Mars 25, 2021
Par Zones Subversives
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Les grèves demeurent incontournable pour construire un rapport de force avec les patrons et le gouvernement. Néanmoins, avec les mutations du monde du travail, il semble toujours plus difficile de se mettre en grève. Même si des mouvements interprofessionnels restent puissants en France et dans le monde. 

La grève resurgit avec le mouvement de l’hiver 2019 contre la réforme des retraites. La SNCF, la RATP, mais aussi l’Education nationale et même Radio France sont secouées par des grèves. Mais, malgré ces moments interprofessionnels, l’intensité et le nombre de participants des mouvements de grève ne cessent de décroitre. Depuis les années 1980, les luttes contre un employeur diminuent tandis que les grèves sectorielles ou interprofessionnelles qui ciblent l’Etat se développent. Les réformes néolibérales provoquent des grèves politiques qui s’attaquent directement aux pouvoirs publics. En revanche, les grèves économiques qui visent les salaires et les conditions de travail ne cessent de reculer.

Les mutations du capitalisme limitent les capacités d’action collective des travailleurs et travailleuses sur leur lieu de production. Face à ces évolutions s’observe une recomposition de la grève et de ses usages. Les personnes qui participent à la grève évoluent également. Les grandes entreprises et la fonction publique, bastions traditionnels du syndicalisme, connaissent un déclin du nombre de grèves. En revanche, de nouvelles luttes émergent parmi les travailleurs précaires et l’économie des plateformes, comme les livreurs à vélo. La revue Mouvements aborde ce sujet central dans un numéro sur les « Grèves générales ».

 

                 Revue Mouvements numéro 103 Grèves générales

 

Déclin de la grève

 

Pierre Blavier, Tristan Haute et Étienne Penissat reviennent sur les soubresauts et le déclin de la grève. Le mouvement social de l’hiver 2019 a paralysé les transports publics, notamment en région parisienne. Ce qui n’a pourtant pas déclenché une généralisation de la grève. Cette pratique semble diminuer, mais reste un enjeu central pour permettre des mouvements sociaux victorieux.

Si la conflictualité sociale semble moins visible, elle n’a pas pour autant disparu. Les grèves concernent moins des branches professionnelles, mais davantage des luttes dans une entreprise précise. Le nombre de conflits au travail déclarés par les directions des entreprises ne diminue pas. « L’institutionnalisation des relations professionnelles, l’individualisation des relations de travail ou encore la tertiarisation de l’économie n’ont pas fait disparaître la conflictualité », observent Pierre Blavier, Tristan Haute et Étienne Penissat. Cependant, dans les petites entreprises, cette conflictualité ne passe pas toujours par la grève.

Ensuite, le nombre de personnes qui participent à un mouvement de grève ne cesse de diminuer. Les syndicalistes ne parviennent pas à entraîner leurs collègues dans l’arrêt du travail. La lutte passe davantage par des manifestations, des actions médiatiques ou des recours juridiques. Ce déclin de la grève s’explique par la répression dans les entreprises, le coût financier de la grève, mais aussi par les défaites des différents mouvements sociaux.

La précarité et la peur de perdre son emploi peuvent également expliquer la faible participation à la grève. Inversement, les cadres du secteur privé font rarement grève. Les ouvriers qualifiés semblent les plus moteurs de la conflictualité par la grève. En revanche, les salariés non qualifiés et les employés participent peu à ces mouvements. Les enseignants et les cadres de la fonction publique restent fortement syndiqués. Même si le nombre de grèves diminue pour ces catégories.

 

  

 

Grèves et luttes locales

 

Eve Meuret-Champfort revient sur les grèves des femmes ouvrières. Dans de nombreux conflits sociaux historiques s’observe une forte participation des femmes. Pourtant, les ouvrières sont traditionnellement moins syndiquées. Surtout, une grève de femmes remet en cause la division sexuelle qui attribue aux hommes le monopole du travail à l’usine, mais surtout de la politique, de la lutte et de la combativité. Le salariat féminin se généralise et la contestation des années 1968 permet aux ouvrières de participer à de nombreuses grèves. Les syndicats intègrent difficilement la question des femmes. Surtout, le reflux des luttes et le recentrage de la CGT et de la CFDT permettent de ne plus prendre en compte les problèmes des femmes ouvrières.

L’usine Chantelle de Saint-Herblain est secouée par de nombreux conflits dans les années 1970, avec des manifestations dans le centre-ville de Nantes. Pendant l’hiver 1981-1982, les ouvrières lancent une grève générale pendant deux mois. Elles occupent l’usine nuits et jours, et séquestrent même leur directeur pendant une après-midi. Elles sortent victorieuses du conflit. Cependant, les ouvrières subissent une dégradation de leurs conditions de travail au cours des années 1980. Le militantisme syndical se cantonne au terrain juridique. L’usine ferme en 1994 après un nouveau conflit avec des rassemblements à Nantes, mais sans nouvelle grève. Ces luttes à Chantelle sont exclusivement menées par des femmes qui organisent des actions, prennent la parole et négocient avec le directeur.

 

Baptiste Giraud se penche sur le travail syndical de permanents de la CGT dans le secteur privé. Le discours gauchiste accuse les directions syndicales de canaliser « la base » et les syndicats locaux qui seraient plus combatifs. Ce qui semble éloigné de la réalité du travail des permanents syndicaux. Ils ne parviennent pas à mobiliser les salariés du privé pendant les mouvements interprofessionnels, comme en 2019. Les conflits sont souvent localisés et centrés sur des enjeux internes à l’entreprise. Ce qui explique le morcellement des luttes syndicales.

Les permanents CGT restent englués dans les instances de représentation du personnel. Ils s’impliquent surtout dans les négociations d’entreprises et semblent éloignés des enjeux interprofessionnels. Ces mobilisations politiques s’adressent surtout à l’Etat et restent donc portées par des fonctionnaires. Elles semblent éloignées des préoccupations immédiates dans les entreprises.

La politisation des permanents semble diverse. Certains ont participé à des grèves ou connaissent l’importance de l’histoire des luttes. Mais beaucoup sont surtout attachés à l’expertise juridique de la CGT. La mobilisation interprofessionnelle doit être reliée à des enjeux locaux pour motiver les salariés du privé. Surtout, ces manifestations apparaissent avant tout comme des moments de sociabilité.

 

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Nouvelles pratiques de lutte

 

Gabriel Rosenman et Camille Noûs observent le phénomène des caisses de grève. Cette pratique permet aux salariés en lutte de tenir malgré la perte importante de revenu. La SNCF, les postiers du 92 ou encore les femmes de chambre s’appuient sur des caisses de grève pour engager une lutte sur la durée.

Pendant le mouvement interprofessionnel de l’hiver 2019, d’autres secteurs comme la RATP lancent des caisses de grève. Cependant, Christian Mahieux observe une « dispense de faire grève ». La caisse de grève apparaît comme une forme de résignation face aux difficultés à étendre la grève. Le mouvement risque alors de s’appuyer sur quelques secteurs clés plutôt que de déboucher vers une généralisation de la grève. Mais la caisse de grève peut aussi permettre à la lutte de tenir pendant les vacances de Noël pour permettre une extension du mouvement en janvier 2020.

Les donateurs et donatrices de la caisse de grève bénéficient de revenus élevés. 40% déclarent des revenus supérieurs à 2400 euros par mois. Ce sont bien souvent des militants, qui ne sont pas extérieurs au mouvement social. Mais le don à la caisse de grève renvoie à l’impossibilité de faire grève. Ce qui s’explique pour les retraités, mais aussi pour les salariés qui se heurtent à de nombreuses difficultés pour lutter sur leur lieu de travail. La caisse de grève permet d’exprimer une solidarité et manifeste l’appartenance au même camp que les grévistes.

 

Sarah Abdelnour et Sophie Bernard évoquent les luttes des travailleurs non salariés. Les livreurs à vélo et les chauffeurs VTC s’organisent dès 2015. Ils dénoncent la baisse des tarifs imposés par les plateformes et demandent plus de protection dans l’exercice de leur activité. La perspective de la déconnexion suppose qu’aucun chauffeur ne travaille. Cependant, le tarif de la course augmente dès que peu de personnes se connectent. Les chauffeurs développent alors d’autres pratiques, comme le blocage des routes. Ils arrêtent surtout les voitures de VTC qui travaillent. Des actions collectives visent les sièges des plateformes pour les interpeller et les contraindre à la négociation. Les centres d’accueil des chauffeurs peuvent également être bloqués. Mais la mobilisation dérive vers le travail juridique pour requalifier les chauffeurs en salariés.

Robi Morder évoque les grèves lycéennes. La contestation des années 1968 et la massification de l’enseignement secondaire débouchent vers une multiplication de mouvements lycéens. Cependant, cette grève de la jeunesse doit s’accompagner d’autres formes d’action. Les lycéens et lycéennes participent à des manifestations, organisent la lutte à travers des assemblées et peuvent également occuper leur établissement scolaire. Les « piquets de grève » n’empêchent personne d’entrer et permettent de discuter avec les autres élèves. A partir de 2005 se développe le « blocage » qui permet de mobiliser plus fortement. Le terme de « grève » disparaît progressivement. L’arrêt des cours permet de se rendre disponible pour diffuser le mouvement à l’extérieur à travers des tracts et des affiches. Des occupations de péages s’organisent également.

 

 

Grèves dans le monde

 

La journaliste Kim Kelly décrit la grève dans l’enseignement aux Etats-Unis. Ce mouvement qui démarre en 2018 reste fortement soutenu par la population. La grève se propage dans différents États dirigés par la droite républicaine. Ces luttes peuvent être impulsées directement par les enseignants et enseignantes ou, au contraire, s’appuyer sur un syndicat. Les grévistes réclament une augmentation de salaire. Les enseignants veillent à être soutenus par des élèves et leurs familles qui subissent la pauvreté. Les grévistes décident donc de distribuer de la nourriture. Cette grève victorieuse obtient des augmentations de salaires et du recrutement de personnel. Le secteur de l’enseignement reste fortement mobilisé.

Arthur Cessou évoque l’importante vague de grève qui déferle en Inde en janvier 2019 et janvier 2020. Une intersyndicale s’oppose à la privatisation et à la diminution des dépenses publiques. La plupart des syndicats indiens sont affiliés à des partis politiques de gouvernement. Ces organisations sont surtout implantées dans le secteur public. En dehors de ces bastions syndicaux, la grève s’étend aux mineurs, aux ouvriers de l’automobile, aux travailleurs de l’énergie ou de la santé. Cette vague de grève nationale traduit la montée de conflits plus localisés à partir de 2005. Des ouvriers contractuels luttent pour être embauchés, comme à Honda. Les grévistes menacent de bloquer des usines.

Manon Laurent revient sur les nombreuses révoltes de la classe ouvrière chinoise. Ces luttes restent méconnues. Pourtant, la Chine demeure le principal pays industriel dans le monde et abrite de nombreuses entreprises multinationales. Mais le pouvoir chinois tient à éviter la médiatisation des révoltes ouvrières. « Si le régime autoritaire tolère certaines mobilisations en son sein et permet parfois aux ouvrier.es de négocier à la marge une amélioration de leurs conditions de travail, le gouvernement chinois est extrêmement soucieux d’empêcher l’émergence de toute solidarité internationale », décrit Manon Laurent.

 

           

 

Réflexion sur la grève

 

Ce numéro de la revue Mouvements aborde la question centrale de la grève, qui reste décisive pour permettre des mouvements sociaux victorieux. Les contributions se questionnent également sur le déclin et le renouveau de la grève et permettent d’ouvrir des réflexions stimulantes. Ce numéro reste fidèle à la démarche de la revue Mouvements. Des universitaires présentent leurs dernières recherches en sciences sociales. Leur approche reste synthétique et accessible. Mais la revue Mouvements reste également attachée à un regard politique, proche de la gauche radicale.

La critique de la bureaucratie syndicale apparaît comme l’angle mort de cette mouvance. Certes, la contribution de Baptiste Giraud présente la réalité du travail des permanents syndicaux. Ce qui permet d’en montrer toutes les limites, avec le corporatisme et la spécialisation juridique. Mais le rôle des syndicats comme encadrement des mouvements sociaux reste peu mis en lumière. Pourtant, ces organisations subventionnées visent à canaliser les luttes pour les enfermer dans des approches réformistes et corporatistes.

L’entretien avec Philippe Martinez, le dirigeant de la CGT, peut apparaître comme une caution tacite du syndicalisme. Ses propos sur la défense de l’outil de travail et contre le sabotage montrent que les syndicats peuvent parfois défendre les intérêts des salariés, mais toujours dans le cadre du capitalisme et sans remettre en cause l’exploitation. Néanmoins, des articles montrent bien que le syndicalisme correspond à une sociologie précise de profs et de cadres de la fonction publique. Mais sans interroger les conséquences de cet ethnocentrisme de classe dans les revendications syndicales, comme la défense du service public, qui paraissent interclassistes.

Ensuite, la revue Mouvements reste emblématique de l’approche intersectionnelle. Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, c’est l’attention accordée aux femmes en lutte et à des personnes qui ne sont pas forcément intégrées dans le salariat. C’est aussi un regard sur l’international qui sort du chauvinisme et permet d’ouvrir des perspectives. Mais l’approche intersectionnelle vise à noyer la lutte des classes sous les « nouveaux mouvements sociaux ». Les luttes dans les entreprises semblent secondaires par rapport à l’écologie, à la jeunesse et aux sujets à la mode.

Cette approche élude la réflexion stratégique. L’addition de contributions ne permet pas de dégager une perspective globale. Les sujets restent davantage introduits que véritablement approfondis. Certains sujets méritent des développements tandis que d’autres, comme la grève du climat, relèvent du nombrilisme de la petite bourgeoisie intellectuelle. Pourtant, des articles évoquent l’importance de la grève active.

La lutte ne consiste pas uniquement à rester chez soi, mais aussi à s’organiser sur son lieu de travail. La grève, pour être victorieuse, doit souvent se combiner avec d’autres pratiques comme le blocage économique. En revanche, les limites réformistes des conflits sociaux ne sont pas abordées. Les grèves peuvent se contenter de s’adresser à l’Etat, comme les mouvements de la fonction publique. Mais les grèves peuvent aussi permettre de remettre en cause le travail et l’exploitation capitaliste.

 

Source : Revue Mouvements n°103, « Grèves générales », La Découverte, 2020

Extrait publié sur le site de la revue Mouvements

Extraits publiés sur le site de l’IDHES

Articles liés : 

Une analyse du mouvement de 2016

Syndicalisme et bureaucratisation des luttes

Résistances et luttes sociales en France

Pour aller plus loin :

Vidéo : Questions à Etienne PENISSAT (Observatoire répression et discrimination syndicale), émission mise en ligne le 29 mars 2017

Vidéo :  Etienne Pénissat, Journée contre la discrimination syndicale (6/12), conférence mise en ligne le 26 octobre 2017

Vidéo : Baptiste Giraud, Les recompositions du syndicalisme français, conférence mise en ligne le 8 février 2020

Vidéo :  Colloque Restructurations – Ève Meuret-Camfort : L’expérience de la perte d’emploi dans les restructurations, une question de genre ?, conférence mise en ligne le 12 décembre 2014

Vidéo : #Kollekthon : une émission spéciale en soutien aux caisses de grève, mise en ligne le 17 février 2020

Vidéo : Sarah Abdelnour : Des prolétaires aux précaires, une nouvelle classe sociale ?, émission diffusée sur TV5 Monde le 23 mai 2018

Vidéo : #8 Les plateformes en guerre contre le salariat ?, conférence mise en ligne le 20 octobre 2020

Radio : Caisses de grève, deux siècles de solidarité, émission diffusée le 16 janvier 2020

Radio : Gary Libot, Robi Morder : « Quelle université pour quelle société ? », émission mise en ligne sur Radio Parleur le 6 février 2020

Radio : émissions avec Sophie Bernard diffusées sur France Culture

Radio : émissions avec Robi Morder diffusées sur France Culture

     

Articles de Pierre Blavier publiés sur le site du portail Cairn 

Articles de Tristan Haute publiés sur le site du portail Cairn   

Article d’Étienne Penissat publiés sur le site du portail Cairn    

Articles de Eve Meuret-Champfort publiés sur le site du portail Cairn   

Articles de Baptiste Giraud publiés sur le site du portail Cairn     

Julia Hamlaoui, Baptiste Giraud : « Macron n’a pas réussi à enterrer les syndicats », publié sur le site du journal L’Humanité le 20 décembre 2019

Marlène Thomas, La réforme de l’assurance chômage mobilise peu : «les syndicats sont loin des chômeurs», publié sur le site du journal Libération le 2 mars 2021

Gabriel Rosenman, Les caisses de grève : une arme décisive… mais contestée, publié sur le site de la revue Contretemps le 18 décembre 2019 

Une histoire politique des caisses de grève. Entretien avec Gabriel Rosenman, publié sur le site de la Tendance Claire le 10 janvier 2020 

Rachel Knaebel, « Quand les grévistes voient l’ampleur des dons aux caisses de grève, ça leur donne confiance », publié sur le site Basta le 3 mars 2020 

Articles de Camille Noûs publiés sur le site du portail Cairn     

Articles de Sarah Abdelnour publiés sur le site du portail Cairn     

Articles de Sophie Bernard publiés sur le site du portail Cairn      

Entretien avec Sophie Bernard “du travail dans la grande distribution aux frontières entre salariat et indépendance”, publié sur le site de GESTES le 8 avril 2016

 Articles de Robi Morder publiés sur le site du portail Cairn




Source: Zones-subversives.com