Décembre 17, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Communication antiraciste de façade et pratiques discriminatoires vis-à-vis des personnels du nettoyage et des militants syndicaux… C’est l’envers peu reluisant de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, qui reflète le mouvement général de marchandisation des espaces muséaux.

Il y a quatre-vingt-dix ans, la CGTU dénonçait la «  foire impérialiste  » que constituait l’immense Exposition coloniale du bois de Vincennes  [1]. Un des vestiges de l’Expo coloniale est le palais de Porte-Dorée, à Paris 12e, qui abrite aujourd’hui la Cité nationale d’histoire de l’immigration (CNHI). Et la CGT-CNHI, qui se réclame volontiers de l’héritage de la CGTU, subit la répression de la direction pour son obstination à vouloir dire « la vérité sur (ce qui est censé être l’ancien) palais des colonies »…

Depuis des années, elle dénonce les contradictions du musée, tant du point de vue du message « antiraciste » que des conditions de travail, notamment l’ampleur de la précarité avec CDD, ­vacataires, stagiaires, services civiques, apprentis, sous-traitants, etc. Les femmes du ménage du sous-traitant Challencin se sont plaintes à plusieurs reprises de violences physiques et verbales, mutations forcées, heures supplémentaires non payées, cadences de travail épuisantes… L’une d’elle a subi une brutale mutation disciplinaire.

Elle a été soutenue par la CNT-SO, tandis qu’au CHSCT de juillet 2019, la CGT interpellait la direction du musée. «  Ça ne nous regarde pas  » répondra celle-ci textuellement, se défaussant sur le sous-traitant.

Label Diversité-Égalité

Une belle hypocrisie alors que le musée a obtenu le label Diversité-Égalité, censé refléter une attitude modèle dans la lutte contre les discriminations. La CGT a bondi sur l’occasion pour rappeler la situation de ces travailleuses et travailleurs «  très majoritairement immigré·es ou issu·es de l’immigration postcoloniale  ».

Impensable qu’un musée de l’immigration reste insensible à leurs conditions d’exploitation. Au contraire, il «  devrait, sur ces questions, être exemplaire  ». En tant que donneur d’ordre, l’établissement devrait «  faire pression  » sur les sous-traitants  [2].

Comme la plupart des établissements publics, le palais veut rentabiliser ses espaces en les louant pour de l’événementiel. Il s’agit de met­tre en avant son patrimoine architectural datant de l’Expo de 1931, avec notamment une fresque célébrant les grands colonisateurs ayant «  apporté la civilisation  » [3]. Smaïl Bessaha, porte-parole de la section CGT, voit une certaine indécence à cette stratégie de «  miser sur l’esthétique du bâtiment. En faisant cela, on “glamourise” le colonial, alors que nous sommes un musée de l’immigration  ! Mais l’ancien directeur, Luc Gruson, disait lui-même sans détour  : “L’immigration, c’est pas glamour”  ».

Or le nouveau directeur, l’historien Pap Ndiaye, nommé en février par l’Élysée, a maintenu cette orientation. Du coup, sa nomination n’apparaît que comme une caution « décoloniale » complètement hors-sol. On a vu que le palais ne fait rien pour stopper la sous-traitance/maltraitance de ses salariée·es  ; ça ne l’a pas empêché de tenter d’instrumentaliser l’image des femmes de ménage en lutte.

En août, elle a programmé un débat sur «  la lutte au corps, combats sociaux et féministes d’aujour­d’hui », annonçant la présence de Sylvie Kimissa, une des grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles – dont l’appartenance à la CGT était bien sûr gommée, et alors que la militante avait décliné ­l’invitation  ! Il a fallu que la CGT-HPE exige publiquement la ­rectification, et dénonce une institution «  particulièrement mal placée pour dénoncer les situations de discriminations raciales dans la sous-traitance  » [4].

Un laboratoire pour le ministère

Les représailles contre la CGT n’ont pas tardé, et c’est Smaïl Bessaha qui a payé. Alors qu’il est détaché par la BNF au sein de la bibliothèque du musée depuis dix ans, la direction a décidé la «  restructuration  » de la bibliothèque… «  Résultat, commente-t-il, la CNHI est devenue le seul musée ne possédant plus ni médiathèque, ni librairie… Cette dernière a été supprimée pour faire place à une vaste toile de 1931, figurant le plan de l’Expo coloniale  !  » La décision a été passée en force, mettant quasiment le personnel devant le fait accompli. En supprimant le poste de Smaïl, la direction faisait un exemple, tout en déstabilisant la section syndicale. Au niveau national, la CGT-Culture a lancé plusieurs recours hiérarchiques  ; même le bureau confédéral est intervenu auprès du ministère.

Moralité de l’histoire pour Smaïl  : «  Le palais de la Porte-Dorée sert un peu de laboratoire au sein du ministère de la Culture. On s’éloigne de la mission initiale d’être un lieu d’échanges et de transmission des savoirs, et on dérive vers une sorte de parc d’attractions.  » Ainsi, en 2012, le musée a annexé l’aquarium, créé pour l’Expo coloniale dans le sous-sol du bâtiment, et bénéficiant d’une juteuse fréquentation familiale. La CGT s’était opposée à cette fusion sans concertation, qui ne reposait sur aucun projet scientifique et culturel crédible. «  On vise les recettes avant tout, et on n’a même pas d’éthique élémentaire vis-à-vis de l’exploitation de la précarité.  »

Si la CGT-CNHI inscrit son action dans l’héritage de la CGTU, la direction du musée, elle, rappelle davantage la subtilité d’administrateurs coloniaux tels que le maréchal Lyautey ou Blaise Diagne…

Nicolas Pasadena (UCL Montreuil)


CIBLÉE PAR LES TRAVAILLEURS SANS PAPIERS

Bâti pour l’Expo coloniale de 1931, le palais de la Porte-Dorée a été un musée des colonies juqu’en 1960, puis un musée des arts africains et océaniens jusqu’à sa fermeture en 2003.

Il a rouvert en 2007 en tant que Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Avoir choisi l’ancien palais des colonies pour abriter un musée de l’immigration reste encore assez décrié. La logique aurait été d’y installer un musée de l’histoire coloniale  : en effet, l’histoire des populations issues de la colonisation n’y est évoquée que dans la dimension migratoire, au milieu des histoires migratoires européennes…

Symbolique, le lieu a été occupé à plusieurs reprises par les sans-papiers, comme en octobre 2010, pour protester contre la politique de Sarkozy. Fin janvier 2011, la direction du musée

les fit évacuer par la police, au prétexte de la «  sécurité des personnels  ».
Avant cela, elle avait voulu fermer afin que, une fois le chauffage coupé, les sans-papiers partent. Mais il aurait fallu imposer des congés aux salarié·es,
qui refusèrent toutes et tous.

Le musée traînera longtemps la mauvaise image née de cette évacuation policière. En novembre 2018 encore, il a déployé un lourd dispositif de sécurité au passage d’une manif de migrants, provoquant
des protestations de la CGT-CNHI.





Source: Unioncommunistelibertaire.org