Novembre 8, 2021
Par Le Numéro Zéro
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Utiliser de l’argent que l’on n’a pas gagnĂ© ou reçu personnellement. Se dĂ©lester de sommes que l’on ne dĂ©pensera pas. Ce mouvement de balancier caractĂ©rise le principe des mutuelles d’argent. BasĂ© sur la mise en commun d’une partie des revenus, le systĂšme contraste avec l’individualisme caractĂ©ristique de nos sociĂ©tĂ©s ultra-capitalistes. Entretien avec un.e membre d’une mutuelle d’argent stĂ©phanoise dans le Couac paru au printemps 2020.

 Couac : C’est quoi le principe gĂ©nĂ©ral d’une mutuelle d’argent et comment fonctionne celle dont tu fais partie ?

L’idĂ©e de base c’est de mutualiser une portion des revenus de chacun·e des membres dans une caisse commune, dans laquelle on peut ensuite se servir selon ses besoins. Ça permet Ă©galement Ă  des personnes rencontrant des difficultĂ©s financiĂšres de moins galĂ©rer, puisqu’il y a une redistribution.

ConcrĂštement, dans celle dont je fais partie, on se retrouve une fois par mois. Il y a des personnes qui habitent Ă  Saint-Étienne ou dans le Pilat. Tout le monde met en commun 10 % de toutes ses rentrĂ©es d’argent du mois : salaires, RSA, cadeaux, recettes de ventes
 À la suite de ça, toutes les personnes qui ont gagnĂ© moins de 200€ rĂ©cupĂšrent de quoi augmenter leurs revenus du mois jusqu’à ce seuil. Sur le reste, une moitiĂ© est partagĂ©e par les personnes qui ont moins de 500€, la seconde alimente la caisse commune, dans laquelle peuvent se servir les personnes de la mutuelle en l’indiquant simplement sur un papier et sans avoir Ă  se justifier.

Pourquoi dĂ©cide-t-on de faire partie d’une mutuelle d’argent ?

Ce n’est pas pareil pour tout le monde, clairement. L’idĂ©e c’est que parfois tu bosses, parfois non. Et les rentrĂ©es d’argent qui vont avec sont aussi trĂšs irrĂ©guliĂšres. Donc le fait de mutualiser de l’argent permet de ne jamais ĂȘtre en galĂšre et de soutenir celles et ceux qui le sont ponctuellement ou rĂ©guliĂšrement.

Étant donnĂ© que le sujet de l’argent est souvent sensible, est-ce que l’existence de liens affinitaires est une condition nĂ©cessaire ?

On a eu plusieurs fois des discussions Ă  ce sujet, et tout le monde n’est pas d’accord. En ce qui me concerne, je n’ai pas spĂ©cialement besoin d’avoir des affinitĂ©s avec les personnes qui participent Ă  la mutuelle. Je vois plus ça comme quelque chose de pratique dans le quotidien, sur la mise en commun de l’argent. Avec ses ami·e·s, en principe on n’a pas de difficultĂ© Ă  donner ou demander de l’argent. La mutuelle permet d’offrir un cadre sĂ©curisant et facilitant pour mutualiser avec des personnes qu’on connaĂźt moins bien voire pas du tout.

Comment a Ă©voluĂ© le collectif au fil du temps ?

Le collectif s’est constituĂ© en 2017 ; il rĂ©unit alors une quinzaine de personnes dont certaines qui avaient l’expĂ©rience d’une mutuelle dans l’agglomĂ©ration lyonnaise. Actuellement, on est environ 25 personnes Ă  en faire partie. À un moment, plusieurs personnes sont parties. Pour des raisons diffĂ©rentes : parce qu’elles attendaient autre chose (par exemple plus de discussions de fond sur le rapport Ă  l’argent), parce qu’elles avaient du mal Ă  prendre de l’argent, ou parce qu’elles n’avaient pas suffisamment confiance. Mais actuellement on est plutĂŽt dans une phase oĂč des gens demandent Ă  rentrer.

Comment ça se passe lorsqu’une personne veut rejoindre la mutuelle ?

Il n’y a rien de trĂšs officiel, on ne fait pas de grande prĂ©sentation, l’idĂ©e n’est pas de juger les gens. Et je trouve ça bien. Quand quelqu’un·e veut adhĂ©rer, on demande Ă  tout le monde s’iel est d’accord, aprĂšs une premiĂšre rencontre collective. Ce n’est pas arrivĂ© que l’on dise non, mais en thĂ©orie c’est possible.

Et si quelqu’un·e veut quitter la mutuelle ?

Il suffit de dire « Je sors, j’arrĂȘte Â». Comme tu ne mets pas de capital au dĂ©part, il n’y a pas d’épargne en commun. C’est la diffĂ©rence avec d’autres mutuelles oĂč on partage davantage. Lorsque des biens ont Ă©tĂ© achetĂ©es collectivement, il y a un enjeu Ă  ne pas partir avec zĂ©ro. Ici, c’est plus simple.

Comment faire pour gĂ©rer les diffĂ©rences de revenus ? Et faire en sorte que tout le monde se sente lĂ©gitime pour se servir dans la caisse ?

C’est l’enjeu des rĂ©unions qu’on organise deux fois par an, mĂȘme si on le fait plus ou moins systĂ©matiquement. Chacun·e raconte un peu son rapport Ă  l’argent – ce qui est trĂšs liĂ© Ă  ton milieu d’origine, Ă  ta classe sociale. Ça nous aide Ă  mieux comprendre comment chaque personne fonctionne, comment s’adapter aux situations des un·e·s et des autres.

C’est sĂ»r qu’il y a plein de situations diffĂ©rentes et qu’il faut toujours en discuter pour dĂ©cider ensemble du fonctionnement. Entre certain·e·s qui ont de l’argent et d’autres non, entre les personnes qui ont une propriĂ©tĂ© comme une maison et d’autres non
 Et les situations sont parfois complexes : tu peux avoir une maison et quand mĂȘme avoir besoin d’argent. Pour le moment, la seule chose Ă  laquelle on fait attention c’est que si une personne a une grosse rentrĂ©e d’argent, on lisse l’apport sur plusieurs mois pour ne pas tout mettre d’un coup dans la caisse.

Parfois, des personnes n’osent pas se servir dans la caisse, parce qu’elles ressentent un manque de lĂ©gitimitĂ© par rapport Ă  leurs revenus ou aux raisons de leurs dĂ©penses : un resto ou un cinĂ© par exemple. Du coup, on essaie de trouver des astuces : noter, sans obligation, les raisons de tes dĂ©penses – pour dĂ©culpabiliser celles et ceux qui n’osent prendre l’argent qu’en cas de besoin impĂ©rieux. Ou mettre la caisse aux toilettes pour Ă©viter que tout le monde voie si tu te sers ! En tout cas, si tu n’arrives pas Ă  t’autoriser Ă  prendre de l’argent, tu auras du mal Ă  trouver ta place dans une mutuelle.

Combien de mutuelles de ce type existe-t-il en France ?

C’est difficile de rĂ©pondre. Je sais qu’il y en a Ă  Lyon, Ă  Paris, Ă  Rennes, Ă  Nantes, Ă  Marseille, etc. Mais il en existe certainement plein d’autres. Dont on n’a pas connaissance parce qu’elles ne sont pas dans nos milieux et qu’elles ne s’appellent pas comme ça. Des caisses communes peuvent exister dans le cadre de familles, au sens Ă©troit ou Ă©largi, sur une base affinitaire
 Il y a aussi des caisses de solidaritĂ©. Par exemple, nous, on n’est pas une caisse de solidaritĂ© : on ne donne pas en tant que collectif mĂȘme si on se retrouve avec plein d’argent Ă  un moment donnĂ©. En revanche, moi, je peux prendre dans la caisse et donner Ă  titre individuel.

Est-ce que c’est aussi une façon de rĂ©flĂ©chir Ă  la place de l’argent dans notre sociĂ©tĂ©, au rapport qu’on a Ă  l’argent et Ă  la propriĂ©tĂ© ? Avec l’idĂ©e de proposer des modes de fonctionnement un peu diffĂ©rents de ceux qui sont habituels dans la sociĂ©tĂ© d’aujourd’hui ?

À vrai dire on a assez peu de discussions Ă  ce sujet. Pour certaines personnes de la mutuelle, ça manque un peu, elles auraient envie qu’on brasse davantage ces questions. Pour d’autres Ă  l’inverse, c’est dĂ©jĂ  trop parce qu’elles cherchent juste une caisse commune pour le quotidien. Personnellement ce fonctionnement me va bien parce que je trouve ces discussions intĂ©ressantes mais ce n’est pas ce que je cherchais dans ce groupe.

P.-S.




Source: Lenumerozero.info