Novembre 1, 2019
Par Le Monde Libertaire
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Rubrique à parution aléatoire, Le rat de la bibliothèque vous proposera les livres que le ML aura lus et aimés. Que la lecture de ces recensions vous donne l’envie de lire les livres proposés.

Jacques Baujard, qui dirige la collection Lampe-tempête aux éditions L’Echappée, nous explique dans la préface de cet ouvrage, sa démarche et l’aventure épique ayant amené les éditions à racheter les droits de Samedi soir, Dimanche matin [note] d’Alan Sillitoe, traduit de l’anglais par Henri Delgove.
Une histoire qui a duré quatre ans et pleine de rebondissements. Pourquoi cet acharnement ? Jacques, libraire chez Quilombo et grand admirateur de Panaït Istrati a découvert Alan Sillitoe en croisant la route de Colin Smith, le personnage principal de son premier roman, La Solitude du coureur de fond. Samedi soir, Dimanche matin était quant à lui épuisé depuis trente ans. Il ne l’est plus !
On y suit la vie quotidienne de son « héros », Arthur Seaton, un beau gars âgé de 22 ans, – 1m83, cheveux blonds frisés, soigneusement lissés en arrière – qui partage une vie, somme toute assez banale, à Nottingham (Midlands) dans les années 50, entre sa morne condition d’ouvrier, la semaine dans une usine de cycle et passe ses week-ends à se « déchirer dans les pubs » et respirer un peu d’air frais entre les draps de femmes mariées. Ce roman à forte odeur autobiographique n’est pas sans lien avec l’histoire de son auteur, marquée par une enfance passée sous la domination d’un père alcoolique et violent avec sa mère dans une Angleterre qui, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, découvre la télévision – dont son héros dira : « La télévision ! pensait-il avec mépris. Ils en seraient fous si on la leur enlevait, leur télévision […] Tout le monde est dingo avec ça. Ils auraient plus quoi faire sans. Y’aurait la révolution, ça ne fait pas un pli. Ils feraient sauter l’Hôtel de Ville et foutraient le feu au Château, j’men fous pas mal, moi, qu’il n’y en ait plus, d’télévision. » -, la machine à laver et ne rêve que de la richesse pour tous… A 14 ans, comme son héros, Sillitoe entre à l’usine de Nottingham mais, autodidacte acharné, pour ne pas sombrer dans le désespoir d’une vie sans couleur, il trouve refuge dans une minuscule librairie où il dévore les grands auteurs de la littérature (Homère, Cervantès, Tolstoï, Dostoïevsiki, Dos Passos). Après un passage rébarbatif à l’armée – « Quand je fais mes quinze jours de période [militaire] et que suis planqué par terre derrière un sac de sable à tirer sur une cible, j’sais bien quelles sont les gueules que j’aimerais avoir au bout de ma ligne de mire. Celles des salauds qui me l’ont mis dans les mains, mon flingue tout neuf » -, Sillitoe écrit La solitude, qui connaît immédiatement un grand succès puis enchaîne, conseillé par le poète britannique Robert Graves, avec Samedi soir, son second dans lequel il raconte son histoire de jeune ouvrier toujours en colère, toujours en révolte contre le système et l’ordre établi et qui deviendra le fleuron du mouvement des « Angry Young Men » ((jeunes hommes en colère), une sorte de Nouvelle vague à l’anglaise.
Le roman commence un samedi soir dans le Pub du quartier prolo où Arthur (l’alter égo de Sillitoe) se prend une murge carabinée à cause d’un concours à la con, puis va se réfugier la nuit dans le lit de Brenda, la femme de Jack, son pote d’usine parti aux courses pour le week-end. On le retrouve le lundi matin qui se rend, fataliste et un brin provocateur, avec son père à l’usine. C’est dans la tête d’Arthur que nous découvrons cet univers « de tours-revolvers et de fraiseuses, de perceuses, de polisseuses et de presses dans un baroufle étourdissant et qui faisait mal à la tête ». Comme antidote, Arthur se réfugie dans son petit univers fabriqué maison afin d’échapper à l’omniprésence des « contrôleurs de cadences » et autres mouchards arrivistes qui y règnent. Il se berce de l’espoir d’une vie meilleure, « vivant dans un monde d’images vraisemblables qui vous passaient dans la tête comme des vues de lanterne magique, bien souvent en couleurs magnifiques et éclatantes, un monde où la mémoire et l’imagination se donnaient libre cours en se jouant avec une fantaisie acrobatique de votre passé et de ce que pourrait être votre avenir »… Et puis, heureusement, au bout de la semaine, il y a le week-end, prometteur de toutes les folies…
Mais l’insouciance n’a qu’un temps, la vie réservant son lot d’emmerdes, Arthur ne va pas tarder à en faire les frais, ce qu’il nous raconte non sans ironie et autocritique au fil des pages de ce livre très agréable à lire, au parfum des grands films réalistes antlo-saxons des années 50 pressentant dès lors la relève d’un Ken Loach… On se prend d’affection pour ce petit gars qui n’échappe pas aux contradictions de sa condition prolétarienne, adulant et méprisant les femmes, prompt à la bagarre, mais ultra lucide sur sa condition. « Dès votre naissance, vous étiez capturé par l’air frais contre lequel vous vous débattiez en criant à l’instant même de votre sortie du sein maternel. Ensuite, c’était l’usine qui vous capturait, qui vous accrochait sa mécanique autour du cou. Puis, c’était une femme qui vous harponnait par la peau du cul. Et oui, vous ne valiez guère mieux qu’un poisson : vous nagiez à votre fantaisie, vous vous réjouissiez d’être libre, de faire ce que vous vouliez en vous moquant du tiers comme du quart. Et puis, tout d’un coup, plouf, l’hameçon vous avait saisi au bec et vous étiez capturé. […] On se bat avec les mères et avec les femmes, avec les proprios et les contremaîtres ; avec les flics, avec l’armée, avec le gouvernement.»

Patrick Schindler

Alan Sillitoe, Samedi soir, Dimanche matin, éd. L’Echappée, 20€. Disponible à la Librairie Publico, 145 rue Amelot 75011 Paris




Source: Monde-libertaire.fr