auto-gouvernement, lorsqu’ils revêtent une forme aliénée et idéologique, peuvent devenir un dangereux instrument servant à répandre l’illusion qu’en ’’introduisant’’ l’autogestion, c’est-à-dire en la proclamant par décret, nous avons choisi le droit à un contrôle indépendant, ce qui implique d’emblée la négation de tout combat. Pourquoi devrions-nous combattre, et contre qui, lorsque nous nous gouvernons déjà nous-mêmes ; c’est à nous-mêmes que nous devons nous en prendre pour toutes les insuffisances du système, et non pas à quelqu’un au-dessus de nous » [36].

L’idéologie socialiste yougoslave est apparue telle qu’elle est : une coquille vide ; la caste dominante a été dépouillée de ses justifications. Mais jusqu’à présent la contestation a revêtu la forme d’une analyse critique, d’une théorie révolutionnaire. L’auto-organisation à la base, la pratique révolutionnaire, s’est, pour l’heure, fort peu développée. En même temps ceux pour qui le combat pour le socialisme est devenu depuis longtemps un combat en vue de se maintenir eux-mêmes au pouvoir, continuent à identifier leur direction avec l’auto-gouvernement de la classe ouvrière, ils continuent à définir l’économie de marché dont ils sont devenus les idéologues comme société socialiste la plus démocratique du monde. En mai 1969, le président du parlement croate, nouvellement élu, et qui fut pendant longtemps membre du Comité Central du Parti Communiste Yougoslave, affirmait mielleusement que « les faits qui apparaissent à travers les indices fondamentaux du développement montrent et prouvent que le développement économique de la République Socialiste de Croatie, et de l’ensemble de la Yougoslavie, a été harmonieux et régulier ». Le président est conscient du chômage et de l’exil forcé des travailleurs yougoslaves, mais le problème est sur le point d’être résolu, étant donné que « l’on a entrepris des actions afin de résoudre les problèmes concernant nos concitoyens obligés de travailler à l’étranger ; ces actions doivent être entreprises et systématiquement améliorées, pour faire partie intégrante de notre système, de notre économie et de notre politique ». Le président est aussi conscient des critiques sévères qui ont été faites à l’encontre de la situation actuelle, mais pour lui il s’agit « d’illusions, confusion, désespoir, impatience, prétentions donquichottesques qui se manifestent — sans se soucier des contradictions évidentes — dans les discours des gauchistes révolutionnaires comme dans ceux des participants aux courants les plus chauvins, et qui s’incarnent dans la philosophie, la philologie, dans des mouvements ouvriers, dans la situation économique de la nation, de la république, etc. Nous nous devons de rejeter avec une extrême énergie toute tentative pour dramatiser et généraliser certains faits qui, sortis du contexte de notre développement général et de notre réalité, sont utilisés en vue de répandre des vues défaitistes, démoralisantes et souvent chauvines. Nous devons informer systématiquement notre peuple travailleur de ces tentatives, nous devons dénoncer ces éléments, leurs méthodes, leurs véritables intentions, et la signification de leurs actions » [37].

Les réactions officielles qui ont salué la naissance de la « nouvelle gauche » yougoslave, depuis celle du Président de Yougoslavie jusqu’à celle du Président de Croatie, sont résumées avec humour dans une satire publiée en première page par Student dans son numéro du 13 mai : « La plupart de nos adversaires se déclarent eux-mêmes des tenants de la démocratie, mais c’est une sorte de démocratie pure ou pleine, une démocratie libertaire qu’ils désirent. En fait ils luttent pour maintenir leurs propres positions, pour pouvoir parler et travailler comme ils l’entendent et de la façon dont ils l’entendent. Nous rejetons toutes les tentatives de ces forces anti-démocratiques ; dans notre société, chacun doit savoir sans la moindre hésitation devant qui il est responsable […] Dans ce combat contre les opposants en question nous n’emploierons aucun moyen qui ne soit démocratique, à moins que les moyens démocratiques ne s’avèrent inefficaces. Un excellent exemple de l’application des méthodes démocratiques dans le combat, c’est notre affrontement avec les forces bureaucratiques. Personne n’ignore que, dans un passé récent, la bureaucratie fut le fléau social le plus nocif que nous ayons connu. Et maintenant, qu’est devenue cette bureaucratie ? Elle a fondu comme de la neige. Grâce aux pressions exercées par notre mécanisme d’autogestion et nos forces démocratiques, elle a fondu toute seule, automatiquement, et il n’a même pas été nécessaire de procéder à quelque changement que ce soit dans le personnel ou les structures de notre gouvernement national, ce qui en tout cas n’aurait pas été cohérent avec notre principe d’autogestion. Les opposants s’en prennent à la différenciation sociale très marquée que nous connaissons, et ils vont jusqu’à dire qu’elle est injustifiée … Mais la classe ouvrière, la force dirigeante et d’avant-garde de notre société, porteuse des courants progressistes et sujet historique, ne doit pas être privilégiée aux dépens des autres catégories sociales ; elle doit être prête à se sacrifier au nom de la construction ultérieure de notre système. La classe ouvrière est consciente de ce fait et elle rejette fermement toute proposition tendant à vouloir réduire les différences sociales, puisque ce sont par essence des propositions exigeant l’égalité, et que ceci amènerait avant tout à une société de gens pauvres. Mais notre but, c’est une société où chacun sera riche et aura tout ce qui lui sera nécessaire […] Le problème du chômage est aussi constamment attaqué par les forces adverses. Ces opposants estiment qu’il n’y a pas lieu de faire tant de bruit en ce qui concerne la création d’emplois nouveaux (comme si c’était aussi facile que d’ouvrir une fenêtre en juin) et que les jeunes ayant reçu une formation accéléreront la réforme économique […] Dans la phase actuelle de notre développement, il ne nous a pas été possible de créer de nouveaux emplois, mais nous avons découvert un autre type de solution — nous ouvrons les frontières et permettons ainsi à nos travailleurs de trouver librement des emplois à l’étranger. Il est évident que nous aimerions beaucoup pouvoir trouver tous du travail ici, chez nous. Même la constitution le dit. Mais ceci ne s’harmonise pas avec la nouvelle phase de notre réforme. Cependant la lutte pour la réforme est entrée dans son stade crucial et décisif et les choses vont connaître une amélioration significative. En fait, cela ne va pas si mal pour notre peuple. Auparavant, il ne pouvait travailler que pour un seul Etat, maintenant il travaille pour le monde entier. Qu’est-ce qu’un Etat comparé au monde entier ? C’est là une source de camaraderie et de compréhension mutuelle […] Il nous est manifestement impossible de décrire tous les ennemis de notre système, tous les divers extrémistes, gauchistes, droitiers, anarcho-libéraux, radicaux, démagogues, enseignants, dogmatiques, soi-disant révolutionnaires (qui vont jusqu’à dire que notre révolution se trouve en crise), anti-réformistes et groupes informels, unitariens, folkloristes, et bien d’autres éléments encore. Tous ces gens constituent des foyers potentiels de crise. Tous ces groupes informels et ces extrémistes doivent être énergiquement isolés du reste de la société, et réformés si possible, afin de prévenir leurs activités destructrices » [38].

L’expérience yougoslave apporte de nouveaux éléments au dossier du mouvement révolutionnaire mondial ; il est apparu clairement que la révolution socialiste n’est pas un fait historique faisant partie du passé de la Yougoslavie, mais l’objectif d’une lutte à venir. Le combat est commencé, mais il n’a encore abouti nulle part. « Comme l’écrivait Babeuf, les dirigeants organisent une révolution afin de pouvoir diriger, mais une révolution authentique n’est possible que si elle vient de la base, si elle est un mouvement de masse. La société, dans toutes ses activités humaines spontanées, surgit comme sujet historique et constitue l’identité de la politique et de la volonté populaire, qui est le fondement même de l’élimination de la politique sous sa forme aliénée » [39]. Dans ce sens on ne peut concevoir une révolution limitée à une seule université, une seule usine, un seul Etat-nation. Bien plus, la révolution n’est pas la répétition d’un événement qui s’est déjà produit, à un moment donné, en un lieu donné ; ce n’est pas la reproduction des rapports passés, mais la création de nouveaux rapports. Pour reprendre les termes d’un autre auteur yougoslave, « il ne s’agit pas seulement d’un conflit entre production et création, mais dans un sens plus large — et je me réfère autant à l’Occident qu’aux pays de l’Est — il s’agit de choisir entre la routine et l’aventure » [40].

[Birth of a Revolutionary Movement in Yugoslavia, Black & Red pamphlet, 1969. Traduit de l’américain par Nello Zagnoli dans L’Homme et la société, 1970, Vol. 16, N.1 pp. 267-285, revu, complété et annoté dans Anthologie de textes courts, Fredy Perlman, 224 pages, Ravage Editions.]





Source: Non-fides.fr