Mai 10, 2021
Par CQFD
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Illustration d'Étienne Savoye

« Pousser les portes et mieux entrevoir d’autres mondes. » C’est par ces mots qu’Éric Baratay, professeur à l’université Lyon III et à l’Institut universitaire de France, conclut son livre Le Point de vue animal, une autre version de l’histoire (Seuil, 2012), ouvrage emblématique de sa démarche d’historien.

Sur cette pente, il a multiplié les pistes et étudié, pêle-mêle : les destins invisibles des animaux dans les guerres, l’histoire des jardins zoologiques, la corrida, la place des bêtes dans les religions… Son approche ? Pas seulement collective, mais également individuelle, puisqu’il a patiemment retissé des Biographies animales (2017) : celle d’une girafe emblématique du Jardin des plantes, de l’ânesse de Stevenson qui le suivit dans ses périples dans les Cévennes [1] ou du taureau Islero qui causa la mort du célèbre torero Manolete.

Son dernier livre, consacré aux félins domestiques, affiche pour sous-titre Les Chats créent leur histoire. Un mantra transposable à tous les animaux tant Éric Baratay les pense comme acteurs de leur propre destinée collective. Des trajectoires qui, pour lui, méritent amplement d’être étudiées, sans œillères humaines, afin de renverser notre conception du monde et de reconstituer des existences. Interview.

En tant qu’historien, pourquoi avoir choisi d’aborder l’histoire du point de vue des animaux ?

« Quand j’ai commencé il y a plus de trente ans à m’intéresser à l’histoire des animaux, le sujet émergeait à peine. De manière assez conventionnelle, je me suis d’abord concentré sur le côté humain de cette histoire : comment les hommes se représentent les animaux et comment ils les traitent. C’est l’aspect le plus facile à travailler pour un historien ou un sociologue, car même si le sujet était neuf – et n’était d’ailleurs pas très bien vu à l’époque – la méthodologie n’avait rien d’inhabituelle. Dans les années 2000, cette histoire-là, que j’appelle désormais “l’histoire humaine des animaux”, a gagné sa reconnaissance dans le champ universitaire. Mais j’ai voulu aller plus loin et faire une histoire animale des animaux, c’est-à-dire d’un point de vue non humain. »

En quoi la méthode change-t-elle ?

« Cela implique déjà de travailler avec d’autres sciences : génétique, éthologie et zoologie. L’objectif ? Comprendre comment les animaux vivent de grands phénomènes historiques, tels que les révolutions industrielle et agricole, ou encore le développement de certains loisirs comme la corrida.

Je me suis ainsi intéressé aux chevaux travaillant dans les mines ou aux vaches converties en laitières. Pour ça, il m’a fallu aller chercher deux types de textes. D’un côté, des écrits délaissés, comme des thèses rédigées par des vétérinaires dans l’entre-deux-guerres ; de l’autre, des textes très connus, mais qu’on lisait uniquement avec un regard humain, tels que les récits de Théophile Gautier, Alexandre Dumas ou encore Thomas Mann à propos de leur chien ou de leur chat. On croyait ce deuxième type de documents très enjolivés, voire inventés, et on ne retenait que l’exercice littéraire ou la confession subjective, alors qu’en réalité, ils sont pleins de ressources. Mais c’est une gymnastique mentale particulière : il faut repérer ce qui est le plus signifiant pour l’animal – les descriptions, les détails, les chiffres les concernant…

Cela implique aussi de réapprendre à écrire. Au début, il m’a fallu reformuler mes phrases jusqu’à une dizaine de fois, car je mettais très vite les humains au premier plan. Il faut donc employer des tournures inhabituelles, comme “le cheval se voit et se sent pousser” plutôt “qu’il est poussé par” ou “l’homme le pousse”, des expressions qui négligent le ressenti animal. Dans mes Biographies animales, j’ai par exemple adopté une écriture morcelée pour mettre le lecteur à côté du taureau Islero et lui faire vivre sa corrida, pas celle de Manolete, poussée au second plan. Autre exemple, dans mon dernier livre Cultures félines, j’ai forgé des mots comme “palpatter”, “agriffer”, “palpinariner”, sur le modèle de “ronron” et “ronronner” qui nous paraissent normaux, mais n’ont été créés qu’au milieu du XIXe siècle lorsqu’on a commencé à davantage s’intéresser aux chats. Enfin, il faut penser les animaux dans l’espace et dans le temps, car leur comportement change en fonction et de l’époque et du lieu. »

C’est-à-dire ?

« Auparavant, on pensait que le comportement au sein d’une même espèce était le même quels que soient les individus, et ceci, sans égard pour l’époque ou le lieu. Or, les éthologues ont montré que c’était faux. Prenons l’exemple des chiens : au XIXe siècle, la plupart étaient des individus errants ou chargés de monter la garde, avec une relation très distante aux humains. Aujourd’hui, 90 % sont des chiens de compagnie, qui ont parfois ce que les vétérinaires appellent “des anxiétés de séparation” quand leur maître s’en va. Leur comportement a changé. Pareil pour la vache : au début du XIXe, on a voulu la transformer en laitière spécialisée, mais elle a résisté. On l’a alors séparée de son veau. À l’époque, les vaches étaient capables de se tarir en signe de protestation si on leur enlevait leur petit. Par contre, les vaches actuelles, la Prim’Holstein par exemple, sont perturbées si on leur laisse leur veau, si bien qu’elles baissent leur production. Cette attitude n’est pas due qu’à une transformation biologique. Entrent en jeu l’éducation, l’apprentissage, l’imitation des autres individus, etc. Le cas des chats est frappant : leur évolution au fil du temps ne s’explique pas par la mutation génétique, puisque les délais (quelques dizaines d’années) sont trop courts pour qu’il y ait un véritable changement biologique. Ainsi, le comportement de ces félins agissant d’une manière analogue aux chiens (sollicitant, pouvant eux aussi expérimenter une anxiété de séparation) n’a plus rien à voir avec celui des chats de gouttière d’il y a un siècle. Il faut donc prendre en compte d’autres processus. »

Sur quelles sources peut-on s’appuyer pour étudier l’histoire animale ?

« Pour l’instant, nous sommes contraints par les sources humaines. Je suis obligé de choisir des histoires animales en fonction de la présence, la quantité et la qualité de sources écrites humaines. Sachant que toute source n’est pas bonne. On me parlait par exemple souvent de l’écrivaine Colette dont les chats peuplent les romans [2], mais sa vision est très anthropomorphiste. C’est intéressant pour une recherche en littérature, mais cela n’a aucun intérêt pour comprendre comment ces félins se comportaient avec elle.

Il est donc primordial de trouver des sources animales. Pour cela, on peut regarder du côté de l’archéozoologie : les ossements des animaux morts nous racontent des habitudes de vie. Pour ceux qui sont toujours en vie, il y a les traces, les restes de passages. On peut ainsi étudier, à la manière d’un éthologue, les comportements d’un animal vivant.

Mais selon moi, ce qui va devenir la grande source côté animal dans les années à venir, c’est la génétique. Elle nous dit plein de choses sur les maladies, l’alimentation, les comportements. Le chercheur Ludovic Orlando a ainsi réussi à démontrer que le cheval de Przewalski (qu’on considérait jusqu’alors comme le dernier descendant des chevaux sauvages) était en fait un descendant réensauvagé du premier cheval domestiqué. Contrairement aux idées reçues, la domestication, toutes espèces confondues, ne s’est pas faite à un endroit donné et à une date précise, mais en plusieurs endroits et à des moments différents. Concernant le cheval, il y a eu deux domestications successives : la première n’a pas duré, mais les chevaux de Przewalski sont issus de cette tentative. »

L’histoire que vous écrivez se concentre sur des animaux qui ont des liens avec l’homme…

« Certains reprochent aux historiens des animaux de s’intéresser surtout aux mammifères proches des hommes. Ce n’est pas faux, mais c’est un début. Un jour, on pourra aller plus loin. Récemment, un éthologue qui travaille sur les bourdons s’est aperçu que chaque individu a un bruit de vol particulier. C’est une vraie découverte.

Dans un avenir proche, j’aimerais travailler sur les végétaux. Non pas pour faire une histoire humaine des végétaux, car elle est déjà bien défrichée, mais pour essayer de comprendre comment les végétaux ont vécu certains phénomènes historiques importants. Par exemple, concernant la Première Guerre mondiale, analyser ce qu’a signifié cette guerre pour les forêts, pour tel type d’arbre, ceci en croisant la botanique, la physiologie et les neurosciences végétales en pleine ébullition. Les scientifiques nous montrent que tout ne se ramène pas à la vie mécanique : les végétaux émettent des signaux électriques, odoriférants, indiquant notamment qu’ils peuvent être stressés – à leur manière évidemment. On pourrait choisir une situation historique : un jardin botanique, par exemple, et étudier la question du transport des plantes, réfléchir à ce que ça veut dire pour un arbre d’être déraciné des Antilles, d’Afrique, et dans quelles conditions ce transfert se fait… »

Quelles sont les grandes évolutions de l’histoire animale ?

« On en revient aux sources humaines. On en est réduits à étudier les documents écrits, et jusqu’au XVIIIe siècle, il n’y a pas de témoignages de paysans, donc on travaille sur des témoignages rédigés par des gens lettrés. Par exemple, à propos de l’histoire des vaches laitières, on recourt aux textes des vétérinaires, des zootechniciens, aux récits littéraires, aux registres notariaux ou judiciaires. C’est compliqué. Ceci dit, si l’on veut tracer de grandes périodes dans l’histoire animale, on peut quand même dire qu’il y a à la fois des tendances longues et d’autres plus courtes, en dents de scie.

En Occident, la tendance longue, issue de la philosophie grecque et du christianisme, a été de dévaloriser les animaux, de les considérer sans âme ou avec une âme matérielle et mortelle – en opposition à l’âme humaine qui serait immortelle. Cette vision, qui s’est imposée à toute l’Europe, résulte d’une interprétation : dans les premiers livres de l’Ancien Testament, la différence se fait entre Dieu et les créatures de Dieu, humains et animaux confondus. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, on a pourtant séparé les hommes des autres créatures.

À l’intérieur de cette grande tendance, il y a des époques. Au XVIIe siècle, avec la mode du cartésianisme, les élites intellectuelles ont beaucoup insisté sur la différence entre humains et animaux. De la même façon, la période 1930-1980 a été une période très dure, notamment influencée par le marxisme pour lequel la définition de l’homme passe par le travail, ce dernier reposant sur la transformation et la maîtrise de la nature à travers l’élevage, l’agriculture, la laine ou la métallurgie. Le libéralisme économique n’est évidemment pas en reste, avec l’élevage industriel et l’abattage à la chaîne, inventé dans les abattoirs de Chicago. »

Étudier les animaux à partir de leur point de vue, c’est aussi une manière de faire l’histoire des oubliés, des sans-voix. Vous y mettez une ambition politique ?

« Cela s’inscrit en effet dans une histoire des “négligés”, comme celle des femmes, ou de tel ou tel groupe social. On le sait : en accorder une à un autre est un geste philosophique et politique. Pendant très longtemps, toute une partie de la population humaine est restée “sans histoire”. Pour ce qui est des animaux, il faut se décentrer, faire une histoire large des non-humains, avec une approche transdisciplinaire. Documenter l’utilisation des chevaux dans les guerres napoléoniennes, c’est déjà reconnaître qu’ils prenaient part aux événements, mais il faut aller encore plus loin. Et montrer que les animaux existent en dehors de leur participation à des phénomènes humains.

Évidemment, leur histoire est influencée par les hommes, mais aucun humain n’en a une complètement indépendante de son environnement. Si le Covid nous montre à quel point nous avons une destinée individuelle contrainte, ça n’empêche pas que nous sommes persuadés d’avoir notre propre histoire. De plus, le schéma pyramidal dans lequel nous vivons, hérité de l’Antiquité grecque avec en bas les végétaux, ensuite les animaux peu évolués, puis les mammifères et enfin les humains – avec bien sûr une hiérarchie créée entre les humains – n’est pas propre à l’Occident : d’autres civilisations la partagent. Mais il est important de dire qu’elle n’est pas commune à toutes les sociétés, comme l’anthropologue Philippe Descola l’a décrit dans Par-delà nature et culture [3]. Ainsi, les sociétés animistes, notamment celles des Indiens d’Amazonie, ne partagent pas cette vision. »

Quelle autre représentation serait à inventer ou à redécouvrir ?

« Il y a beaucoup de pistes. La génétique, par exemple, ou bien le langage. On dit que les animaux n’en ont pas, mais on confond langage et langage humain. Le vivant est un buisson qui part dans tous les sens. Et en suivant ce modèle, il y aurait un langage à la mode humaine, un autre à la mode canine, chevaline, etc. Il faut donc avoir une définition plus large : est langage tout système de signe permettant une communication, donc le chien qui retrousse ses babines a un langage ! »

Ces dernières années, le rapport au vivant est devenu très présent dans les luttes sociales (on peut citer les Zad) et dans une partie du débat public…

« Il s’agit plus d’une accélération que d’une nouveauté. En Europe, les premiers à avoir fait la jonction entre les luttes sociales et la cause animale sont les quakers, minorité protestante anglaise persécutée au XVIIe siècle. Ils critiquaient la notion de “sujets” – eux parlaient plutôt de “citoyens” – et ont été parmi les premiers à remettre en cause l’esclavage, le statut inférieur des femmes et donc également la supériorité des humains sur les animaux. Au XVIIIe siècle, des intellectuels comme Rousseau ou Locke, marginaux à l’époque, réfléchissent à ces questions. Et on retrouve cette idée à la Révolution. Ainsi, à Paris, on interdit les montreurs d’animaux sauvages (ours, animaux encagés) parce qu’on estime alors que ces mises en scène d’êtres vivants contraints ne peuvent pas cohabiter avec la libération des citoyens. La SPA, projet ensuite porté par la petite et grande bourgeoisie, est fondée en 1845. Et en 1850, la première loi de protection animale est votée. L’un des rares à défendre le projet de loi est d’ailleurs Victor Schœlcher, l’homme politique qui vient de faire abolir l’esclavage. 

De la seconde moitié du XIXe jusqu’aux années 1920, des intellectuels comme Zola ou Victor Hugo prônent l’attention aux opprimés, qu’il s’agisse des femmes ou des ouvriers, mais également des animaux. On trouve aussi cette attention chez les féministes : Marguerite Durand, qui a fondé le premier quotidien féministe, La Fronde, a par exemple créé en 1899 le cimetière des chiens à Asnières [4]. L’écrivaine et journaliste libertaire Séverine, qui a écrit dans Le Cri du peuple, parlait également beaucoup de cette cause dès la fin du XIXe siècle. Dans les années 1920-1930, un tournant s’est ensuite opéré et les animaux ont été complètement oubliés. La lutte s’est centrée sur la défense des ouvriers. Comme si penser aux animaux et faire des ponts avec d’autres dominés était méprisant. L’alliance revient depuis une vingtaine d’années. Bien sûr, cette jonction reste marginale, mais elle existe. »



- Cet entretien fait partie de notre dossier “Demain les bêtes !”, publié dans le numéro 198 de CQFD, en kiosque du 7 mai au 4 juin.

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Source: Cqfd-journal.org