Boom shakalaka boom, shakalaka boom ! V’là le boucan des Balkans. Du gros son pour décalaminer les esgourdes, un beat à démembrer les zombis, des cuivres à refaire guincher les gâteux. Le Dubioza Kolektiv déboule en force avec son nouvel album Happy Machine [1].

On ne sait pas si la machine est joyeuse, ce qui est sûr, c’est que le shaker à décibels a produit un beau champignon atomique. Dans le panache : rock, hip-hop, dub. Liste non exhaustive. Explosée l’ex-Yougo, voilà le septet bosniaque qui tend le majeur aux majors : « Our music is for free, you can download .mp3 », prévient l’étendard de la Baie pirate. Angliche, espagnol, italien : les gouailleurs du Dubioza tricotent avec les sabirs de la « vieille Europe ». « Que no se calle la calle ! Que la rue ne se taise pas ! » entonnent les Balkaniques appuyés par les rumberos catalans de La Pegatina. Tandis que les politicards redessinent les frontières à grande fournée de parpaings xénophobes, les Dubioza sèment les fissures et v’là notre clandestino international, Manu Chao, qui vient filer sa géopolitique : « This is not a free world now, it’s just a free market / Red flag on the floor now became a red carpet [2] ».

Saluons au passage le trompettiste macédonien Dzambo Agusevi qui fait cracher à son instrument des salves diablement percussives. Le cuivre rappelle les éruptions bregoviciennes du souffleur Boris Viande engagé sur un autre projet : Sidi Wacho. Sur le morceau « Disques de charbon », le trompettiste aligne les rafales de son tromblon à une vitesse épileptique. Viande est, entre autres, un des trublions qui s’agitent au sein du Sidi Wacho [3]. Qu’on imagine : le cumbiero chilien Junito Ayala partageant le micro avec Saïdou (Ministère des Affaires Populaires). Un mix de tous les vertiges, la croupe dévissée par le rythme syncopé de la cumbia et la tête éperonnée par le rap râpeux du Roubaisien : « Eh ouais ma gueule, on n’a que ça à t’offrir / Des mots, des Molotov contre le pouvoir et ses sbires / Condamnés à dégueuler tout ce qu’on a sur la piste / Condamnés à résister, mental de Zapatiste ».

La soupe est joyeuse et hargneuse, capable de dissoudre le plus teigneux des grumeaux. Et y a à faire, tant la chape de plomb a gagné en densité depuis les carnages de 2015. De Lille à Perpignan, on brame des Marseillaise à hue et à dia, tandis que les sutures de l’unité nationale purulent et pètent les unes après les autres. « Ils veulent des quartiers populaires, sans bruit et sans odeur / Des terrasses à Barbès sans trafic et sans squatteur / Des Arabes de service sans le keffieh d’Arafat/ Des fatmas sans foulard et des muslims sans sourate / Ils veulent faire bronzette en toute tranquillité/ Sans se soucier de l’autochtone colonisé. » Les crocs s’attaquent au mors, les nuques se déharnachent : « Ils nous emmerdent, ils nous irritent / Ils nous fatiguent à en péter des durites ». Le mondialisme guerrier fait crisser ses bruits de botte. Mais les orteils en sourdine gardent la bougeotte : « Somos la pesadilla del sueño americano / Nous sommes le cauchemar du rêve américain. » Salam Wacho !


[1] Dubioza Kolektiv, Happy Machine, ZN Production, dans les
bacs le 1er avril 2016.

[2] « Ce n’est pas le monde mais le marché qui est libre / Le drapeau rouge par terre est devenu un tapis rouge. »

[3] Sidi Wacho, Libre, Blue Line, sorti le 11 mars 2016.

Source: http://cqfd-journal.org/Musiques-d-un-autre-monde -