Crédits photo: ANV cop 21 Montpellier

Montpellier:
Un sommet perturbé par des militants écologistes pose des questions
stratégiques

Ce
lundi 7 ocotobre au matin, le groupe montpelliérain d’Extinction
Rebellion (XR) – un mouvement écologiste né en 2018 en
Angleterre, qui prône la désobéissance civile – a envahi la
salle du Coru…pardon, le palais des congrés Jacques Chirac, à
l’occasion de l’ouverture
du sommet du Pacte de Milan. Ils
et elles étaient accompagné·es
de
militant·es
d’ANV Cop 21 et de Youth For Climate notamment. Ce sommet, qui réunit
sous la houlette de l’inénarrable Philippe Saurel plus de 200 maires
et élu·es
du monde entier pour réfléchir à l’agriculture et l’alimentation
de demain, était une cible idéale pour ponctuer la grande semaine
de blocages et d’actions symboliques organisés par XR un peu partout
dans le monde – à New York, Berlin, ou encore
Londres, où le ministère des finances a été recouvert de faux
sang tandis que plusieurs militant·es
de XR ont été arrêté·es
préventivement dans la foulée sur « soupçon
de conspiration en vue de commettre une nuisance publique
« ,
afin de
tenter de tuer dans l’oeuf la semaine de rébellions qui s’annonce,
là-bas comme ailleursi.

Perturbation d’un sommet sur la politique alimentaire à Montpellier.

Les
activistes montpelliérain·es
ont donc utilisé le Pacte de Milan -sommet des maires sur la
politique alimentaire et urbaine- pour offrir une tribune à
Mathieu, un maraîcher de l’agglomération qui a décrit, dans un
discours incisif et poignant, une agriculture jetée « en
pâture aux banques et à la grande distribution
« ,
faisant de l’agriculteur un « exploitant
exploité
« .
Invité à s’exprimer par la métropole, qui lui a mis à disposition
une parcelle à cultiver en bio au-milieu d’un océan de chimique,
pour ce qui avait tout l’air d’une grotesque opération de
communication, ce dernier a choisi de faire entendre un message
singulier, une parole vraie, et a demandé le soutien logistique de
15 à 20 activistes de XR et d’ANV, qui l’ont entouré pacifiquement
durant toute l’action, qui s’est passée dans le calme.

Cet
été
« ,
raconte-t-il, « j’ai
souffert. J’ai souffert de voir les frênes et les chênes kermesses
se dessécher sous 45°, j’ai souffert de voir les abeilles s’épuiser
à butiner des fleurs sans nectar, j’ai souffert d’entendre que la
réponse à cette désolation était d’augmenter la “clim”.
Chaque
jour le trajet entre Clapiers où je cultive et Montaud où j’habite
me brisait le cœur. Chaque jour la nature semblait vouloir échapper
aux rayons du soleil. Chaque jour l’air devenait plus sec. Et la
pluie n’est pas venue. (…) Vous avez déjà travaillé dehors sous
45° ? Moi, je n’ai pas appris. Peut-être qu’au moins, le changement
climatique nous ôtera de notre arrogance, et que nous demanderons
aux agriculteurs marocains, algériens, tunisiens, de nous apprendre
à cultiver sous de telles températures.
« 

Et
de conclure sur un appel plein de lucidité : « arrêtez
d’utiliser les agriculteurs pour servir vos ambitions politiques.
Arrêtez d’utiliser les circuits courts, l’agriculture biologique et
les petits producteurs comme des faire-valoir. Nous ne sommes pas
votre bonne conscience.
 »
(L’ensemble de son texte est à retrouver sur la page facebook
d’Extinction Rebellion Montpellier).

D’autres actions sont à prévoir dans la semaine, à Montpellier comme
ailleurs, posant avec toujours plus d’acuité la question d’une
possible convergence des luttes et de la diversité des tactiques et
des stratégies, dans le climat social péléen du moment, entre une
révolte des gilets jaunes toujours vivace, un vent de colère
général dans les services publics, éducation et hôpital en tête,
et le mouvement d’opposition à la réforme des retraites à venir,
véritable condensé de la vision du monde inégalitaire d’Emmanuel
Macron, qui gouverne plus que jamais pour sa classe.

À
ce titre, l’occupation réussie du centre commercial Italie 2 à
Paris par des militant·es
écologistes encadré·es
par XR, ainsi que des gilets jaunes, des médias indépendants, des
militant·es
queers révolutionnaires et des quartiers populaires, comme le comité
Adama, a inauguré une forme originale de convergence des luttes. Cet
acte de désobéïssance civile et combattive qui a réuni des
centaines d’activistes a démontré, non sans tensions (comme le
souligne ce communiqué publié le
lundi
par Extinction Rebellion Franceii,
qui appelle, en vue des prochaines actions à venir, à respecter
« les
membres du gouvernement
 »
et même « les
forces de l’ordre
« ,
et se dit « désolé·es
pour le dérangement
 »
causé par les occupations, passées ou à venir), qu’il était
possible et même souhaitable de faire cohabiter différents
savoirs-faire militants.

Les
activistes d’XR ont su organiser une action d’ampleur avec
efficacité, fédérant des groupes épars et un grand nombre de
soutiens sans être intercepté·es
par les forces de l’ordre en amont ; les gilets jaunes et les
habitué·es
du cortège de tête ont, quant à eux·elles,
su résister face aux tentatives d’intrusions violentes des forces de
l’ordre, quitte à s’extraire un tant soit peu du consensus d’action
originel. Mais contre l’urgence climatique qui menace l’ensemble de
l’humanité, peut-on faire l’économie d’une lutte implacable contre
le capitalisme ?

Des
actions qui soulèvent des questions de stratégie

Face
à un état qui ne reculera devant rien pour écraser toute
opposition qui le menacerait véritablement (les propos de Ségolène
Royal, sur France Inter lundi
7 octobre,
qui a appelé à « réprimer
très rapidement
 »
Extinction Rebellion, sont à ce titre très éloquentsiii),
comme l’a démontré la gestion de ce que le gouvernement appelle la
« crise » des gilets jaunes, mais aussi l’expulsion de
l’occupation du pont de Sully par XR à Paris en juillet dernier, la
gestion calamiteuse et meurtrière de la fête de la musique à
Nantes, et bien évidemment la cohorte constante de mort·es
et de blessé·es
par la police dans les quartiers populaires. il parait de plus en
plus impossible, et même irresponsable, de mettre sous le tapis la
question de la résistance active et collective à cet Etat
ultra-répressif,
au nom d’un idéal louable de non-violence dont on ne doit pas
oublier, comme le disait Nelson Mandela, qu’elle « est
efficace tant que notre adversaire adhère aux mêmes règles que
nous.
 »
Pour lui, « la
non-violence n’était pas un principe moral mais une stratégie. Il
n’y a aucune bonté morale à utiliser une arme inefficace.
 »
Et, dans un autre texte, il rappelle ce fait central : « C’est
toujours l’oppresseur, non l’opprimé qui détermine la forme de
lutte.
« 

Si les buts sont communs (comme semble indiquer le slogan souvent
entendu le samedi « fin du monde, fin du mois : même
combat
« ), les principes divergent ; idéalisme et
matérialisme dialectique s’entrechoquent , spontanéïsme et
autoritarisme se jaugent, la société du spectacle reprend parfois
le dessus à travers des actions uniquement conçues pour susciter
une réponse médiatique (afin de s’adresser aux fameuses « masses »
que beaucoup de monde convoite), et les politiciens restent à
l’affût, les municipales approchant. L’issue à l’impasse militante
des dernières décennies réside peut-être dans une plus grande
solidarité entre les activistes, passant par un refus résolu du
dogmatisme et l’acceptation, par les un·es
et les autres, de notre diversité d’idées et de pratiques.

Peut-être assiste t’on à un début de convergence réelle à l’échelle localdu Clapas: plusieurs gilets jaunes ont contacté
XR Montpellier depuis samedi dernier, probablement enthousiasmé·es
par leur démonstration de force à Paris. Encore faudra-t-il réussir
à s’unir sans s’affronter ni se caricaturer mutuellement, et, sur ce
sujet-là, la route parait encore bien longue. À une non-violence
qui semble parfois déconnectée du réel et fondamentalement
idéologique, la spontanéité bordélique des dix derniers mois de
manifestations hebdomadaires n’a pas tant de débouchés concrets à
apporter. Et si la solution résidait à mi-chemin entre toutes nos
sensibilités ?


Article publié le 08 Oct 2019 sur Lepoing.net