Mai 23, 2022
Par La Brique
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Printemps 2022 Ă  Lille. On l’attendait tous.tes, c’est le retour d’un Ă©vĂ©nement qui avait suscitĂ© des polĂ©miques passionnĂ©es et des crises de nerfs Ă  la mairie. Le festival « Elnorpadcado Â» prĂ©pare sa deuxiĂšme Ă©dition. Les organisateur.ices annoncent le mĂȘme objectif qu’en 2019 : dans le fond comme dans la forme, aller Ă  l’encontre des grands mastodontes de la culture, et particuliĂšrement Lille 3000, association Ă  but trĂšs lucratif crĂ©Ă©e en 2004, Ă  laquelle La Brique a dĂ©jĂ  consacrĂ© un paquet d’articles. Perspectives contre-culturelles et dĂ©cryptage de la nouvelle Ă©dition de Lille 3000, la bien mal nommĂ©e « Utopia Â».

À Lille comme partout ailleurs, la culture est souvent utilisĂ©e par les dirigeant.es comme un prĂ©texte Ă  dĂ©velopper l’Ă©conomie. DĂ©pouillĂ©e de toute subversion, elle devient alors une arme de distraction massive, s’accapare des thĂ©matiques sociĂ©tales « Ă  la mode Â» et s’approprie des rĂ©fĂ©rences culturelles issues de mouvements artistiques populaires, tel que le hip-hop. « Du pain et des jeux Â», comme Ă  l’Ă©poque de l’Empire romain.

« Utopia Â» : contrats prĂ©caires et hauts salaires

Qu’en est-il du cĂŽtĂ© des ennemi.es d’Elnorpadcado ? Pour rentrer un peu plus dans le vif du budget… pardon, du sujet, nous avons rencontrĂ© Fred1, qui a travaillĂ© sur plusieurs saisons de Lille 3000, et notamment l’Ă©dition « Utopia Â» de 2022. Il nous explique que l’Ă©quipe permanente de l’association se limite Ă  une dizaine de CDI. Le reste, c’est du CDD, ce que Fred appelle les « petites mains Â».

Le fonctionnement de Lille 3000 s’apparente Ă  celui d’un festival, il y a donc des saisons creuses et des saisons fortes. Pendant les saisons creuses, une bonne partie des travailleur.euses se tournent vers SĂ©ries Mania, autre vivier d’emplois prĂ©caires. C’est ainsi que Lille 3000 « fidĂ©lise Â» en quelque sorte ses employĂ©.es. Tout ce petit monde est embauchĂ© au SMIC, seules des nĂ©gociations ponctuelles dĂ©bouchent Ă  quelques hausses de salaire. Toustes les mĂ©diateur.ices restent au salaire minimum, ce quelle que soit leur anciennetĂ©.

Au quotidien, il rĂšgne selon Fred une ambiance de compĂ©tition entre les salariĂ©.es, qui « ne comptent pas leurs heures Â», nous dit-il. Une aubaine pour les tĂȘtes pensantes de la grande biennale lilloise qui, elleux, travaillent beaucoup moins pour beaucoup plus. Ce bon vieux Didier Fusiller, passĂ© en 2015 de directeur Ă  conseiller artistique, touchait 4300 euros bruts par mois en 2019 pour 9 heures par semaine, donc environ 120 euros brut de l’heure2. Un petit job Ă  temps partiel qui permet de complĂ©ter ses revenus de PrĂ©sident du Parc de la Villette (162 000 euros bruts par an en 2018)3.

Comptes de fée

À prĂ©sent, sortons la calculatrice… En ce qui concerne l’enveloppe globale de l’Ă©dition « Utopia Â», on arrive Ă  un bon paquet de SMIC : 8 Ă  9 millions d’euros selon nos sources, 60% de subventions publiques et 40% de mĂ©cĂ©nat (nous citerons, entre autres, Air France, Westfield – Euralille, Auchan, AG2R la Mondiale, etc…). CĂŽtĂ© argent public, 3 millions d’euros proviennent de la MEL et 1,7 million d’euros de la ville de Lille, subvention votĂ©e Ă  la hĂąte, juste avant les Ă©lections municipales. Dans le budget culture de la ville, ces presque 2 millions reprĂ©sentent 80% de la somme normalement dĂ©diĂ©e aux associations culturelles indĂ©pendantes de la ville. PlutĂŽt cocasse pour une association Ă©manant directement de cette mĂȘme ville de Lille. On constatera sans peine que la rĂ©partition de ce budget est d’une Ă©galitĂ© plus que relative et profite largement Ă  Didier et Martine.

Ruissellement relatif

Dans le domaine de l’action culturelle, brandie comme vectrice d’Ă©mancipation des publics, on pourrait se dire que lĂ  aussi, le budget se doit d’ĂȘtre consĂ©quent. Que nenni ! Des activitĂ©s en lien avec « Utopia Â» sont certes proposĂ©es aux habitant.es des quartiers de la mĂ©tropole mais l’enveloppe qui y est consacrĂ©e apparaĂźt ridiculement basse Ă  cĂŽtĂ© du reste : 150 000 euros en tout et pour tout sont versĂ©s aux associations des quartiers concernĂ©s, pour toute la ville de Lille. Il sera proposĂ© aux habitant.es de fabriquer des « minitos Â» en s’inspirant des « Nanitos Â», hommes Ă  tĂȘtes de lĂ©gumes imaginĂ©s par le trĂšs coĂ»teux artiste associĂ© Ă  l’Ă©dition de cette annĂ©e, Jean-François Fourtou, qui possĂšde un petit hĂŽtel particulier au Maroc, soit dit en passant. Mais le coĂ»t du matĂ©riel et de la fabrication sera assumĂ© entiĂšrement par les structures locales. C’est autant d’argent et d’Ă©nergie supplĂ©mentaires consommĂ©s pour Lille 3000.

MalgrĂ© toute la maille accumulĂ©e, l’association demeure en dĂ©ficit d’1,5 million d’euros depuis 2006-2009. En 2019, la Chambre RĂ©gionale des Comptes lui reproche, entre autres, un « exercice comptable non conforme Â» ainsi qu’un « dĂ©ficit d’Ă©valuation Â», c’est-Ă -dire une incapacitĂ© Ă  mesurer la frĂ©quentation du public et les retombĂ©es Ă©conomiques pour le territoire4. PlutĂŽt sec, le ruissellement. MĂȘme pour les dĂ©fenseur.ses d’une culture au service de l’Ă©conomie, Lille 3000 relĂšve du gaspillage pur et simple.

Carnaval aseptisé

Depuis 2004, chaque Ă©dition est organisĂ©e autour d’une thĂ©matique dans l’air du temps. Cette annĂ©e, avec Utopia, on mettra en avant la nature et « les liens qui unissent l’Homme aux vivants Â», comme on peut le lire dans le dossier de presse. Grosse subversion et critique du capitalisme en perspective ? Aubry calme le jeu dĂšs la confĂ©rence de presse du 23 novembre 2021: « Le sujet n’est pas de montrer l’Amazonie en feu tous les jours. Ça tout le monde le sait. Mais c’est plutĂŽt de montrer la poĂ©sie de la nature, sa force, et de donner envie justement de la protĂ©ger et de la faire grandir Â»5. Restons positif.ves.

En mai, la parade dĂ©filera avec ses chars trĂšs durables, certains seront mĂȘme en forme de champignons. Budget atomique: entre 600 000 et 700 000 euros. De nouvelles grosses sculptures en nylon et polystyrĂšne peint en vert (aĂŻe!) s’aligneront rue de la gare : les moss people, des petits personnages crĂ©Ă©s par l’artiste Kim Simonsson. Le tout pour 500 000 euros et un aller-retour en avion Lille-Finlande sur un aprĂšs-midi (pour les repĂ©rages). Encore mieux, au Tripostal la fondation Cartier exposera ses collections autour des « Vivants Â», un beau projet qui coĂ»te 1 million d’euros et a occasionnĂ© des allers-retour de l’équipe Ă  DubaĂŻ pour l’exposition universelle.

On note tout de mĂȘme que Didier Fusiller met en avant les CAPS, des balades dans des coins de nature de la MEL accompagnĂ©es d’une dimension artistique. Au moins, cette idĂ©e-ci est 100 % recyclĂ©e. Pourtant dans l’ensemble, niveau Ă©cologie et durabilitĂ©, on touche le fond d’une coquille vide. Pourquoi ? Par condescendance envers le public lillois, peut-ĂȘtre. Comme le dit si bien Fusiller, derriĂšre les paillettes, on cherche Ă  « donner des expĂ©riences dans des concepts que tout le monde va pouvoir comprendre Â»6. Quand la culture dominante s’adresse au petit peuple…

Un projet politique

Et aussi parce que « Utopia Â», c’est avant tout un projet politique – celui d’asseoir le pouvoir de Martine Aubry. AccompagnĂ©e de ses bras droit Stephan Kutniak et Marie-Pierre Bresson7, la maire relit et valide tous les Ă©lĂ©ments de programmation de la saison et jusqu’à l’affiche, nous explique Fred. En fait, c’est mĂȘme elle qui a soufflĂ© la thĂ©matique Ă©colo dans l’oreille de Didier Fusiller au lendemain des derniĂšres municipales. AprĂšs la presque victoire d’EELV, un peu de greenwashing permettra peut-ĂȘtre de lui faire remonter la pente.

Pour rĂ©sumer, Lille 3000 est avant tout un instrument de contrĂŽle politique sur la ville. Depuis 2004, l’association est dirigĂ©e par les mĂȘmes personnalitĂ©s mondaines et amies de l’élite politique. Son fonctionnement est vertical et forcĂ©ment, sa direction artistique traite les questions sociĂ©tales avec hypocrisie et beaucoup d’argent.

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Écologie rĂ©elle et rĂ©sistance culturelle

Contre cette logique spectaculaire et marchande, des rĂ©sistances Ă©mergent. Elnorpadcado en est une. Ce contre-festival dĂ©fend un art qui questionne et Ă©panouit sans volontĂ© de spectacularisation Ă  outrance, Ă  mille lieues de Lille 3000. L’un de ses fondateurs nous raconte la naissance d’ « Elnorpadcado Â» sur la friche Saint Sauveur. « On s’est rendu compte que ceux qui finançaient Lille 3000 Ă©taient les mĂȘmes que ceux qui voulaient dĂ©truire la friche St Sauveur. Pendant qu’ils dĂ©truisaient des arbres, ils organisaient en mĂȘme temps une expo sur la nature. Â» Trop de cynisme, les militant.es passent Ă  l’action et donnent naissance Ă  ce « murmure culturel dans le vacarme marchand Â». Le contre-festival fait parler de lui. Les chef.fes de Lille 3000 sont plus qu’agacĂ©.es. Selon notre ami activiste, iels incitent les bĂ©nĂ©voles, stagiaires et salariĂ©.es prĂ©caires Ă  jeter les tracts d’Elnorpadcado dans le caniveau, sorte d’autodafe rageur et rĂ©vĂ©lateur des valeurs de ce bulldozer de la culture locale. Un ancien travailleur de Lille 3000 nous explique : « Quand Elnorpadcado est apparu, les chefs  l’ont trĂšs mal pris car ils l’ont pris personnellement : pour eux, s’attaquer Ă  Lille3000, c’est s’attaquer Ă  eux Â».

De mai Ă  juin 2019, les pirates d’Elnorpadcado tentent de « barrer la route au conquistador »8 et organisent pĂȘle-mĂȘle des confĂ©rences, des concours culinaires, des piĂšces de thĂ©Ăątre ou encore l’exposition d’un photographe amateur. Contre l’imaginaire marketing et technophile de Lille 3000, le collectif Elnorpadcado estime que c’est aux usager.es de faire les amĂ©nagements et non aux amĂ©nagements de faire les usager.es. Écologie, autogestion culturelle et rĂ©sistance populaire sont les maĂźtres mots de la premiĂšre Ă©dition du contre-festival. Cette annĂ©e, le collectif reprend les mĂȘmes ingrĂ©dients pour l’édition « Tutopia â€“ Les utopies qui tuent Â». DĂšs le 7 mai 2022, la « Parade des financeurs Â» (sic), grand dĂ©filĂ© parodique, lancera la soirĂ©e d’ouverture. On annonce aussi un week-end thĂ©matique autour du film Soleil vert avec projection, exposition organisĂ©e par des Ă©tudiant.es en art et intervention d’une chercheuse en agriculture et en Ă©levage. On ne sait pas pour vous mais nous, on y sera.

MĂ©duse & Mwano

Dessin par MĂ©duse

Cet article est extrait du Numéro 66 du Journal La Brique, publié le 11 avril 2022

1. Le prénom a été changé.

2. 20 minutes, « Lille : l’assaut culturel Lille 3000 critiquĂ© par la Chambre des Comptes Â», 3 mars 2019.

3. LibĂ©ration, « Le Directeur de la Villette, cumulard des rĂ©munĂ©rations confortables Â», 22 mai 2018

4. 20 minutes, Ibid.

5. France Bleu, « En 2022, Lille 3000 revient pour une sixiĂšme Ă©dition baptisĂ©e Utopia Â», 23 novembre 2021.

6. France Bleu, Ibid.

7. DirecteurgĂ©nĂ©ral adjoint des services chargĂ© de la culture et des relations internationales Ă  la Ville de Lille et Ă©lue adjointe Ă  la culture pour la Ville de Lille, vient du parti « LibertĂ© Écologie FraternitĂ© Â»

8. Elnorpadcado.fr, « Barrer la route des conquistadors Â».




Source: Labrique.net