Avril 22, 2020
Par Le Poing
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Le monde d’après ? De nombreux médias se sont lancés dans de grandes spéculations sur ce que pourrait/devrait être le monde d’après la pandémie du covid-19. De son côté, Le Poing n’oublie pas qu’il est concrètement un média qui se consacre principalement aux luttes. Comment notre présent confiné résonne-t-il avec l’avant des grands mouvements écoulés – gilets jaunes, féminisme, climat, réforme des retraites ? Comment permet-il de se projeter dans un après toujours en luttes ? Là sont à puiser des puissances nouvelles.

Le Poing s’est retourné vers plusieurs personnes très impliquées dans les luttes de cette période récente, sur Montpellier et environs ; des personnes qui nourrissent la réflexion sans être des professionnelles du savoir et/ou privilégiées de l’accès à la parole publique. Certain·e·s sont membres d’organisations constituées (entités politiques, syndicats, mouvements activistes) ; mais iels s’expriment ici sans en être des porte-paroles attitré·e·s.

Ces entretiens, réalisés sur la base d’un questionnaire écrit, seront publiés au fil des jours qui viennent. Toutes les réactions seront les bienvenues.

Après le collapso-écolo Franck, deuxième interlocutrice de cette série : Valérie Cabanne. Militante anticapitaliste, anciennement membre du Nouveau Parti Anticapitaliste (le NPA de Besancenot et Poutou), Valérie Cabanne a été de tout le mouvement des gilets jaunes, particulièrement « Chez Paulette », route de Lavérune. Par ailleurs membre de l’Union juive française pour la paix (UJFP), elle prend part active, à ce titre, à la campagne BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions), destinée à contrer la politique israélienne de colonisation.

Dessin choisi par Valérie Cabanne en illustration de son propos.

Le Poing : Gilets jaunes. Climat. Retraites. Tu as pris part active, sur le terrain, au mouvement social d’une intensité exceptionnelle ces deux dernières années. Si ça t’es possible, saurais-tu définir, juste en quelques phrases, un sens général, du moins des aspects principaux, que tu as pu observer et qui t’ont particulièrement motivée dans ces mouvements ? N’hésites surtout pas à être très « personnelle » dans cet avis.

Valérie Cabanne : Quand je suis rentrée d’Afrique après y avoir travaillé et vécu près de quinze ans, je n’avais aucune expérience de militantisme politique. À part la Françafrique qui me révoltait de ce que j’avais pu comprendre de mes années « d’humanitaire », je n’avais jamais été encartée ou active.
Installée d’abord à Paris, j’ai très vite découvert l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP) et en tant que juive, ce fut une immense porte qui s’ouvrait pour que je puisse enfin dire tout haut mon désaccord face à la politique d’Israël.
En arrivant sur Montpellier, j’ai ensuite adhéré au NPA. Comme les dix mille membres que nous étions la première année, j’y croyais à la révolution et à la sortie du capitalisme. Mais très vite, la machine politicienne a pris le dessus même au sein du NPA jusqu’à la scission qui a révélé combien les anticapitalistes pouvaient être attachés à… leur capital. J’en suis finalement partie, déçue d’entendre trop de paroles qui ne correspondaient pas aux actes.
Dans le mouvement des gilets jaunes, ce qui m’a particulièrement motivé c’est d’abord la mosaïque culturelle, politique, sociale… représentée par des personnes si différentes les unes des autres, qui ne se seraient certainement jamais parlé sans ce mouvement. C’était la révolte du peuple français, avec toutes ses composantes et qui en en a fait un mouvement d’une richesse incroyable. J’ai pu parler avec de nombreuses personnes qui ont voté Front National (FN) et nous avons échangé nos points de vue en toute sincérité. Plusieurs d’ailleurs, grâce aux simples discussions autour des braseros, ont compris leur erreur dans le choix du FN.

C’était la possibilité pour les militants d’avoir de vrais débats contradictoires au lieu des meeting « entre-soi » qui font du bien au moral mais pas vraiment avancer la machine. Ce fut aussi très vite un sentiment d’appartenance où chacun se sentait légitime d’être là. On se fichait de savoir d’où venait la personne, l’important était qu’elle soit là et tout le monde était accueilli avec une chaleur conviviale et un enthousiasme solidaire.

Le mouvement pour le climat, c’est un peu comme les partis politiques, il parle trop à mon goût et n’agit pas assez. Trop d’écolos sont trop bobos et on voit trop souvent qu’ils ne veulent pas se mélanger. Ils n’ont toujours pas compris que la justice climatique ne passera pas sans justice sociale, enfin pas tous heureusement, on est plein d’écolos au sein des gilets jaunes aussi.

Dans la foulée de ces mouvements, est-ce que tu peux désigner des acquis intéressants, des résultats positifs ? Il ne s’agit pas seulement de satisfaction de revendications, mais d’expérience accumulée, d’observation des composantes impliquées, d’invention de modes d’action, de nouvelles mises en relation, d’élaboration dans les idées et leur échange. À ta guise.

On se dit souvent entre nous que sans les gilets jaunes, on ne se serait jamais rencontré. Même s’il ne faut jamais dire jamais (!) je pense effectivement que les probabilités auraient été minimes. Ce qu’on peut constater aussi c’est que de nombreuses et nombreux gilets jaunes ont appris, grâce à ce mouvement, à s’informer autrement que par les grands médias. Cela a développé l’esprit critique de celles et ceux qui avant, croyaient aveuglément et faisaient confiance aux « grands experts » en tout genre et surtout, ce mouvement a permis aussi aux gens de prendre confiance en eux, en leur capacité d’agir, eux qui pensaient qu’ils ne pouvaient rien faire, ils se sont rendu compte que oui ils pouvaient contribuer aux luttes pour faire entendre leur voix et tenter de faire changer les choses.

À l’inverse, dans la foulée de ces mouvements, retiens-tu des ratages, des échecs, des limites, qui devraient servir de « leçon » au moment de poursuivre dans des luttes, ou, autrement, d’envisager ta vie ?

Je ne parlerai ni de ratages, ni d’échecs car le principal est d’avoir fait ce qu’on a pu avec ce qu’on avait. Mais j’ai le sentiment effectivement d’avoir été au bout de nos limites et qu’il est temps de passer à une deuxième phase. Malgré nos ronds-points, nos blocages, nos manifs, nos revendications pacifistes, notre proposition du référendum d’initiative citoyenne… nous n’avons eu comme réponse de l’État que de l’enfumage, du mépris et de la répression. Il est temps je pense d’entrer en résistance. Arrêter de se faire gazer et massacrer par les CRS et la BAC (brigade anti-criminalité), soyons fins, subtils, sournois, et faisons péter fort pour que les « grands médias » soient obligés d’en parler. Mais il faut également plancher pour proposer l’alternative à ce système que l’on ne veut plus. De nombreuses idées émanent des AdA (Assemblées des assemblées de gilets jaunes, réunies de loin en loin à l’échelle nationale). Mais on n’en fait rien après, ce serait bien de les récupérer et d’écrire pour proposer une nouvelle constitution, une nouvelle organisation politique avec les priorités que l’on sait.

Dans ta manière de l’analyser, de t’y adapter, d’échanger, est-ce que tu perçois notre situation actuelle dans la pandémie comme plutôt en continuation de ces mouvements, ou en rupture ? Dans la première option, qu’est-ce qui permettrait de penser un continuum ?

J’y vois un continuum car toutes les colères qui grondent actuellement, dans le milieu hospitalier, dans les entreprises où les salariés sont exposés sans sécurité, dans la population confinée qui ne comprend pas comment nous, septième puissance mondiale, on en soit arrivé là…, font écho aux colères des gilets jaunes et autres mouvements (climat, syndicats, extrême gauche…) De nombreuses revendications et en premier lieu celles des hospitaliers sont démontrées, justifiées avec cette épidémie. J’espère qu’après le confinement (mais on pourrait le préparer pendant) il va y avoir une union qui va se créer pour frapper fort. Reste à savoir comment…

Te semble-t-il que l’expérience traversée dans les mobilisations de ces deux années passées a un impact palpable sur ta façon d’envisager et de te confronter à la situation actuelle ?

Oui les mobilisations de ces deux dernières années m’ont redonné espoir, surtout à travers le mouvement des gilets jaunes qui en a entraîné d’autres comme les robes noire… Je pense qu’on aurait eu cette crise du covid avant le mouvement des gilets jaunes, on était cuit ; j’aurais arrêté de militer pour aller cultiver un coin de terre en Cévennes ! Mais là, avec les gilets jaunes et tous les autres mouvements, j’ai repris espoir que renverser le pouvoir était encore possible pour créer un nouveau monde, maintenant j’y crois bien plus qu’il y a deux, trois ans, et je suis prête à y contribuer autant que possible.

Est-ce que la situation que nous sommes en train de vivre dans la pandémie, est déjà porteuse d’aspects qui font problème, qui appelleraient encore de nouvelles mobilisations ? Ou aussi d’aspects qu’on pourrait capitaliser : nouveaux désirs, nouvelles pensées, nouvelles énergies ? Sommes-nous en train de nous renforcer ? De nous affaiblir ?

Des discussions que j’ai avec les copains gilets jaunes, j’aurais tendance à croire que l’on se renforcerait, tellement on a tous la rage (et pas que nous). Mais j’ai peur en même temps de ce que nous réserve ce gouvernement meurtrier qui envisage déjà le traçage comme solution contre le virus, ce qui va être un pas de plus vers Big Brother. Je sens que sous prétexte de la pandémie, nos dirigeants vont diminuer nos libertés d’actions, spolier nos droits du travail, nos droits aux congés, nous appauvrir pour mieux nous enchaîner et nous esclavagiser. Il va falloir vraiment être fort et surtout unis pour ne pas les laisser faire. J’ai tout le temps à l’esprit la stratégie du choc de Naomie Klein et comme on y est en plein dedans vu que l’État ne se presse pas pour en sortir, je pense de plus en plus que cette situation est voulue et que les puissants sont en train de nous concocter un monde à la façon des Chicago boys, de l’ultra-libéralisme sur fond de répression et de contrôle des populations. Si la population n’arrive pas à s’unir pour faire front, j’ai très peur du monde qui nous attend demain…

En termes sociaux et politiques, en termes de visée stratégique, ou de terrains et modes d’actions plus circonscrits, est-ce que tu te projettes déjà dans le post-confinement, voire le post-covid-19 ?

J’ai signé l’appel « Plus jamais ça » des syndicats et assos dont Attac et Greenpeace. Je ne vois pas d’autres moyens d’y arriver que par l’union. À l’image du Front populaire en 1936, qui a permis de belles avancés, je pense qu’on pourrait être capable de remonter un front populaire et de renverser le système. Il faut pour cela que les égos soient rangés dans les tiroirs et que tous les partis de la vraie gauche (enfin…je veux dire la France insoumise, le NPA, Alternative libertaire [devenue l’Union communiste libertaire], le parti communiste, Lutte ouvrière…) rejoignent cet appel ainsi que tous les citoyens révoltés et lucides, gilets jaunes ou pas. Ils ont le pouvoir et l’argent, nous on a le nombre. Une fourmi n’est rien à côté d’un homme, mais des millions de fourmis peuvent le dévorer tout cru !

Te sens-tu plutôt isolée dans les circonstances actuelles ? Ou bien les attentions, les échanges, les solidarités fonctionnent-ils de manière toujours stimulante autour de toi ? Si oui, quelles sont-elles ?

Oui je me sens assez isolée même si j’échange pas mal avec les ami·e·s, les copains et copines gilets jaunes… rien ne vaut la relation en vrai et non derrière un écran. En fait, « isolée » n’est pas le mot juste, je me sens en prison. Enchaînée par moi-même, cela me met la rage de voir leur tour de passe-passe. Quelle formidable opportunité d’enfermer les gens par eux-mêmes ! Rien à prendre en charge, non seulement on s’enferme tout seul et en plus on se démerde pour tout ! Ils osent même dire à la radio, si vous êtes malade, surtout restez chez vous ! C’est fort quand même !
Je lis beaucoup d’articles sur la situation, j’écoute les analyses, les vidéos sur facebook, Mediapart, Le Poing… Heureusement qu’il y a les réseaux sociaux, cela ne fait pas longtemps que j’y suis mais j’avoue que c’est vraiment un bon moyen de partager les infos et de voir qu’on est pas tout seul à penser la même chose. Même si cela porte à controverse et qu’il faut bien trier, les réseaux sociaux sont un super outil pour nous permettre d’être moins isolés et surtout mieux renseignés.




Source: Lepoing.net