Juin 11, 2021
Par CQFD
351 visites


Je suis allĂ© ce soir Ă  la rencontre de livreurs Uber Eats. Pour voir ce qu’ils avaient Ă  dire sur le drame Ă  Sotteville, oĂč l’un des leurs est dĂ©cĂ©dĂ© jeudi dernier. Pour voir si ça leur Ă©voquait quelque chose. Un commentaire, une idĂ©e, une colĂšre. Surtout, pour en savoir un peu plus sur ce livreur, pour les Ă©couter.

AprĂšs m’ĂȘtre renseignĂ©, je me suis aperçu qu’on ne savait gĂ©nĂ©ralement rien de ces morts invisibles. Dans les articles de la presse, le prĂ©nom de la victime n’est mĂȘme pas mentionnĂ©. Une manchette dans un journal :

Un coursier est dĂ©cĂ©dĂ© de…

A Ă©tĂ© retrouvĂ© Ă  …

Fin de l’histoire.

MĂȘme Uber feint de ne pas ĂȘtre au courant. On achĂšte une identitĂ© Ă  un “Français” et on roule sous un faux nom. Celui qui tombe ? Connais pas.

Il avait 41 ans, venait du Nigeria. Il laisse derriĂšre lui quatre gosses et une femme. Il s’appelait comment ? “Je sais pas, on l’appelait “mon frĂšre”, il Ă©tait assis lĂ  sur ce banc et attendait la commande“.

A la fin je trouverai d’autres NigĂ©rians qui me donneront son prĂ©nom : Chahi. Par pudeur, je n’ai pas osĂ© en demander davantage.

Conversation Ă©tonnante avec l’un des travailleurs. Il me parle de Macdo qui n’a pas de goĂ»t et du “capitalisme” que le fast food industriel reprĂ©sente Ă  ses yeux.

– Et Uber ?, je lui demande.

– Uber ? C’est un logiciel. Juste un logiciel.

- Et pourquoi ton frein avant est dĂ©crochĂ© ?

- Il dĂ©conne, mal serrĂ©. La roue est voilĂ©e ça frotte, ça freine trop. Si je suis trop lent, Uber filera les commandes Ă  un autre.

Pour prendre la commande, il faut avoir les yeux rivĂ©s sur l’écran. C’est Ă  celui qui coche le plus vite. Celui qui roule le plus vite. L’algorithme est glacial, la concurrence est organisĂ©e entre les coursiers.

Ils ont “la rage au cƓur” mais ne savent pas vers qui la porter, cette rage. “Pas la peine de se plaindre” me rĂ©pĂšte l’un. “De toute façon t’as choisi de travailler pour une plateforme, t’es dedans ou tu dĂ©gages“.

Il trouve ça normal ? J’en sais rien, je crois pas mais s’il a envie de parler il n’a pas le goĂ»t pour le bavardage qui de toute façon ne changera rien. Pourtant, c’est lui qui me retient et revient sans arrĂȘt Ă  la charge sur la “rage au cƓur“.

- Le gars lĂ , tu le vois ? il s’est fait renverser ce matin. Il cache, avec son manteau, la blessure Ă  l’épaule. Moi je me suis fait renverser deux fois. Les automobilistes nous renversent et ils se cassent.

- Et la responsabilitĂ© d’Uber lĂ -dedans ?

Uber ? C’est un logiciel. Juste un logiciel. Uber ? Il n’existe pas. L’argent tombe si t’es pas tombĂ© avant. C’est juste ça Uber. Tomber ou pas, pour tout, pour rien, on prend le risque, pas grave cousin.

Ne leur parlez pas de salariat et de protection sociale. DĂ©lire d’utopiste. Ça c’est un truc de gens installĂ©s, qui ont le temps de se projeter. Ici, c’est le monde de la dĂ©brouille, trois euros la commande, ça roule, la prochaine course sera Ă  quatre balles, qui sait. Et demain, qu’est-ce que t’en fais ?

Le lendemain ? C’est pas le problĂšme, on vit au jour le jour.

On n’a pas le temps ou on perd de l’argent, les autres le prennent.

Que font les rappeurs, qui parlaient de la dĂ©tresse et de la vie de dĂ©brouille ? Au moins, il faisaient sortir hors des murs les galĂšres de tous ces gens. Ils sont devenus inaudibles. Invisibles.

Comme ces livreurs.

Invisibles…

Vraiment ? Pourtant on les voit sillonner nos rues. Ils sont lĂ , en plein centre ville. Ils ne sont pas enchaĂźnĂ©s dans des usines Ă  l’autre bout du monde. On a juste appris Ă  ne plus les voir.




Source: Cqfd-journal.org