Mars 16, 2020
Par Lundi matin
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Faites taire, chers humains, tous vos ridicules appels Ă  la guerre. Baissez les regards de vengeance que vous portez sur moi. Éteignez le halo de terreur dont vous entourez mon nom. Nous autres, virus, depuis le fond bactĂ©riel du monde, sommes le vĂ©ritable continuum de la vie sur Terre. Sans nous, vous n’auriez jamais vu le jour, non plus que la premiĂšre cellule.

Nous sommes vos ancĂȘtres, au mĂȘme titre que les pierres et les algues, et bien plus que les singes. Nous sommes partout oĂč vous ĂȘtes et lĂ  oĂč vous n’ĂȘtes pas aussi. Tant pis pour vous, si vous ne voyez dans l’univers que ce qui est Ă  votre semblance ! Mais surtout, cessez de dire que c’est moi qui vous tue. Vous ne mourez pas de mon action sur vos tissus, mais de l’absence de soin de vos semblables. Si vous n’aviez pas Ă©tĂ© aussi rapaces entre vous que vous l’avez Ă©tĂ© avec tout ce qui vit sur cette planĂšte, vous auriez encore assez de lits, d’infirmiĂšres et de respirateurs pour survivre aux dĂ©gĂąts que je pratique dans vos poumons. Si vous ne stockiez vos vieux dans des mouroirs et vos valides dans des clapiers de bĂ©ton armĂ©, vous n’en seriez pas lĂ . Si vous n’aviez pas changĂ© toute l’étendue hier encore luxuriante, chaotique, infiniment peuplĂ©e du monde ou plutĂŽt des mondes en un vaste dĂ©sert pour la monoculture du MĂȘme et du Plus, je n’aurais pu m’élancer Ă  la conquĂȘte planĂ©taire de vos gorges. Si vous n’étiez presque tous devenus, d’un bout Ă  l’autre du dernier siĂšcle, de redondantes copies d’une seule et intenable forme de vie, vous ne vous prĂ©pareriez pas Ă  mourir comme des mouches abandonnĂ©es dans l’eau de votre civilisation sucrĂ©e. Si vous n’aviez rendu vos milieux si vides, si transparents, si abstraits, croyez bien que je ne me dĂ©placerais pas Ă  la vitesse d’un aĂ©ronef. Je ne viens qu’exĂ©cuter la sanction que vous avez depuis longtemps prononcĂ©e contre vous-mĂȘmes. Pardonnez-moi, mais c’est vous, que je sache, qui avez inventĂ© le nom d’ « AnthropocĂšne Â». Vous vous ĂȘtes adjugĂ© tout l’honneur du dĂ©sastre ; maintenant qu’il s’accomplit, il est trop tard pour y renoncer. Les plus honnĂȘtes d’entre vous le savent bien : je n’ai d’autre complice que votre organisation sociale, votre folie de la « grande Ă©chelle Â» et de son Ă©conomie, votre fanatisme du systĂšme. Seuls les systĂšmes sont « vulnĂ©rables Â». Le reste vit et meurt. Il n’y a de « vulnĂ©rabilitĂ© Â» que pour ce qui vise au contrĂŽle, Ă  son extension et Ă  son perfectionnement. Regardez-moi bien : je ne suis que le revers de la Mort rĂ©gnante.

Cessez donc de me blĂąmer, de m’accuser, de me traquer. De vous tĂ©taniser contre moi. Tout cela est infantile. Je vous propose une conversion du regard : il y a une intelligence immanente Ă  la vie. Nul besoin d’ĂȘtre un sujet pour disposer d’une mĂ©moire ou d’une stratĂ©gie. Nul besoin d’ĂȘtre souverain pour dĂ©cider. BactĂ©ries et virus aussi peuvent faire la pluie et le beau temps. Voyez donc en moi votre sauveur plutĂŽt que votre fossoyeur. Libre Ă  vous de ne pas me croire, mais je suis venu mettre Ă  l’arrĂȘt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence. Je suis venu suspendre le fonctionnement dont vous Ă©tiez les otages. Je suis venu manifester l’aberration de la « normalitĂ© Â». « DĂ©lĂ©guer notre alimentation, notre protection, notre capacitĂ© Ă  soigner notre cadre de vie Ă  d’autres Ă©tait une folie Â»â€Š « Il n’y a pas de limite budgĂ©taire Â» : voyez comme je fais fourcher la langue et l’esprit de vos gouvernants ! Voyez comme je vous les ramĂšne Ă  leur rang rĂ©el de misĂ©rables margoulins, et arrogants avec ça ! Voyez comme ils se dĂ©noncent soudain non seulement comme superflus, mais comme nuisibles ! Vous n’ĂȘtes pour eux que les supports de la reproduction de leur systĂšme, soit moins encore que des esclaves. MĂȘme le plancton est mieux traitĂ© que vous.

Gardez-vous bien, cependant, de les accabler de reproches, d’incriminer leurs insuffisances. Les accuser d’incurie, c’est encore leur prĂȘter plus qu’ils ne mĂ©ritent. Demandez-vous plutĂŽt comment vous avez pu trouver si confortable de vous laisser gouverner. Vanter les mĂ©rites de l’option chinoise contre l’option britannique, de la solution impĂ©riale-lĂ©giste contre la mĂ©thode darwiniste-libĂ©rale, c’est ne rien comprendre Ă  l’une comme Ă  l’autre, Ă  l’horreur de l’une comme Ă  l’horreur de l’autre. Depuis Quesnay, les « libĂ©raux Â» ont toujours lorgnĂ© avec envie sur l’empire chinois ; et ils continuent. Ceux-lĂ  sont frĂšres siamois. Que l’un vous confine dans votre intĂ©rĂȘt et l’autre dans celui de « la sociĂ©tĂ© Â», revient toujours Ă  Ă©craser la seule conduite non nihiliste : prendre soin de soi, de ceux que l’on aime et de ce que l’on aime dans ceux que l’on ne connaĂźt pas. Ne laissez pas ceux qui vous ont menĂ© au gouffre prĂ©tendre vous en sortir : ils ne feront que vous prĂ©parer un enfer plus perfectionnĂ©, une tombe plus profonde encore. Le jour oĂč ils le pourront, ils feront patrouiller l’armĂ©e dans l’au-delĂ .

Remerciez-moi plutĂŽt. Sans moi, combien de temps encore aurait-on fait passer pour nĂ©cessaires toutes ces choses inquestionnables et dont on dĂ©crĂšte soudain la suspension ? La mondialisation, le trafic aĂ©rien, les limites budgĂ©taires, les Ă©lections, le spectacle des compĂ©titions sportives, Disneyland, les salles de fitness, la plupart des commerces, l’assemblĂ©e nationale, l’encasernement scolaire, les rassemblements de masse, l’essentiel des emplois de bureau, toute cette sociabilitĂ© ivre qui n’est que le revers de la solitude angoissĂ©e des monades mĂ©tropolitaines : tout cela Ă©tait donc sans nĂ©cessitĂ©, une fois que se manifeste l’état de nĂ©cessitĂ©. Remerciez-moi de l’épreuve de vĂ©ritĂ© des semaines prochaines : vous allez enfin habiter votre propre vie, sans les mille Ă©chappatoires qui, bon an mal an, font tenir l’intenable. Sans vous en rendre compte, vous n’aviez jamais emmĂ©nagĂ© dans votre propre existence. Vous Ă©tiez parmi les cartons, et vous ne le saviez pas. Vous allez dĂ©sormais vivre avec vos proches. Vous allez habiter chez vous. Vous allez cesser d’ĂȘtre en transit vers la mort. Vous haĂŻrez peut-ĂȘtre votre mari. Vous gerberez peut-ĂȘtre vos enfants. Peut-ĂȘtre l’envie vous prendra-t-elle de faire sauter le dĂ©cor de votre vie quotidienne. A dire vrai, vous n’étiez plus au monde, dans ces mĂ©tropoles de la sĂ©paration. Votre monde n’était plus vivable en aucun de ses points qu’à la condition de fuir sans cesse. Il fallait s’étourdir de mouvement et de distractions tant la hideur avait gagnĂ© de prĂ©sence. Et le fantomatique rĂ©gnait entre les ĂȘtres. Tout Ă©tait devenu tellement efficace que rien n’avait plus de sens. Remerciez-moi pour tout cela, et bienvenue sur terre !

GrĂące Ă  moi, pour un temps indĂ©fini, vous ne travaillerez plus, vos enfants n’iront pas Ă  l’école, et pourtant ce sera tout le contraire des vacances. Les vacances sont cet espace qu’il faut meubler Ă  tout prix en attendant le retour prĂ©vu du travail. Mais lĂ , ce qui s’ouvre devant vous, grĂące Ă  moi, ce n’est pas un espace dĂ©limitĂ©, c’est une immense bĂ©ance. Je vous dĂ©soeuvre. Rien ne vous dit que le non-monde d’avant reviendra. Toute cette absurditĂ© rentable va peut-ĂȘtre cesser. A force de n’ĂȘtre pas payĂ©, quoi de plus naturel que de ne plus payer son loyer ? Pourquoi verserait-il encore ses traites Ă  la banque, celui qui ne peut de toute façon plus travailler ? N’est-il pas suicidaire, Ă  la fin, de vivre lĂ  oĂč l’on ne peut mĂȘme pas cultiver un jardin ? Qui n’a plus d’argent ne va pas s’arrĂȘter de manger pour autant, et qui a le fer a le pain. Remerciez-moi : je vous place au pied de la bifurcation qui structurait tacitement vos existences : l’économie ou la vie. C’est Ă  vous de jouer. L’enjeu est historique. Soit les gouvernants vous imposent leur Ă©tat d’exception, soit vous inventez le vĂŽtre. Soit vous vous attachez aux vĂ©ritĂ©s qui se font jour, soit vous mettez la tĂȘte sur le billot. Soit vous employez le temps que je vous donne maintenant pour figurer le monde d’aprĂšs Ă  partir des leçons de l’effondrement en cours, soit celui-ci achĂšvera de se radicaliser. Le dĂ©sastre cesse quand cesse l’économie. L’économie est le ravage. C’était une thĂšse avant le mois dernier. C’est maintenant un fait. Nul ne peut ignorer ce qu’il faudra de police, de surveillance, de propagande, de logistique et de tĂ©lĂ©travail pour le refouler.

Face Ă  moi, ne cĂ©dez ni Ă  la panique ni au dĂ©ni. Ne cĂ©dez pas aux hystĂ©ries biopolitiques. Les semaines qui viennent vont ĂȘtre terribles, accablantes, cruelles. Les portes de la Mort seront grand’ouvertes. Je suis la plus ravageuse production du ravage de la production. Je viens rendre au nĂ©ant les nihilistes. Jamais l’injustice de ce monde ne sera plus criante. C’est une civilisation, et non vous, que je viens enterrer. Ceux qui veulent vivre devront se faire des habitudes nouvelles, et qui leur seront propres. M’éviter sera l’occasion de cette rĂ©invention, de ce nouvel art des distances. L’art de se saluer, en quoi certains Ă©taient assez myopes pour voir la forme mĂȘme de l’institution, n’obĂ©ira bientĂŽt plus Ă  aucune Ă©tiquette. Il signera les ĂȘtres. Ne faites pas cela « pour les autres Â», pour « la population Â» ou pour « la sociĂ©tĂ© Â», faites cela pour les vĂŽtres. Prenez soin de vos amis et de vos amours. Repensez avec eux, souverainement, une forme juste de la vie. Faites des clusters de vie bonne, Ă©tendez-les, et je ne pourrai rien contre vous. Ceci est un appel non au retour massif de la discipline, mais de l’attention. Non Ă  la fin de toute insouciance, mais de toute nĂ©gligence. Quelle autre façon me restait-il pour vous rappeler que le salut est dans chaque geste  ? Que tout est dans l’infime.

J’ai dĂ» me rendre Ă  l’évidence : l’humanitĂ© ne se pose que les questions qu’elle ne peut plus ne pas se poser.




Source: Lundi.am