Raconte pas ta vie, junkie, junkie

Quand j’étais mĂŽme, un reprĂ©sentant de la marque avec un dromadaire devait tester un nouveau produit en offrant des paquets « Ă©chantillons Â» de cigarettes « Ă  la menthe Â». Je dis volontairement « Ă  la menthe Â» plutĂŽt que « menthol Â» parce que pour mes parents non-fumeurs des cigarettes « Ă  la menthe Â» c’était un peu comme pour les cigarettes « en chocolat Â». Pour les enfants
 Si bien que le jour oĂč le reprĂ©sentant, las du refus des personnes croisĂ©es, donna le reste de son stock Ă  mon pĂšre qui nous le donna
 J’avais 9 ans. Lucky Lucke fumait au risque de mettre le feu aux albums. J’allais donc Ă  l’école primaire, mon paquet de cigarettes Ă  la poche histoire d’en allumer une Ă  la sortie sous le regard interrogateur mais non rĂ©probateur des adultes croisĂ©s. Pour moi, je ne fumais pas je prenais une friandise gratuite.

Quand je fus Ă  peine plus ĂągĂ©, je me suis retrouvais collĂ©gien dans un internat accueillant Ă©galement des Ă©lĂšves de CAP et de BEP nettement plus ĂągĂ©s que moi. Au bout de quelques mois, j’avais trouvĂ© mon clan de rebelles. Un mercredi aprĂšs-midi, aprĂšs avoir chuchotĂ© entre eux, ils me proposĂšrent de goĂ»ter Ă  une cigarette de « hash Â» avec un « h Â» aspirĂ©. Mon carton de friandises Ă  la menthe Ă©tait vide depuis longtemps mais le souvenir du lĂ©ger brouillard dans la tĂȘte Ă©tait bien installĂ© dans mes neurones. J’ai donc acceptĂ© avant de me retrouver collĂ© au plafond, raide dĂ©foncĂ©. Le lendemain en rigolant, mes potes m’ont dit que le pĂ©tard ne contenait que du tabac
 Je devais vraiment me mettre Ă  la fumĂ©e clandestine quelques mois plus tard. Ce qui m’avait choquĂ© et qui me choque encore en me remĂ©morant ces annĂ©es ados, c’est qu’il Ă©tait beaucoup plus facile pour un jeune de s’acheter du shit ou de l’herbe que du tabac pour faire le mĂ©lange. Une raison toute simple : comme le reprĂ©sentant de mes 9 ans qui allait Ă  la rencontre des clients potentiels, les dealers bossaient dans l’internat, Ă  la sortie du collĂšge. Pour le tabac il fallait aller affronter le ou la buraliste qui nous servait une leçon de morale et bonne santĂ© sans tabac. Mais qui finissait par nous vendre sa drogue ou on serait allĂ© chez un concurrent moins regardant.

Arrive le lycĂ©e, la fumette devient plus rĂ©guliĂšre donc les besoins plus importants. Il y a la solution alternative : des « guĂ©rilleros Â» parlent d’un livre Ă©tasunien vite interdit, The Anarchist Cookbook, qui contiendrait des conseils pour planer. Entre autres, les fils Ă  l’intĂ©rieur des peaux de banane. Tout le monde a pris cette info au sĂ©rieux. En premier lieu le congrĂšs Ă©tasunien qui rĂ©agit avec le Banana Labeling Act fixant le prix du kilo de bananes Ă  un niveau trĂšs Ă©levĂ© par rapport Ă  la quantitĂ© de peau nĂ©cessaire Ă  l’obtention des effets psychoactifs. Comparativement, l’herbe et le LSD Ă©taient bien moins chers. À notre niveau de lycĂ©ens allumĂ©s, trop drĂŽle de voir toutes ces peaux de banane en train de sĂ©cher sur les rebords des fenĂȘtres de l’internat
 Mais ça faisait autant planer que mon premier « pĂ©tard Â» au collĂšge.
Je me mets Ă  frĂ©quenter des gens moins lĂ©gaux et plus dangereux que les buralistes. Vivant en Haute-Savoie, j’échange des moments de grande frayeur entre la Suisse et la France contre des barrettes de nĂ©palais, de double zĂ©ro, d’afghan. Je connais les rues en double sens-interdit Ă  prendre couchĂ© sur le rĂ©servoir de la bĂ©cane phare Ă©teint. Je connais aussi les rĂšglements de compte entre bandes, avec copain les yeux exorbitĂ©s et le flingue Ă  la main qui me fait entrer en me tirant par le blouson. Pendant ce temps mes potes qui en Ă©taient restĂ©s Ă  la fumette lĂ©gale n’affrontaient que des buralistes

Un jour, je tombe sur un mec qui n’a ni herbe ni shit Ă  me vendre mais des acides. Alors comme le but du jeu Ă©tait d’assouvir mon besoin de lĂ©ger brouillard dans la tĂȘte
 En guise de lĂ©ger brouillard ,ce fut la grosse tempĂȘte.
Nous, avec mes potes, tout ce qu’on voulait c’était du shit ou de l’herbe histoire de marcher Ă  5 centimĂštres du sol. Mais autour de nous, on aurait cru que les gens « bien Â» avaient dĂ©cidĂ© de nous confisquer nos produits magiques tout en nous proposant des produits « lĂ©gaux Â» de substitution :
Pas gĂȘnant qu’un lycĂ©en achĂšte une bouteille d’Eau Ă©carlate, sĂ»rement une tache rebelle

Que dire des boĂźtes de NĂ©ocodion (antitussif opiacĂ©) en vente libre Ă  l’époque ? Je me souviens que ceux qui en prenaient n’avaient besoin que d’une boĂźte pour s’envoyer dans le brouillard. Ça se sut. A-t-on interdit ce mĂ©dicament en vente libre ? On se contenta de diminuer le nombre de comprimĂ©s par boĂźte obligeant ainsi les amateurs Ă  en acheter deux boĂźtes

Et ça ne choquait pas les vendeurs, ces jeunes venant acheter toutes les semaines du dissolvant Ă  rustine ?
Mais gare Ă  celui ou celle pris en train de fumer un pĂ©tard sans emmerder personne. J’avais un copain qui s’était fait coincer Ă  la douane Ă  son retour du Maroc. Scandale dans la famille, il dut arrĂȘter ses Ă©tudes et aller travailler dans l’usine de dĂ©colletage (art de prendre une barre de mĂ©tal, de l’usiner sur un tour et d’en tirer des piĂšces de faible voire de trĂšs faible diamĂštre) de son pĂšre. « On va te faire passer l’envie de te dĂ©foncer ! Â» Dans les usines de dĂ©colletage, il y a des cuves de solvant, faute de fumette clandestine le copain se mit Ă  aller respirer les vapeurs des cuves. Suite Ă  une perte de connaissance, il se trancha la carotide sur le bord de la cuve. Il avait dĂ©finitivement perdu l’envie de se dĂ©foncer.

Avec le temps va tout s’en va
 y compris le besoin de substances sensĂ©es nous ouvrir mais qui en fait nous enferment. J’ai commencĂ© par arrĂȘter une drogue lĂ©gale : je ne bois que trĂšs, trĂšs rarement un fond de verre d’alcool et jamais pour me « griser Â». Puis je me suis rendu compte de la routine du pĂ©tard du soir, d’une certaine beaufitude du geste et j’ai donc dit au revoir Ă  ce vieux compagnon de route. Le plus dur fut d’arrĂȘter le tabac. Un peu comme si Ă  chaque tentative une petite voix me disait « tu te rappelles ce gentil brouillard des premiĂšres cigarettes
 Â»

Pour en venir oĂč ?

Le propos de cet article n’est pas de raconter mes souvenirs d’ancien consommant. Mon Ă©volution personnelle dans mon rapport avec ces substances addictives m’a amenĂ© Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  leur prohibition, leur « homologation Â», voire leur promotion.
Partant du postulat que toute addiction est nocive pour l’individu, la premiĂšre question est de savoir comment y mettre fin et surtout le souhaite-t-on ?
Qui osera remettre en question la consommation d’alcool dans les pays occidentaux ?
L’exemple des annĂ©es 1919-1933 aux États-Unis avec la fameuse prohibition de l’alcool aurait dĂ» servir de cas de « jurisprudence Â» pour tout gouvernement dĂ©sireux de prohiber une substance addictive.

Pourquoi cette prohibition ? Un courant socialo religieux avec une forte prĂ©sence de l’Église presbytĂ©rienne – le mouvement pour la tempĂ©rance – mena campagne Ă  partir de la deuxiĂšme moitiĂ© du XIXe siĂšcle contre l’alcool Ă  qui on reprochait perte des valeurs morales, appauvrissement des familles liĂ© au coĂ»t de l’alcool et Ă  la perte d’emploi, violences faites aux femmes et aux enfants


A noter que les anarchistes partageaient ces idĂ©es. En une du journal l’Anarchie du 4 mai 1905, Libertad Ă©crit : « le 1er Mai, fĂȘte des bistrots Â». Libertad qui militait pour l’abandon de l’alcool et du tabac : « Ne buvez pas l’alcool, ne fumez pas le tabac. Tuez en vous ces gestes hĂ©rĂ©ditaires qui ont crĂ©Ă© en vous, malgrĂ© vous, un besoin contre vous. L’alcool ne fait pas que tuer : ce serait encore peu de chose. Comme le tabac, il fait oublier et il ne faut pas oublier, il ne faut rien oublier de soi, de tout ce que l’on a souffert comme de tout ce que l’on a joui, de tout ce que l’on a senti, pensĂ©, voulu en toute sa vie, – afin de pouvoir, se tenant tout entier sous la lumiĂšre de sa conscience, se dire vraiment un ĂȘtre libre – un individu Â». Faut-il prĂ©ciser que pour les anarchistes il n’était nullement question de la moindre interdiction.

Revenons Ă  la prohibition de l’alcool aux USA. Le mouvement de la tempĂ©rance obtint la limitation des ventes d’alcool dans l’État du Maine en 1851, ce fut un dĂ©but car 4 ans plus tard, ce sont 13 États, les dry states (États secs) qui votent la prohibition : interdiction de la fabrication, de la vente, du transport et de la consommation d’alcool. Mais la prohibition ne devint effective au niveau fĂ©dĂ©ral qu’en 1919 (Voltstead Act) et elle sĂ©vit jusqu’en 1933. De cette pĂ©riode quelques personnages sont restĂ©s :
– Elliot Ness qui rejoint en 1927 le dĂ©partement du TrĂ©sor, travaillant conjointement avec le bureau de la prohibition de Chicago.
– Al Capone qui a fait fortune dans le trafic d’alcool de contrebande durant la prohibition
– Et enfin Franklin Delano Roosevelt, prĂ©sident des USA qui, en avril 33 mit fin Ă  la prohibition, ouvrant ainsi la porte Ă  de nouvelles taxes

ConsĂ©quences de la prohibition :
– La prohibition fut une vĂ©ritable rampe de lancement pour les pontes du crime organisĂ© qui engrangĂšrent d’immenses profits gĂ©nĂ©rĂ©s par les ventes illĂ©gales d’alcool de contrebande ou de fabrication clandestine.
‱ Les distilleries clandestines utilisaient de l’écorce de bois donnant du mĂ©thanol. Environ un millier de morts [note] .
‱ Tant qu’à prendre des risques, consommateurs et trafiquants optĂšrent pour les boissons fortement alcoolisĂ©es au fort pouvoir enivrant. L’inverse du but recherchĂ© par le mouvement de la tempĂ©rance.
‱ – Et surtout, enfin, la prohibition coĂ»ta trĂšs cher en dĂ©penses liĂ©es Ă  la lutte pour son respect et en non-rentrĂ©e des revenus tirĂ©s des taxes lĂ©gales sur l’alcool (environ 500 millions de dollars par an).
Une dĂ©rogation notable cependant Ă  la prohibition : le vin de messe


Et si, dans la mythologie chrĂ©tienne au lieu de « Buvez c’est mon sang Â» 

Il avait dit « Fumez, c’est mon pet Â». Le vin ne serait plus une boisson « sacrĂ©e Â» remplacĂ© par le cannabis. Les fidĂšles verraient alors leur curĂ© fumer un gros pĂ©tard de messe. La fumette ferait partie du patrimoine et cette addiction serait alors aussi bien acceptĂ©e que celle de l’alcool. Mais en vĂ©ritĂ© cela ne fut pas dit


Retour vers les USA ou plutĂŽt l’AmĂ©rique : au dĂ©but du XXe siĂšcle, c’est la rĂ©volution au Mexique. De nombreux Mexicains, pour diffĂ©rentes raisons filent aux USA emportant dans leurs bagages la pratique de la fumette du cannabis. A partir de 1906, il fut considĂ©rĂ© comme poison et son usage en fut restreint [<a title="En 1906, Food and Drug Act, loi sur produits alimentaires et les mĂ©dicaments, qui incluait le cannabis afin de rĂ©glementer son usage par la population amĂ©ricaine.” class=”notebdp”>note] . En 1935, c’est le Marihuana Tax Act [<a title="Le Marihuana Tax Act de 1937 a rendu sa possession ou son transfert illĂ©gal dans l’ensemble des États-Unis en vertu du droit fĂ©dĂ©ral, Ă  l’exclusion des utilisations mĂ©dicales et industrielles, par l’imposition d’une taxe sur toutes les ventes de chanvre. Des registres dĂ©taillĂ©s des ventes Ă©taient nĂ©cessaires pour enregistrer les ventes de marijuana.” class=”notebdp”>note]. En 1970, mouvement hippie associĂ© Ă  la contestation contre, entre autres, la guerre du Vietnam. Les diffĂ©rentes drogues y circulent Ă  grande Ă©chelle et c’est le Controlled Substances Act [note].
La France ? ÉtĂ© 1916, le gouvernement pĂ©nalise l’importation, la production et la consommation du cannabis. Loi renforcĂ©e en 1922 et 1939, la France est alors en tĂȘte de la prohibition en Europe. Et, comme aux States, la vague de contestation de 68 et l’importation du mouvement « hippie Â». Le pouvoir associe feuille avec les folioles en forme d’étoile et contestations. En interdisant la premiĂšre on dĂ©sarmera les secondes ? Pompidou prĂ©sident, gouvernement de choc et sortie de la loi de 1970 et de son cĂ©lĂšbre article L-627 [note] , qui considĂšre les consommateurs comme des dĂ©linquants ou des malades, selon l’évaluation du juge.

Terminons par l’histoire personnelle que m’a racontĂ©e un ami…
Son fils est victime de cette addiction au cannabis bref il fume de l’herbe, de la beuh. Quand on est en proie Ă  une addiction, soit Ă  une envie rĂ©pĂ©tĂ©e et irrĂ©pressible de faire ou de consommer quelque chose eh bien on a besoin de la chose Ă  faire ou de la substance Ă  consommer. Pour l’alcool ou le tabac, l’État en autorise les dealers contre fortes taxes. Pour le cannabis, prohibition.
La personne addicte Ă  une substance a besoin de son produit comme le diabĂ©tique a besoin de son insuline. Qui interdirait Ă  un diabĂ©tique son insuline ?
Le copain, ne souhaitait pas que son fils aille au contact des dealers illĂ©gaux susceptibles de lui proposer d’autres substances beaucoup plus nocives. Le « deal Â» entre eux fut vite trouvĂ© : le fils pourra planter le nombre de plants nĂ©cessaires pour sa propre consommation. « Tu n’en vends pas, tu n’en donnes pas, tu n’en achĂštes pas donc tu limites ta consommation
 Â»
C’est donc en toute autonomie et en toute responsabilitĂ© que le fils gĂ©ra son addiction sans emmerder personne et s’en se faire emmerder par personne.
Jusqu’au jour oĂč des gendarmes, suite Ă  une dĂ©nonciation, dĂ©barquĂšrent et pillĂšrent « toute son insuline Â». Le copain expliqua aux pilleurs en bleu que son fils allait avoir un problĂšme pour son addiction. « L’a qu’à s’arrĂȘter ! Â». Que tous ceux qui ont voulu arrĂȘter de fumer du « lĂ©gal Â», n’y sont pas parvenus malgrĂ© plusieurs tentatives lĂšvent la main… Et le gus en bleu, sĂ»r de son autoritĂ© n’a comme rĂ©ponse que « L’a qu’à s’arrĂȘter ! Â». Le copain a demandĂ© aux voleurs de plants s’ils ne connaissaient pas quelques dealers sĂ©rieux Ă  conseiller Ă  son fils pour « son insuline Â». La suite ? Convocation, rencontre avec le judiciaire, avocat, procĂšs, amende. Et toujours cette addiction. Bonjour les dealers [note].

Bernard P.


Article publié le 19 Juil 2020 sur Monde-libertaire.fr