Juillet 18, 2019
Par CQFD
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Par Pirrik {JPEG}

« I don’t speak french, sorry. Ah, this is a protest  ? I understand
 I hope it won’t be too long. Â» Andrej est pensif. Ce TchĂšque de 30 ans, qui fait partie du demi-million de travailleurs dĂ©tachĂ©s en France [1] et des quelques dizaines de ce chantier d’Illange, en Moselle, regarde avec inquiĂ©tude la cinquantaine de manifestants qui bloquent l’accĂšs au site. Dans quelques jours, il doit en effet retourner dans son pays pour retrouver sa femme et sa fille. À ses cĂŽtĂ©s, des Autrichiens, des Albanais ou encore des Polonais. Pas un employĂ© de la file de voitures ne parle français.

Militant insoumis, Yves dĂ©plore la situation : « Ils nous font de la peine ces gaillards, qui flinguent leur vie de famille en partant Ă  l’autre bout de l’Europe pour gagner un petit salaire avec absence de cotisations sociales. S’ils tombent malades, ils n’ont rien. On prĂ©fĂ©rerait qu’ils aient du boulot chez eux, tout comme les ouvriers du coin. Vive cette Europe du dumping social
 C’est pourtant l’argument ultime des grands dĂ©fenseurs du projet quand ils ne peuvent plus justifier la pollution annoncĂ©e. La construction et le fonctionnement de cette usine fabriquant de la laine de roche devaient booster l’emploi local, jusqu’à 120 postes promis…  [2]  Â»

Knauf wiedersehen

Ce matin, Yves est fatiguĂ©. Il n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  se lever une heure avant l’aube pour protester contre l’installation de Knauf Insulation dans son village. Tout comme Monique, presque octogĂ©naire, bien difficile Ă  suivre sur le chemin menant au grillage de la multinationale au 1,7 milliard d’euros de chiffre d’affaires  [3]. Elle fulmine : « C’étaient de bonnes terres agricoles il y a vingt ans. Mais le prĂ©sident du conseil gĂ©nĂ©ral, Patrick Weiten, a expropriĂ© les agriculteurs en annonçant de futures installations et des milliers d’emplois. Il y a six ans, les Ă©lus rĂ©gionaux se fĂ©licitaient mĂȘme de l’arrivĂ©e prochaine de plusieurs entreprises chinoises. Mais personne n’est venu, alors que des millions d’euros d’argent public ont Ă©tĂ© dĂ©pensĂ©s pour tenter de les attirer… Â»

– Â« Du coup, ils se sont rabattus sur Knauf, pour garder la face  ? Â», je lui demande, peinant Ă  reprendre mon souffle alors que la mamie dĂ©terminĂ©e fonce vers son objectif.

– Â« Exactement. En expliquant que depuis la casse de la sidĂ©rurgie dans les vallĂ©es voisines, on ne pouvait pas cracher sur 120 emplois. Mais faut voir lesquels : du prĂ©caire, des travailleurs dĂ©tachĂ©s, et des conditions de travail toxiques. Knauf a Ă©tĂ© Ă©jectĂ©e de Differdange et Sanem, au Luxembourg, parce que les Ă©tudes d’impact laissaient apparaĂźtre de lourdes pollutions : des centaines de tonnes d’oxydes d’azote, d’oxydes de souffre, d’ammoniac, de phĂ©nol, de formaldĂ©hyde, de monoxyde de carbone ou encore de chlorure d’hydrogĂšne vont sortir de leur cheminĂ©e de 60 mĂštres. Et ce que la prĂ©fecture de Moselle autorise comme rejets polluants est jusqu’à 75 fois supĂ©rieur Ă  ce que le Land de Saxe autorise Ă  Knauf Leipzig. Â»

– Â« Maman, arrĂȘte de parler, et avance, on va se faire coincer Â», l’interrompt son fils Marc, inquiet Ă  l’idĂ©e que les gendarmes arrivent avant que lui et ses amis n’aient le temps de dĂ©ployer leurs banderoles et de bloquer l’entrĂ©e du site.

Des gendarmes, il y en aura finalement trĂšs peu, le gros des troupes Ă©tant mobilisĂ© ce jour-lĂ  au G7 de l’environnement Ă  Metz (lire ci-dessous). Rejoints par d’autres habitants du coin, des militants d’associations Ă©cologistes comme Extinction Rebellion et des Gilets jaunes du secteur, Monique, Marc et leurs amis forment trĂšs vite un cordon. Marc se lĂąche : « Vous vous rendez compte qu’à l’heure oĂč tous ces beaux hommes politiques parlent de transition Ă©cologique Ă  Metz, Ă  l’heure oĂč tous les indicateurs scientifiques sont dans le rouge, la prĂ©fecture et les hommes politiques locaux poussent Ă  l’installation de Knauf, qui tournera au charbon, qu’on fera venir de camions de Pologne  ? Â»

Vilaine laine

On reprend donc : des agriculteurs expropriĂ©s pour des dizaines d’emplois pour l’instant occupĂ©s par des travailleurs dĂ©tachĂ©s, du coke comme carburant, des rejets atmosphĂ©riques plus qu’inquiĂ©tants (dont 70 000 tonnes annuelles de gaz Ă  effet de serre), des millions d’euros d’argent public dĂ©pensĂ©s, une enquĂȘte publique n’intĂ©grant pas toutes les communes impactĂ©es. Il doit bien y avoir du positif dans ce projet ? Patrick Weiten assure que « les dirigeants de Knauf se sont engagĂ©s Ă  respecter nos valeurs Â». Leurs valeurs ? « La dĂ©fense de l’environnement. L’écologie et le bien-ĂȘtre des populations sont nos objectifs. Et fabriquer de la laine de roche comme isolant est Ă©cologique. Â»

Le problĂšme, c’est que dĂšs 1988, alors que le radeau de l’amiante commence sĂ©rieusement Ă  tanguer, et que l’un de ses substituts, la laine de roche donc, est mis en avant, le Centre international de recherche sur le cancer classe cette derniĂšre comme « agent cancĂ©rogĂšne possible pour l’homme Â». Ce ne sont pas Julie et Bertrand, installĂ©s Ă  Illange depuis quelques mois, dans la maison de la famille de Julie, qui affirmeront l’inverse. « La laine de roche sera l’un des futurs scandales sanitaires, c’est une certitude, dit Bertrand. Mes collĂšgues architectes et les salariĂ©s du bĂątiment avec qui je bosse au Luxembourg le disent. Â» Le couple a donc dĂ©cidĂ© de quitter son nid douillet. Il ne rachĂštera pas la maison Ă  la famille de Julie – sa valeur a pourtant chutĂ© de 178 000 Ă  120 000 â‚Ź en deux ans. « On se voyait finir nos jours ici, avec nos deux gosses. Mais ils ont dĂ©jĂ  de graves problĂšmes respiratoires avec l’A31 qui passe Ă  300 mĂštres. Knauf serait Ă  500 mĂštres d’ici et de leur Ă©cole. Et la prĂ©fecture et les Ă©lus rĂ©gionaux veulent aller au bout du projet de construction d’une autoroute supplĂ©mentaire, l’A31 bis, qui traverserait notre forĂȘt. On est trop gentils, nous les petites gens. On devrait leur mettre le feu Â», enchaĂźne le papa, devant ses enfants. Avant de conclure, un brin gĂȘnĂ© : « Oui, toute cette histoire m’a radicalisé  Â»

SĂ©bastien Bonetti

Le G7, de Metz Ă  Biarritz

« On vous conseille de lever le blocage. Plusieurs cars de CRS sont en chemin. Â» Ce lundi 6 mai, les deux gendarmes chargĂ©s d’ouvrir la voie aux ouvriers du chantier de l’usine Knauf d’Illange ne pĂšsent pas bien lourd face Ă  la cinquantaine de manifestants. Du coup, ils tentent un coup de bluff en annonçant l’arrivĂ©e de la cavalerie
 qui ne viendra jamais.

La masse des pandores, 3 000 agents, est en effet dĂ©ployĂ©e Ă  Metz, pour cause de « G7 de l’environnement Â». France, Allemagne, Japon, États-Unis, Canada, Italie et Royaume-Uni, plus quelques invitĂ©s exceptionnels, issus de pays comme le Chili ou les Fidji : les ministres de l’Environnement sont lĂ , rĂ©unis, dans le bien louable objectif de se pencher sur la biodiversitĂ©.

On le rappelle, l’homme est responsable de la sixiĂšme grande extinction des espĂšces depuis l’apparition de la vie sur Terre. Costaud. Mais François de Rugy et ses copains ont adoptĂ© lundi 6 mai la Charte de Metz, jurant, si je mens je vais en enfer, d’« accĂ©lĂ©rer et intensifier [leurs] efforts pour mettre fin Ă  la perte de biodiversitĂ© Â». Le document complet, merveille de langue de bois non contraignante, rempli de « co-bĂ©nĂ©fices Â» et de « biodiversitĂ© intĂ©grĂ©e dans les secteurs commerciaux Â» est Ă  retrouver sur Internet
 et Ă  dĂ©cortiquer avant de prendre la direction de Biarritz (PyrĂ©nĂ©es-Atlantiques).

Car du 24 au 26 aoĂ»t, ce sont cette fois les prĂ©sidents des sept pays qui seront rĂ©unis. À Metz, plusieurs actions de dĂ©sobĂ©issance civile ont eu lieu et une manifestation a rassemblĂ© plus de 3 000 personnes. Bonus, un collectif de militants est nĂ© : l’Alter G7. Au Pays basque, on n’en attend pas moins.

Plus d’informations sur le G7 de Biarritz sur : G7ez.eus/fr/appel> et « G7 non c’est non Â» sur Facebook




Source: Cqfd-journal.org