Juin 24, 2022
Par Partage Noir
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Gaspard-F√©lix Tournachon n‚Äôest pas encore Nadar lorsqu‚Äôil na√ģt le 6 avril 1820 √† Paris, au sein d‚Äôune famille d‚Äôimprimeurs lyonnais. Vingt-trois ann√©es s√©parent ses parents qui ne se marieront qu‚Äôen 1826, apr√®s la naissance d‚Äôun second fils, Adrien. Il fr√©quente plusieurs pensionnats et coll√®ges √† Paris jusqu‚Äôen 1836, mais la faillite de l‚Äôentreprise familiale et la maladie obligent son p√®re √† se retirer √† Lyon. Victor Tournachon y meurt, √Ęg√© de 66 ans, le 8 ao√Ľt 1837. Plus tard, Nadar aimera √† parler des √©tudes de m√©decine qu‚Äôil aurait faites dans cette ville. Mais, d√®s 1837 ou 1838, se retrouvant soutien de famille, il cherche ailleurs sa subsistance. Et court ainsi les piges dans plusieurs petits journaux lyonnais, puis √† Paris. Il fera ses premi√®res armes de journaliste dans la critique th√©√Ętrale. Puis, avec R Millaud, il fonde le N√©gociateur et l‚ÄôAudience, journal judiciaire o√Ļ l‚Äôon a pouss√© si loin le culte de l‚Äôhorrible et du cadavre.

En 1839, il quitte l‚ÄôAudience et lance une publication assez luxueuse, le Livre d‚Äôor, qui se r√©v√©lera un √©chec commercial. C‚Äôest dans une r√©union d‚Äôamis intimes, pr√©figurant la ¬ę boh√®me ¬Ľ, o√Ļ l‚Äôon s‚Äôamuse √† coller la terminaison ¬ę dar ¬Ľ √† tous les mots d‚Äôune phrase, que na√ģtra son pseudonyme : Tournachon deviendra ¬ę Tour-nadar ¬Ľ, puis simplement ¬ę Nadar ¬Ľ. En 1842, il commence √† signer ses articles de ce nom d‚Äôemprunt et trouve enfin une place plus stable au Commerce, journal politique d‚Äôopposition. La fr√©quentation de la Chambre et des parlementaires le conduit √† entrer en 1844 au secr√©tariat du d√©put√© d‚ÄôElbeuf. Mais Nadar s‚Äôint√©resse √† beaucoup de choses : il publie un feuilleton, place quelques croquis dans les journaux… et combine les deux activit√©s dans un canard satirique, le Corsaire-Satan. Il collabore de plus en plus, en tant que caricaturiste, √† des journaux humoristiques : la Silhouette, de 1846 √† 1848 ; puis le Voleur, et enfin la cons√©cration avec le Charivari. Le style des dessins de Nadar est tr√®s particulier, et Banville a pu √©crire : Jusqu‚Äôen 1852, il improvisa un tas d‚Äô√©tonnants chefs-d‚ÄôŇďuvre bizarres, absurdes, fous, na√Įfs, effront√©s, charmants… Plus ironique, Gavarni s‚Äôexclamait : Ah ! nous sommes perdus, voil√† Nadar qui a appris √† dessiner !

L’aventure polonaise

Malgr√© ses professions de foi r√©publicaine et un socialisme inspir√© par Lamenais et P. Leroux, il ne participe pas aux √©v√©nements de la r√©volution de 1848. Mais Nadar a besoin d‚Äôaction et va se lancer dans une rocambolesque exp√©dition. Pour appuyer les efforts de lib√©ration des Polonais, des volontaires fran√ßais et des immigr√©s constituent un corps exp√©ditionnaire qui gagne la fronti√®re et… se fait arr√™ter par l‚Äôarm√©e prussienne dans les premiers jours de mai. Apr√®s avoir √©t√© intern√©s en Saxe, ils seront lib√©r√©s et pourront regagner la France.

Pas d√©courag√©, Nadar fera ses offres de service au gouvernement provisoire qui l‚Äôenverra en juillet espionner en Prusse les troupes russes mass√©es √† la fronti√®re. Apr√®s avoir parcouru l‚ÄôAllemagne comme vrai-faux dessinateur ; il regagne Paris d√©but septembre. Cette fois, il n‚Äôa pas √©t√© d√©couvert mais les r√©sultats de sa mission ne semblent gu√®re probants.

Hetzel fait appel √† son talent de caricaturiste pour la Revue cornique √† l‚Äôusage des gens s√©rieux qu‚Äôil vient de lancer en ce mois de novembre 1848. Il s‚Äôagit de stigmatiser les erreurs du r√©gime et de contrer un personnage qui devient de plus en plus envahissant : Louis-Napol√©on Bonaparte. Nadar y cr√©e un personnage, type m√™me de l‚Äô√©ternel opportuniste, Monsieur R√©ac, h√©las toujours bien vivant √† notre √©poque. Mais la revue ne dure qu‚Äôun an, √©touff√©e par la censure. En mai 1849, il entre au Journal pour rire de Charles Philipon o√Ļ il continue ses charges antibonapartistes. Mais sa signature est devenue c√©l√®bre, il publie de nombreux recueils de dessins et ne suffit plus √† la t√Ęche, surtout que M. Nadar n‚Äôa jamais aim√© les ¬ę travaux forc√©s ¬Ľ. Ainsi na√ģt l‚Äô¬ę atelier Nadar ¬Ľ, avec ses dessinateurs employ√©s √† effectuer des croquis ou √† fignoler l‚Äôex√©cution. Souvent, malgr√© tout, comme le ¬ę patron ¬Ľ aime par trop ¬ę papillonner ¬Ľ, les caricatures sont livr√©es au dernier moment avec tous les pr√©textes imaginables pour expliquer le retard. Mais notre homme a des id√©es, beaucoup d‚Äôid√©es, et il songe √† regrouper tous les dessins de gens illustres que son ¬ę usine ¬Ľ a sortis : ce sera, en mars 1854, le Panth√©on Nadar. C‚Äôest un succ√®s, et l‚Äôon se pr√©cipite pour s‚Äôarracher l‚Äô√©norme lithographie qui s‚Äô√©tale aux devantures des libraires.



Pour r√©aliser le Panth√©on, Nadar s‚Äôest parfois servi de photographies et a √©t√© amen√© √† r√©aliser des clich√©s. Il installe un atelier au 113, rue Saint-Lazare et, au cours des ann√©es suivantes, va effectuer les portraits de ses amis. Et les amis de Nadar s‚Äôappellent Vigny, Th√©ophile Gauthier, Michelet, George Sand, Dumas, Nerval… Un √©pisode douloureux pour Nadar sera le proc√®s qui l‚Äôopposera √† son fr√®re Adrien. En effet, g√©n√©reux, il l‚Äôavait associ√© √† son affaire, mais la jalousie du cadet conduisit √† la rupture, puis √† la concurrence d√©loyale. Dans les ann√©es 60, Nadar devient le photographe officiel… de l‚Äôopposition. Tous les ennemis de l‚ÄôEmpire le fr√©quentent, ainsi que les √©crivains, les peintres, les artistes. Nadar √©tait c√©l√®bre, ses portraits photographiques inscrivent son nom pour la post√©rit√©.


Nadar, s√©rie Autoportrait ¬ę tournant ¬Ľ (vers 1865)

Mais, d√©j√†, autre chose le passionne : pourquoi ne pas photographier en l‚Äôair, de la nacelle d‚Äôun ballon ? Une fois r√©solus les probl√®mes techniques que pose la prise de vue [1], le virus d‚ÄôIcare l‚Äôayant atteint, il s‚Äôint√©resse au vol et surtout au plus lourd que l‚Äôair. En 1863, il participe √† la fondation d‚Äôune soci√©t√© d‚Äôencouragement [2] et √† la publication d‚Äôun manifeste concernant l‚Äôautolocomotion a√©rienne, puis c‚Äôest la parution de la revue A√©ronaute et, en 1865, Le Droit au vol. Sous ce titre quelque peu provocateur, Nadar tente de d√©montrer que, pour ma√ģtriser la dirigeabilit√© d‚Äôun appareil, il est n√©cessaire que celui-ci soit plus lourd que l‚Äôair. Lui et ses compagnons se ruin√®rent pour une id√©e en avance sur leur temps car il faudra attendre un quart de si√®cle avant que Cl√©ment Ader leur donne raison en s‚Äô√©levant sur L‚ÄôEole.

Les ballons du Siège

Le 19 juillet 1870, le gouvernement imp√©rial d√©clare la guerre √† la Prusse. Conflit qui se conclut par la capitulation de Napol√©on III √† Sedan le 2 septembre, provoquant la chute de l‚ÄôEmpire. Mais Paris, qui a proclam√© la R√©publique, veut continuer la lutte et c‚Äôest le si√®ge de la capitale. D√®s juillet-ao√Ľt, des a√©ronautes confirm√©s avaient propos√© en vain leurs services pour observer les mouvements et les d√©fenses de l‚Äôennemi. Nadar profitera de la proclamation de sa r√©publique pour installer r√©volutionnairement (sans demander de permission) sa compagnie d‚Äôa√©rostiers et deux ballons place Saint-Pierre, √† Montmartre. C‚Äôest √† cette occasion qu‚Äôil rencontre Elis√©e Reclus car celui-ci lui propose ses services : Je crois que je pourrai vous √™tre utile. A l‚Äôavantage d‚Äô√™tre plus lourd que l‚Äôair, je joins celui d‚Äô√™tre g√©ographe et un peu m√©t√©orologiste. En outre, j‚Äôai de la volont√©. [3] Malgr√© les √©v√©nements, l‚Äôexil et la distance qui les s√©parent, les deux hommes continueront toute leur vie √† s‚Äôappr√©cier et √† correspondre.

Pour l‚Äôheure, la Compagnie des a√©rostiers militaires, sous la direction de Nadar, Dartois et Duruof, apr√®s l‚Äôobservation des troupes ennemies, organise la poste a√©rienne afin que Paris reste en contact avec la province malgr√© le si√®ge organis√© par les Prussiens. √Čtrangement, Nadar ne participera pas √† la Commune de Paris. La peur des risques (il en prendra pourtant de nombreux pour aider les communards vaincus), la maladie qui l‚Äô√©puise moralement et physiquement ou, plus certainement, la conscience que la Commune vient trop tard et m√®ne droit au massacre peuvent expliquer son attitude. Bien que surveill√© par les versaillais et menac√© d‚Äôarrestation, il h√©berge un temps F√©lix Pyat, sauve le g√©n√©ral Bergeret, rend visite aux amis incarc√©r√©s, apporte son t√©moignage lors des proc√®s (√Člis√©e Reclus) et intervient de multiple fois aupr√®s de Thiers…

Nadar, √† l‚Äôimage de la France de l‚Äô√©poque, se retrouve apr√®s ces √©v√©nements ruin√©. Il reprend son activit√© de photographe pour assurer son gagne-pain, celui de sa femme et de son fils, Paul. Il √©crit √©galement, chroniques et ouvrages, qui sont des fragments de souvenirs. Lorsqu‚Äôen 1887, sa femme est frapp√©e d‚Äôh√©mipl√©gie, il se retire avec elle √† S√©nart et confie son atelier √† son fils. A 67 ans, Nadar aurait bien m√©rit√© de vivre tranquillement sa retraite. Mais les affaires vont mal, Paul conna√ģt de graves difficult√©s financi√®res et souffre de sa situation de simple g√©rant. Son p√®re finit par lui laisser la direction de l‚Äôentreprise et doit reprendre ses activit√©s de photographe.

Elisée Reclus, par Nadar.

Il s‚Äôinstalle √† Marseille en 1897 et, gr√Ęce √† son √©nergie retrouv√©e, conna√ģt de nouveau la prosp√©rit√©. En 1900, la cession de son atelier lui procure une rente qui lui permet de vivre convenablement. Cette m√™me ann√©e a lieu une r√©trospective de son Ňďuvre √† l‚Äôoccasion de l‚ÄôExposition universelle. Sa femme d√©c√©dera en 1909 et lui le 21 mars 1910, √† l‚Äô√Ęge respectable de 90 ans, apr√®s avoir eu le temps de f√©liciter Bl√©riot pour sa travers√©e de la Manche en avion.

Apr√®s la Commune de Paris, le socialisme de Nadar a √©volu√© progressivement vers l‚Äôanarchisme ; il apporte r√©guli√®rement son soutien √† Jean Grave lorsque celui-ci rencontre des difficult√©s en tant que g√©rant de la R√©volte et n‚Äôh√©site pas √† affirmer qu‚Äôavec l‚Äô√Ęme la plus haute qui soit pour moi, avec mon si grand et cher √Člis√©e (Reclus), j‚Äôen suis finalement venu √† l‚Äôacratie pure et simple, qui m‚Äôappara√ģt comme l‚Äôunique v√©rit√© de demain. [4]




Source: Partage-noir.fr