Mai 2, 2020
Par Le Poing
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Le monde d’après ? De nombreux médias se sont lancés dans de grandes spéculations sur ce que pourrait/devrait être le monde après la pandémie de covid-19. De son côté, Le Poing n’oublie pas qu’il est concrètement un média qui se consacre principalement aux luttes. Comment notre présent confiné résonne-t-il avec l’avant des grands mouvements écoulés (gilets jaunes, féminisme, climat, réforme des retraites) ? Comment permet-il de se projeter dans un après toujours en luttes ? Là sont à puiser des puissances nouvelles.

Le Poing s’est retourné vers plusieurs personnes très impliquées dans les luttes de cette période récente, sur Montpellier et environs ; des personnes qui nourrissent la réflexion sans être des professionnels de la pensée, ni des privilégié·e·s de l’accès à la parole publique. Certain·e·s sont membres d’organisations constituées (entités politiques, syndicats, mouvements activistes) ; mais iels s’expriment ici sans en être des porte-paroles attitré·e·s.

Nos précédentes publications ont fait place aux réflexions de Franck Bernard (collapso-écologiste), Valérie Cabanne (gilet jaune “Chez Paulette”), Stéphane Ortéga (animateur de Rapports de force), Julie (gilet jaune activiste sur le climat), Christophe (créateur du Mur jaune contre les violences policières) et Denis Orcel (syndicaliste à Solidaires). Aujourd’hui, un septième interlocuteur clôture cette série : S., agriculteur dans l’Hérault, gilet jaune.

Le Poing : Gilets jaunes. Retraites. Tu as pris part active, sur le terrain, au mouvement social d’une intensité exceptionnelle ces deux dernières années. Si ça t’es possible, saurais-tu définir, juste en quelques phrases, un sens général, du moins des aspects principaux, que tu as pu observer et qui t’ont particulièrement motivé dans le mouvement des gilets jaunes ? N’hésites surtout pas à être très « personnel » dans cet avis.

Toute une évolution de la gauche depuis trente ans – son effondrement en fait – avait produit une sociologie des mouvements de contestation, avec tout un type de comportements, de discours, dont les classes populaires étaient exclues. Les gilets jaunes sont avant tout le mouvement où celles-ci se construisent une nouvelle conscience collective, élaborent leur discours commun. C’est l’expérience la plus forte de ma vie. Ces personnes que la gauche culturelle disait soumises à la société de consommation ont fait preuve d’une sincérité, d’une radicalité et d’une popularité inédites. Des milliers de personnes sortent de leur cadre, se remettent en question tout en tournant le dos aux dogmatismes d’hier.

C’est marquant de voir le triangle d’or du huitième arrondissement de Paris mis à feu et à sac par des travailleur pauvres ! À partir de là, il n’y a plus de place pour l’observation du monde depuis une position supérieure, en stratège, en théoricien. Espérons que tous ceux qui, à gauche, entretiennent cette position, rompent une bonne fois avec leurs illusions !

Dans la foulée de ces mouvements, est-ce que tu peux désigner des acquis intéressants, des résultats positifs ? Il ne s’agit pas seulement de satisfaction de revendications, mais aussi d’expérience accumulée, d’observation des composantes impliquées, d’invention de modes d’action, de nouvelles mises en relation, d’élaboration dans les idées et leur échange. À ta guise.

L’élément le plus fort est l’émergence du discours populaire dans l’espace public. L’idéologie des années 80 avait réussi à faire que la pauvreté soit vécue comme une culpabilité individuelle. Aujourd’hui, une smicarde ose pointer le fait qu’en travaillant elle ne s’en sort pas, que c’est une injustice, et que la richesse qui s’accumule en face est illégitime. Une nouvelle conscience collective apparaît : oui, on peut se saisir de l’Histoire, influer dessus, en fonction de projets du collectif. Cette perspective s’était dissoute en même temps que le rêve soviétique se transforma en cauchemar avant de s’effondrer (en Russie) ou que la Chine opéra sa fusion du communisme et du capitalisme.

Les modes d’organisation, eux, ont vu une remise en cause des cadres institutionnels de contestation depuis ces années 90 : en attestent la recréation d’un syndicalisme critique avec SUD Solidaires, la réémergence d’un féminisme anti-institutionnel, le mouvement altermondialiste, les émeutes de 2005 qui rompent avec le carcan de l’universalisme républicain en pointant du doigt la violence et le racisme d’état dans les quartiers, les coordination étudiantes du mouvement contre le Contrat Première Embauche ou plus récemment « Nuit debout ». Cependant il ne faudrait pas idéaliser ces assemblées, ces réseaux, dont la gauche politique s’accapare aisément avec ses grandes formes oratoires et ses stratagèmes.

Les gilets jaunes ont ramené l’individu, la bande, en somme les relations interpersonnelles comme noyau élémentaire ; d’où la chaleur humaine si agréable dans ce mouvement. Mais une articulation reste à trouver, qui permette de véritables décisions collectives. Sinon le mouvement restera enferré dans les aléas des algorithmes de Facebook, le vedettariat médiatique de leaders online, et le retour des vieilles formules façon AdA qui reste un à côté du mouvement réel.

Outre cette dernière remarque, dans la foulée de ces mouvements, retiens-tu des ratages, des échecs, des limites, qui devraient servir de « leçon » au moment de poursuivre dans des luttes, ou, autrement, d’envisager ta vie ?

Le propre d’un processus en construction est de se chercher, erreurs comprises. Il ne faut surtout pas vouloir corriger cela à coup de solutions pré-existantes, sorties des boîtes à outils idéologiques. 

Les GJ font ressurgir les grands mouvements de révoltes dans les imaginaires (1789, 1936, Mai 68), et c’est de cet imaginaire que l’extrême-droite s’est senti exclue, à juste titre. Après avoir condamné, puis boudé, on a bien vu ce retour de la gauche traditionnelle, extrême-gauche incluse, y compris certains libertaires, s’employant à domestiquer les discours, contenir les formes d’action, s’approprier la parole et la couverture médiatique, opérer le tri du possible, parfois en le négociant avec l’État. Sans parler des manœuvres, et prises de contrôle en sous-main. On pourrait nommer des militants trotskystes du Parti ouvrier indépendant, Convergence 34, des éléments politiciens façon Prés d’Arènes. Il y a là une gauche du frein à l’imaginaire. Ce ne sont pas des gens si mal intentionnés mais leur manière d’imposer leur envie de bien faire a eu des conséquence fâcheuses. L’inégalité d’accès à la paroles (et à l’écoute), la polarisation politique au seins des assemblées m’ont poussé à questionner les limites du mode d’intervention militant, y compris (et avant tout) le mien.

À partir du 5 décembre (mouvement des retraites), la rencontre avec le monde syndical, quand elle a eu lieu (inter-pro, inter-luttes), a été particulièrement enrichissante.

Te semble-t-il que l’expérience traversée dans les mobilisations de ces deux années passées a un impact palpable sur ta façon d’envisager et de te confronter à la situation actuelle ?

Le problème est la faiblesse et le peu d’organisation des forces sociales pour se poser en résistance. L’appel « Plus jamais ça » est très bien, mais ça reste une pétition. Bon. Ça organise des maraudes de solidarité, çà s’encourage mutuellement au respect des consignes de sécurité. Rien de très brillant.

En comparaison, j’ai la possibilité de suivre de près ce qui se passe dans un pays comme la Bolivie : là-bas, des organisation sociales autonomes, dans certaines zones rurales comme urbaines, ont développé un contrôle territorial et parfois même un contrôle de la production !

En termes sociaux et politiques, en termes de visée stratégique, ou de terrains et modes d’actions plus circonscrits, est-ce que tu te projettes déjà dans le post-confinement, voire le post-covid-19 ?

Je ne parlerai pas des rêveries sur le « monde d’après ». Méfions-nous de ceux qui prétendent lire l’avenir et pratiquer la divination. Il faut quand même analyser les choses un peu sérieusement. Alors, excusez-moi, je vais être un peu long. En effet. Il faut parler d’économie. Une erreur consiste à percevoir l’économie comme une sphère spécifique, avec ses histoires d’inflation, de récessions etc. Non. L’économie est une articulation de phénomènes sociaux, politiques, militaires. Si on ne prend pas la peine de s’attarder là-dessus, on passe à côté de ce qui nous attend.

Depuis la fin de la colonisation, depuis les guerres industrielles mondiales et ce qu’on appelle la mondialisation, la guerre et la paix se confondent. L’ennemi est devenu la population dans son ensemble. La violence, dans ce cadre, présente une double caractéristique. Premièrement : la violence totalitaire, directement organisée par l’État, qui se traduit par une extension des dispositifs de contrôle et la confusion du militaire et du policier. À l’extrême, on constate la démultiplication des camps (ceux où sont parquées les populations ouïgour, tibétaine et mongole en Chine ; les camps palestiniens, etc). Deuxièmement : une radicalisation violente des rapports économiques, où s’insinuent les « mafias » (comme la Russie post-soviétique, ou très fortement actuellement le Mexique, etc).

C’est cette double violence qui nous attend.  Le capitalisme ne peut compter que sur une croissance à un chiffre mais veut un taux de profit a deux chiffres. Le système d’exploitation requiert donc cette violence d’État et cette violence mafieuse. Il s’agirait de faire baisser massivement le coût du travail. Mais il faut bien que les gens aient aussi les moyens de consommer, tandis que la gestion de corps affamés, énervés, ne coûte pas rien. 

Pour dépasser cette limite le capitalisme peut marchandiser ce qui ne l’était pas (service public, nature, vie). Mais le marché n’est pas toujours générateur de profit maximum. En Chine la planification économique est articulée à l’accumulation capitaliste ; contrairement à des illusion trop présentes à gauche, la planification n’est pas garante d’égalité sociale ni de liberté publique.

Une autre option consiste à intensifier la division du travail, faire travailler les uns à la périphérie de manière à produire ce que d’autres vont consommer au centre. Un capitalisme multipolaire fait émerger du quart monde dans les centres et des secteurs de consommation à la périphérie. Les quartiers riches s’emmurent eux-mêmes et emmurent les bidonvilles, en garantissant leurs flux de marchandise par la violence.

Enfin il y a l’option de la spéculation financière, qui spécule pour faire fructifier la plus-value déjà arrachée aux travailleurs. Mais cette solution produit elle-même ses propres crises financières, en désarticulant l’économie réelle.

La question de la violence est posée. Cette violence est là. Quand des gilets jaunes bloquent les flux, détruisent des radars de contrôle de vitesse et autre infrastructures, attaquent préfectures et quartiers riches, ils sont en train de repenser la question du rapport de force dans le contexte contemporain, sans pour autant obtenir des victoires. Dans la guerre asymétrique, le propre de la guérilla est d’éviter l’affrontement front a front. La question est d’expurger toute tentation avant-gardiste, qui fait que certaines guérillas se terminent dans l’essoufflement de l’anonymat, les autres en installant de nouveaux dictateurs. L’enjeu est de construire une société en résistance. La pratique de rapports de force doit se faire collective, propre à une société qui se libère. Articuler alternative et résistance depuis le bas, développer l’autodétermination sociale. 

On continuera à faire des grand’messes avec les féministes, les syndicats, les écologistes, oui, oui. Mais ça ne suffira pas. C’est d’ailleurs que viendra quelque chose d’important. Renonçons à la tentation de nous arc-bouter sur notre histoire personnelle, notre héritage politique, notre chapelle. Écoutons les autres, par exemple celles et ceux qui sont en train d’affûter leur compréhension et leur colère dans l’expérience du confinement.

Te sens-tu plutôt isolé dans les circonstances actuelles ? Ou bien les attentions, les échanges, les solidarités fonctionnent-ils de manière toujours stimulante autour de toi ? Si oui, quels sont-ils ? 

Je suis en couple sans enfants. je travaille. Je discute avec des amis, avec des copines et copains du mouvement social. J’ai aussi reçu des dizaines d’appels de gens pour travailler avec moi aux champs. Des gens sans filets de rattrapage, en proie à une détresse de la précarité, avec une inquiétude dans la voix que je n’avais jusque là perçue que dans les pays du tiers-monde. On essaye de démêler des stratégies de solidarité, faire valoir des droits, obtenir des aides. Quand on prend le tram, on croise la galère, de celles et ceux qui doivent aller bosser, ou celles et ceux qui ne savent plus où aller ; là on se reconnaît, on s’adresse des signes et on reste plutôt solidaires face aux contrôles.




Source: Lepoing.net