Mai 17, 2021
Par CQFD
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Illustration de Gwen Tomahawk

Dans un petit appartement aux murs blancs du quartier Mailloles de Perpignan (PyrĂ©nĂ©es-Orientales), Oukacha Belrhitri sert le thĂ© Ă  la menthe. Houria, son Ă©pouse, fait dĂ©filer sur sa tablette quelques photos et vidĂ©os de famille. Sur l’une d’elles, on voit deux de leurs petits-enfants courant dans cette mĂȘme piĂšce non loin de leur fils aĂźnĂ© Taoufik, assis sur le balcon. Une scĂšne de vie banale et joyeuse, captĂ©e il y a quelques mois Ă  peine. « Depuis la mort de mon fils, je ne suis pas bien, confie-t-elle. Je ne sors presque plus de ma chambre, je ne dors pas malgrĂ© les mĂ©dicaments… Nous sommes tous perturbĂ©s. Â»

Fin octobre 2020, Mohammed, le plus jeune fils d’Houria et Oukacha, croise une connaissance tout juste libĂ©rĂ©e de la maison d’arrĂȘt de Perpignan. Celle-ci lui apprend que Taoufik, son frĂšre aĂźnĂ© incarcĂ©rĂ© dans le mĂȘme Ă©tablissement, serait probablement dĂ©cĂ©dĂ© durant sa dĂ©tention. InquiĂšte, mais incrĂ©dule, la famille appelle immĂ©diatement l’Administration pĂ©nitentiaire (AP) : celle-ci dĂ©ment, assure que tout va bien. RappelĂ©e deux jours plus tard, elle maintient et Ă©voque des rumeurs mensongĂšres [1]. Taoufik Belrhitri est en rĂ©alitĂ© mort deux semaines plus tĂŽt.

Il faudra finalement attendre 23 jours pour que son entourage soit officiellement averti de sa disparition. Non par l’AP, mais par les services locaux de l’état civil : ne sachant que faire du corps, ceux-ci ont contactĂ©, un peu au hasard, l’ex-femme du dĂ©funt. Pour se justifier, l’AP aurait prĂ©tendu ne pas savoir comment joindre la famille. Comment y croire ? Oukacha montre les bordereaux des mandats qu’il envoyait chaque mois Ă  son fils : son nom et ses coordonnĂ©es y figurent.

« Mon frĂšre, ce n’est pas un chien ! Â»

On annonce aux Belrhitri que Taoufik se serait Ă©touffĂ© avec un morceau de viande et aurait Ă©tĂ© mis sous respirateur plusieurs jours Ă  l’hĂŽpital. « On aurait pu aller le voir, lui dire au revoir, regrette Houria. Il a cinq frĂšres et sƓurs, six enfants  ! Ils sont censĂ©s devoir nous appeler avant de le dĂ©brancher. Â» La famille demande Ă  voir le corps de Taoufik, on le lui refuse sous prĂ©texte que celui-ci serait trop abĂźmĂ©. L’autorisation lui est finalement accordĂ©e au bout de trois nouvelles semaines : les proches dĂ©couvrent alors un corps maquillĂ©, mais prĂ©sentant malgrĂ© cela des marques de violences. « Il avait le nez tordu, comme cassĂ©, un coup dans la tempe et l’Ɠil enfoncĂ©, raconte Mohammed. Ce serait un bout de viande qui lui a fait ça  ? On n’y croit pas une seconde. Tout est louche dans cette histoire  ! Â»

Leur avocat n’envoie pas moins de trois courriers recommandĂ©s, le premier dĂšs novembre, pour rĂ©clamer le dossier d’enquĂȘte et une audience au parquet de Perpignan. Sans succĂšs. Entre temps, lui comme la famille reçoivent des appels de gendarmes ou de l’institut mĂ©dico-lĂ©gal leur enjoignant de rĂ©cupĂ©rer le corps. « Ils ont voulu faire vite, nous pousser Ă  l’enterrer rapidement pour classer l’affaire, lĂąche Mohammed, mais mon frĂšre, ce n’est pas un chien  ! Bien sĂ»r, on voudrait l’enterrer au plus vite et pouvoir faire notre deuil… mais pas avant une autopsie. Â»

DĂ©but avril, au moment de cet entretien avec Houria, Oukacha et Mohammed, rien n’avait bougĂ© du cĂŽtĂ© de la justice. Revirement de situation quelques jours plus tard : le procureur finit par recevoir le pĂšre et l’oncle de Taoufik, accompagnĂ©s de leur avocat. Ce dernier, Me Nguyen Phung, accĂšde enfin au dossier d’enquĂȘte. Il est effarĂ© par ce qu’il lit : « Il n’y a rien dedans ! Juste un rapport du surveillant principal, et un examen mĂ©dico-lĂ©gal hallucinant : un mĂ©decin lĂ©giste a simplement vu le corps Ă  la morgue et a dit qu’il ne prĂ©sentait aucun coup extĂ©rieur, qu’il n’y avait aucune raison de ne pas retenir l’hypothĂšse de la fausse route. Â» L’avocat demande dans la foulĂ©e une autopsie qui est accordĂ©e le 12 avril. Soit tout juste le dĂ©marrage d’une enquĂȘte digne de ce nom, six mois aprĂšs les faits ! À l’heure oĂč ces lignes sont Ă©crites, le corps de Taoufik attend toujours Ă  la morgue.

Tenir bon face Ă  la justice

L’histoire de Taoufik Belrhitri n’est pas une exception : elle fait Ă©cho Ă  de nombreuses autres « morts suspectes Â» en dĂ©tention. Comme celle de Sambaly DiabatĂ©, 32 ans, mort Ă©touffĂ© le 9 aoĂ»t 2016 pendant un transfert vers la prison de Saint-Martin-de-RĂ© (Charente-Maritime). Ou celle d’Idir Mederres, 22 ans, dĂ©cĂ©dĂ© le 9 septembre 2020 au quartier disciplinaire de la prison de Lyon-Corbas (RhĂŽne), qui se serait pendu deux semaines avant sa libĂ©ration. Ou encore celle de Jimony Rousseau, incarcĂ©rĂ© Ă  Meaux-Chauconin (Seine-et-Marne), mort le 2 fĂ©vrier 2021, aprĂšs un refus de rentrer en cellule
 et une semaine de coma. Il ne s’agit lĂ  que de trois cas parmi les plus rĂ©cents. Trois cas dont nous avons connaissance grĂące aux mobilisations soutenues des familles.

Le revirement, pour l’heure limitĂ©, de la justice dans la gestion du « dossier Belrhitri Â» ne doit en effet rien au hasard : il a Ă©tĂ© gagnĂ© de haute lutte par les proches de Taoufik. Ceux-ci ont tenu bon face Ă  un appareil judiciaire et pĂ©nitentiaire mĂ©prisant et tout-puissant. Ils ont pris un avocat, puis un second. AlertĂ© les mĂ©dias tant qu’ils ont pu. Écrit au ministre de la Justice – qui n’a pas daignĂ© rĂ©pondre. Recueilli des tĂ©moignages de codĂ©tenus pour tenter d’établir les faits. Mis en place, avec l’aide de militant·es du coin, un comitĂ© de soutien [2]. Et organisĂ© un rassemblement devant le tribunal le 13 mars dernier. « On essaie toutes les possibilitĂ©s, dit Houria. Cela fait du bien de parler, beaucoup de gens nous disent de ne pas laisser tomber. Â»

« Pour qu’une mobilisation existe, explique Pierre, du collectif et journal anticarcĂ©ral L’EnvolĂ©e [3], il faut que soient rĂ©unis au moins trois Ă©lĂ©ments : une parole des seuls qui peuvent tĂ©moigner de ce qui se passe vraiment, soit les gens Ă  l’intĂ©rieur de la prison ; une famille dĂ©terminĂ©e Ă  se battre ; et des soutiens pour qu’elle ne soit pas laissĂ©e Ă  la merci de l’AP. On retrouve ces trois ingrĂ©dients dans les bagarres pour Taoufik, Idir, Sambaly
 mais c’est hĂ©las trĂšs rare. Â»

Dans la lignée des luttes contre les violences policiÚres

Il semble pourtant qu’on assiste Ă  une intensification des mobilisations autour de ces morts en dĂ©tention, dans la lignĂ©e des nombreuses luttes contre les violences policiĂšres – et plus particuliĂšrement de ces luttes nĂ©es autour d’affaires concernant des personnes tuĂ©es par les forces de l’ordre. « C’est Ă©videmment liĂ©, estime Pierre. Beaucoup ont vu des familles qui parviennent Ă  se faire entendre, Ă  faire de leur combat un sujet politique de premier plan, et se disent donc qu’il est possible de faire connaĂźtre ce qu’ils subissent. Â» Et de prĂ©ciser : « Cela ne concerne pas que des histoires rĂ©centes : certaines familles, plutĂŽt isolĂ©es, coincĂ©es dans des procĂ©dures judiciaires parfois depuis des annĂ©es, rĂ©apparaissent actuellement, acceptent de rendre leur cas public, de rencontrer d’autres mobilisations, ce qui est hyper fort. Cela montre bien que tout cela ne date pas d’hier et que nous n’avons pas affaire Ă  des cas isolĂ©s : la prison est structurellement violente [4]. Â»

Pierre nuance toutefois le renouveau apparent de ces mobilisations : « L’EnvolĂ©e existe depuis 20 ans et nous avons toujours Ă©tĂ© contactĂ©s par des familles qui se battent pour des proches morts en dĂ©tention, mais elles restaient jusque lĂ  assez isolĂ©es. Parce qu’il y avait peu de collectifs existants, trĂšs peu d’écho mĂ©diatique, pas de rĂ©seaux sociaux encore
 Aujourd’hui, mĂȘme si cela part toujours d’histoires particuliĂšres, des groupes essaient d’avancer ensemble, des rĂ©seaux se constituent. Â»

Le mouvement contre les violences policiĂšres ne crĂ©e pas simplement un effet d’entraĂźnement salutaire : il incorpore de plus en plus les luttes contre les violences carcĂ©rales. Le 7 fĂ©vrier par exemple, plusieurs collectifs engagĂ©s contre les pratiques brutales des forces de l’ordre (Justice pour Adama, Justice pour Gaye Camara) se sont joints Ă  la marche blanche organisĂ©e pour Jimony Rousseau devant la maison d’arrĂȘt oĂč il est dĂ©cĂ©dĂ©. Plus marquante encore, la date du 20 mars 2021 : ce jour-lĂ , des milliers de personnes manifestaient Ă  travers toute la France contre le racisme et les violences policiĂšres, mais aussi carcĂ©rales et judiciaires. Selon Pierre, « c’est la premiĂšre fois qu’une marche de ce type inclut Ă©galement dans ses revendications les violences en prison. C’est vraiment dĂ» au travail militant et Ă  l’action de toutes ces familles en lutte. Maintenant, ce n’est qu’un dĂ©but, espĂ©rons que ce rapprochement va s’intensifier. Â»

Porter la voix des prisonnier.es

La consolidation d’un front commun contre les violences d’État en gĂ©nĂ©ral ne serait pas de trop pour appuyer des familles confrontĂ©es Ă  une institution impitoyable : chacune de ces luttes montre en effet les difficultĂ©s infinies rencontrĂ©es dĂšs lors qu’il s’agit d’obtenir une rĂ©ponse sur le terrain judiciaire. Pierre rappelle que « l’ensemble de la chaĂźne pĂ©nale se couvre toujours, Ă  une ou deux exceptions prĂšs [5], car la prison c’est la justice, et inversement. C’est du mĂȘme ordre que dans les affaires policiĂšres, mais avec encore davantage une culture du secret. Car le travail de la police est malgrĂ© tout exposĂ© Ă  un certain regard social qui n’existe pas en prison Â». Il poursuit : « Ce que peuvent gagner les familles en lutte, ce n’est donc pas tant la reconnaissance judiciaire, mais la possibilitĂ© de ne pas rester seules face Ă  la mort et de faire exister la vĂ©ritĂ© qu’on veut leur voler, ce qui est essentiel. Â»

Le collectif Idir Espoir et SolidaritĂ©, crĂ©Ă© autour du combat pour Idir Mederres, appelle « toutes celles et ceux qui sont indigné·es par les violences pĂ©nitentiaires Â» Ă  un rassemblement place Bellecour, Ă  Lyon, le dimanche 30 mai prochain. Avec la volontĂ© affichĂ©e d’instituer un rendez-vous national annuel pour porter la voix des prisonnier·es. Pierre salue la proposition : « Ce collectif travaille Ă  lier les diffĂ©rentes luttes et porte de plus une revendication trĂšs importante, Ă  savoir la fermeture des quartiers disciplinaires. Une exigence dĂ©jĂ  dĂ©fendue par beaucoup de mouvements de prisonniers, car les choses les plus graves se passent bien souvent dans ces mitards. Il souligne : Ce combat n’est pas lĂ  que pour obtenir la vĂ©ritĂ© pour telle ou telle personne, mĂȘme si c’est Ă©videmment capital : c’est aussi un combat menĂ© pour l’ensemble des dĂ©tenu·es, pour qu’il n’y ait pas d’autres Idir, Sambaly ou Jimony demain. Â»

Oukacha ne dit pas autre chose lorsqu’il confie : « Je ne pleure pas que mon fils, je pleure tous ceux qui sont morts en prison. Â» Il ressert du thĂ© Ă  la menthe. Houria conclut : « On ne veut pas que cela se reproduise avec un autre, un autre, un autre
 Â»

BenoĂźt Godin

L’omerta ou L’EnvolĂ©e

L’Administration pĂ©nitentiaire (AP) n’aime pas que l’on fasse de la publicitĂ© autour des morts en dĂ©tention (elle ne publie d’ailleurs aucun chiffre officiel). Encore moins lorsque ces morts peuvent ĂȘtre imputables aux violences de ses propres agents. Elle a annoncĂ© en ce dĂ©but d’annĂ©e avoir portĂ© plainte pour diffamation et injure publique contre L’EnvolĂ©e. En cause, le numĂ©ro 52 du journal du collectif [6] et son dossier intitulĂ© « Peine de mort en prison Â». Celui-ci revient en dĂ©tail sur plusieurs affaires, notamment les dĂ©cĂšs d’Idir Mederres et Sambaly DiabatĂ©. On peut y lire par exemple le tĂ©moignage d’un dĂ©tenu de la maison d’arrĂȘt de Lyon-Corbas accusant explicitement les surveillants d’avoir tuĂ© le jeune Idir.

Ce n’est pas la premiĂšre fois que l’AP s’en prend ainsi Ă  ce collectif anticarcĂ©ral particuliĂšrement actif (et trĂšs prĂ©sent auprĂšs des familles), mais leur derniĂšre offensive judiciaire remontait Ă  2005. À cette heure, rien d’officiel n’est encore parvenu aux membres de L’EnvolĂ©e ou Ă  leur avocat : difficile donc de savoir s’il s’agissait de simples menaces, ou si le ministĂšre de la Justice ira jusqu’à un procĂšs qui mettrait forcĂ©ment en lumiĂšre un certain nombre de rĂ©alitĂ©s de la vie en prison qu’il cherche Ă  occulter.

L’annonce de cette plainte s’est, en revanche, accompagnĂ©e de la censure bien rĂ©elle du numĂ©ro incriminĂ©, interdit de distribution dans l’ensemble des taules de France. LĂ  encore, ce n’est pas la premiĂšre fois que L’EnvolĂ©e voit sa distribution aux dĂ©tenu.es empĂȘchĂ©e, mais cette censure Ă©tait jusqu’à prĂ©sent circonscrite Ă  tel ou tel Ă©tablissement. Cette fois, c’est une mesure gĂ©nĂ©rale inĂ©dite, ce qui a fait rĂ©agir plusieurs organisations de dĂ©fense des droits humains : cinq d’entre elles (comme l’Observatoire international des prisons ou la Ligue des droits de l’Homme), se sont jointes Ă  L’EnvolĂ©e pour signer une tribune commune : elles y dĂ©noncent « une nouvelle illustration de la chape de plomb que l’Administration pĂ©nitentiaire met sur un phĂ©nomĂšne qui devrait au contraire alerter et inquiĂ©ter. Â»

Le numĂ©ro 53 de L’EnvolĂ©e paraĂźtra ce mois-ci et devrait, en thĂ©orie, pouvoir ĂȘtre Ă  nouveau distribuĂ© aux dĂ©tenu.es. Pour passer information et message de solidaritĂ© Ă  l’intĂ©rieur des prisons, reste aussi l’émission de radio du collectif, diffusĂ©e chaque vendredi Ă  19 h sur FrĂ©quence Paris plurielle et reprise par de nombreuses autres stations locales. L’AP n’a pas encore trouvĂ© le moyen de bloquer les ondes FM. 



- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le numĂ©ro 198 de CQFD, en kiosque du 7 mai au 4 juin.

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Source: Cqfd-journal.org