Janvier 12, 2020
Par Le Poing
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Plusieurs milliers de manifestants du rassemblement contre la rĂ©forme des retraites – avec une forte composante de Gilets jaunes – ont refusĂ© de se plier aux intimidations policiĂšres et d’imiter la dĂ©sertion des directions syndicales.

Le Poing l’annonçait en concluant son compte rendu de la manifestation inter-pro du jeudi 9 janvier : il allait ĂȘtre particuliĂšrement intĂ©ressant d’observer le nouveau rassemblement du samedi 11 janvier. Forces syndicales et Gilets jaunes allaient forcĂ©ment s’y retrouver, mais cette fois plutĂŽt sur le terrain des seconds. Les directions des premiĂšres avaient d’ailleurs pris leurs prĂ©cautions : pas question de se confondre, leur regroupement ne devait pas se faire sur la Place de la ComĂ©die au contact des Gilets jaunes, mais bien Ă  l’écart, trois cents mĂštres plus bas, Ă©trangement aux Halles Laissac, qui connaissaient ainsi leur premiĂšre entrĂ©e dans le vif du combat social montpelliĂ©rain. A cet endroit, on remarquait l’assentiment dĂ©sormais affichĂ© par le gros carrĂ© jaune-convergent des PrĂ©s d’ArĂšnes, lui aussi oublieux de la ComĂ©die. Les avocat.e.s en grĂšve Ă©taient Ă©galement prĂ©sents avec les syndicats, tous et toutes en robe noire.

On n’était quand mĂȘme pas place Zeus, au pied du building de la Maison des syndicats.  Fatalement, aprĂšs quelques tergiversations, le cortĂšge tumultueux, sans drapeaux et banderoles standardisĂ©s, plus Ă©ruptif, des Gilets jaunes a tĂŽt fait de dĂ©bouler pour se diluer dans le cortĂšge syndical traditionnel. Sortons des chamailleries : la question de la mobilisation du samedi raisonne avec un ancrage social bien carrĂ©. QuantitĂ© de gens dĂ©cidĂ©es Ă  combattre dur comme fer la rĂ©forme des retraites n’ont pas les moyens de faire grĂšve et donc de rejoindre les cortĂšges confĂ©dĂ©raux en semaine. Pas mal d’autres n’en ont simplement pas la culture.

Tant et si bien que ce cortĂšge du samedi 11 janvier Ă  Montpellier a pris tout de suite une autre allure, beaucoup plus entraĂźnante, que celui du jeudi juste prĂ©cĂ©dent. Et voici bien longtemps qu’on n’avait pas vu des gilets jaunes (le vĂȘtement), portĂ©s en si grand nombre un samedi dans les rues de la ville. Cela rappelait le beau sursaut du samedi 7 dĂ©cembre, avec son cortĂšge de l’acte 56, galvanisĂ© par le succĂšs monstrueux de la premiĂšre grande journĂ©e d’action sur les retraites, deux jours auparavant.

On n’est pas lĂ  Ă  se compter entre amis. C’est surtout qu’on retrouve un mouvement Gilets jaunes dans ses racines profondes, dont on craignait que les effectifs se soient clairsemĂ©s Ă  coup de dĂ©saffection, quand en fait c’est par lassitude, dĂ©ception, peur et rĂ©pression, que s’explique avant tout le reflux apparent. Il n’en faut pas beaucoup pour que les cƓurs se remettent Ă  battre, les jambes Ă  fourmiller. Un potentiel de bouillonnement insurgĂ© demeure actif. On allait vite le vĂ©rifier ce samedi 11 janvier aprĂšs trois quarts d’heure de tour de chauffe par le versant nord de l’Ecusson.

RemontĂ© sur l’Esplanade, le cortĂšge s’approchait, yellow block en tĂȘte, des cantonnements policiers installĂ©s comme habituellement du cĂŽtĂ© de l’Office de tourisme, direction dalle du Polygone. On aurait pu croire que, soldes obligent, des consignes aient Ă©tĂ© donnĂ©es pour Ă©viter un retour de dĂ©sordre en ville. Il n’en est rien. Comme Ă  l’accoutumĂ©e, BAC en tĂȘte, les forces de l’ordre surexcitĂ©es se livrent Ă  leurs provocations, cherchent Ă  dĂ©clencher l’incident coĂ»te que coĂ»te. On s’étonne que les associations de commerçants, et autres Ă©diles consulaires ou municipaux ne crient pas leur lassitude devant ces menĂ©es assauts incontrĂŽlĂ©es.

Il s’agit alors de pratiquer une interpellation. Bien entendu la tension est Ă  son comble. Et au milieu des terrasses d’un aprĂšs-midi quasi estival, l’humeur des mauvais jours sent la poudre et l’allumette qui va avec. C’est long. C’est bloquĂ©. Cinquante mĂštres en arriĂšre, cĂŽtĂ© Corum, l’encadrement du cortĂšge syndical continue de diffuser ses tubes prĂ©-enregistrĂ©s incongrus. Naturellement, les manifestant.e.s les moins dĂ©terminĂ©.e.s, les moins prĂ©parĂ©.e.s, commencent Ă  se disperser. 

LĂ  est le but de la manƓuvre policiĂšre : empĂȘcher purement et simplement l’exercice du droit de manifester. On le vĂ©rifiera Ă  nouveau vingt minutes plus tard quand les cordons d’uniformes barrent la rue de la Loge en son milieu, devant des centaines de chalands, passants et familles, bouches bĂ©es. Mais Ă  ce stade, les directions syndicales ont dĂ©jĂ  dĂ©sertĂ©, avec tout leur matĂ©riel. Elles n’assument pas le minimum syndical de dĂ©termination Ă  s’imposer face aux bandes armĂ©es du capital. Cependant, de nombreux syndicalistes continuent de suivre le cortĂšge sans les sonos tonitruantes.

Alors des milliers de manifestants – deux Ă  trois mille, un gros quart ou un bon tiers du cortĂšge initial – se sont remis en branle, de l’avant sur cette Esplanade, bravant le risque de frĂŽler les rangs imprĂ©visibles des agitateurs Ă  matraques, lance-grenades et autres armes de guerre, que chacun sait hyper dangereux et protĂ©gĂ©s en toute impunitĂ©. On ne parle pas lĂ  de trois mille rĂ©volutionnaires lĂąchĂ©.e.s dans les rues de Montpellier. Mais de trois mille manifestant.e.s joyeux.ses de reconstituer toute leur puissance. 

Iels sont extrĂȘmement divers.es, iels Ă©taient un peu partout dans le cortĂšge, dissĂ©minĂ©.e.s par hasard dans les rangs de telle ou telle section organisationnelle, sans y ĂȘtre forcĂ©ment affiliĂ©.e.s. Affranchi.e.s de directives, de fait ingouvernables, iels sont simplement et clairement dĂ©terminĂ©.e.s dans leur combat du moment et pratiquent alors la convergence – la fameuse, la sacro-sainte – spontanĂ©ment avec leurs pieds (leurs voix aussi). Pieds de manifestant.e.s lĂ©gitimes Ă  battre le pavĂ©. En toute fermetĂ©. En toute Ă©vidence. Qui ne se discute pas. On continue. Et dans cette foule, il se fait naturel de reprendre les slogans clairement anti-capitalistes, anti-autoritaires. Il faut capter ces signes de politisation. Un sapin prend feu sur le Jeu de Paume, le caractĂšre insurrectionnel de l’hiver dernier resurgit dans l’atmosphĂšre.

Au moment de dĂ©boucher alors en grand sur la ComĂ©die, de poursuivre rue de la Loge puisqu’il le faut, d’y craindre la nasse, les grenades, pourquoi pas les LBD, et finalement s’engager dans un Ă©nigmatique et fascinant cortĂšge en labyrinthe dans les ruelles, on se convainc que dĂ©cidĂ©ment, ce n’est pas le cortĂšge qui erre comme canard sans tĂȘte. DerriĂšre ses barrages statiques d’hommes sur-armĂ©s, c’est le pouvoir qui se rĂ©vĂšle bateau ivre sans gouvernail. Il n’y a rien de dĂ©lirant Ă  envisager l’hypothĂšse de son Ă©chouage dĂ©finitif, voire son naufrage avec coulĂ©e Ă  pic.

Les gaz commenceront Ă  irriter globes oculaires et nasaux vers 16h40 aprĂšs que les parangons de la morale publique aient chargĂ© les contestataires sur l’avenue Foch alors qu’ils tentaient de rejoindre la prĂ©fecture. Des slogans anti-police rĂ©sonnent en chƓur, l’équipe du Poing se regarde l’Ɠil pĂ©tillant, le sourire en coin. L’énergie ressentie dans la mĂȘme rue l’hiver dernier est encore lĂ . Ce mĂ©lange de colĂšre et de dĂ©termination qui fait de ce mouvement quelque chose d’insaisissable et de particuliĂšrement tenace malgrĂ© la brutalitĂ© de la rĂ©pression.

Mais la foule compacte se fait rapidement sĂ©parer par les manƓuvres policiĂšres. AprĂšs un jeu du chat et de la souris qui fera courir jusqu’à Figuerolles, le reste des troupes encore vif se retrouve sur la ComĂ©die. Un petit mot circule de bouche Ă  oreilles : dix minutes plus tard, 300 personnes se retrouvent dans le temple spectaculaire marchand du Polygone Ă  gueuler des slogans anti capitalistes. Mais trĂšs vite, la situation se crispe, la sĂ©curitĂ© joue des mains devant des badauds coincĂ©s comme des lĂ©zards dans des vivariums derriĂšre les vitres des magasins contraints de fermer. Puis, la police s’en mĂȘle, et charge dans l’enceinte du centre commercial avant de se dĂ©ployer devant les boutiques. Jamais l’expression « police nationale milice du capital » n’aura autant pris son sens. 

Finalement, tout le monde fini par sortir tant bien que mal sur la ComĂ©die, une poignĂ©e d’infatigables tente une remontĂ©e sur la prĂ©fecture, et tomberont nez Ă  nez avec une dizaine de nazillons, principalement des militants de l’action française, Ă©quipĂ©s mais perdus, qui se verront chasser en courant par des gilets jaunes et des antifas.

On compte aujourd’hui 3 interpellations. Qu’on se le dise : la journĂ©e fut bouillante, et la dĂ©termination affichĂ©e promet une annĂ©e 2020 socialement explosive !




Source: Lepoing.net