Novembre 13, 2020
Par ACRIMED
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À propos d’une cloche

Le JT de JPP est né bien avant Acrimed (1996), en 1988, au lendemain de la privatisation de TF1. Nouveau propriétaire, le bétonneur Francis Bouygues, écarte Yves Mourousi et Marie-Laure Augry, qui présentaient en binôme le « 13 heures » et dont l’indépendance et l’hostilité à la privatisation de la chaîne étaient notoires. Il choisit Jean-Pierre Pernaut pour leur succéder. Ce dernier justifie ce choix en des termes à peine flatteurs :

[…] Francis Bouygues, qui a eu l’intelligence, en rachetant TF1, d’expliquer qu’il n’y avait pas de grande chaîne de télévision dans le monde sans information forte. Que pour avoir une info forte, il fallait qu’elle soit crédible. Et que pour qu’elle soit crédible, il fallait qu’elle soit indépendante. Il a décidé de mettre une sorte de cloche à fromage sur l’info de TF1 pour la protéger de toute pression extérieure. En trente-trois ans, je n’ai jamais eu une intervention politique ou économique. C’est une liberté inouïe, grâce à Francis Bouygues, puis à son fils Martin Bouygues. J’ai fait mon métier en totale liberté.

(Interview par Nicolas Charbonneau, Le Parisien, 25/09/2020)

Merci patron ! On ne s’attardera pas trop sur la nature de cette « cloche à fromage », mais on ne niera pas que l’info de TF1, du moins son JT de 13h, est bien sous cloche depuis 32 ans, c’est-à-dire sous le contrôle de Jean-Pierre Pernaut, « en toute liberté ». La liberté chez Bouygues, d’autres en ont fait une expérience plus amère [1] ; gageons que l’exercice par JPP de cette « liberté inouïe » n’a pas dû trop effaroucher sa hiérarchie.

« La France des sabots et des forgerons »

C’est ainsi qu’en début 2018, la journaliste Mémona Hinterman, membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), avait qualifié le JT de JPP [2]. Ce dernier l’avait très mal pris et de façon assez peu diplomatique en twittant : « Concernant le JT de 13h, qui peut dire ou écrire des conneries pareilles ? » Et pourtant, le culte des métiers résiduels de l’ère préindustrielle est bien une partie de la marque de fabrique [3] du JT de la mi-journée de TF1.

Si l’on y ajoute d’autres marronniers, comme les recettes de soupes régionales, le charme des marchés de province, la haine de l’administration aveugle, les faits divers et l’insécurité, l’argent, le paysage dessiné par ce JT évoque une version folklorisée de la France des campagnes et des villages où la « tradition », le « vrai » et l’« authentique » résistent à l’urbanisation et à la modernité. Nous n’avons évidemment rien contre les métiers d’antan, les marchés de province ou les traditions locales. Ce que nous critiquons, c’est leur mise en scène au service d’une vision du monde construite inlassablement par un journal télévisé conçu comme une image d’Épinal de la France éternelle. Et qui lui valut d’être régulièrement qualifié de conservateur, réactionnaire, poujadiste, voire pétainiste par de nombreux observateurs. Sans doute un peu de tout cela.

La France du marketing télévisuel

Dans le livre qu’ils ont consacré à JPP en 2006, La bonne soupe, comment le « 13heures » de TF1 contamine l’info, Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos rapportent comment « TF1 inventa Jean-Pierre Pernaut ». Ils exposent que l’équipe Bouygues a commandé diverses études marketing qui ont permis de définir quelle devait être la cible du JT de 13 heures, soit, pour l’essentiel, « des provinciaux qui rentrent chez eux pour déjeuner », et de quoi il convenait de leur parler, eh bien, « de leur région ».

Et qui pour ce faire ? Jean-Claude Paris, qui dirige alors la rédaction de l’information de TF1 pense à quelqu’un : Jean-Pierre Pernaut. Entre autres qualités (rapidité, organisation, sens du reportage), il note que « Pernaut est comme Poivre [4], ce sont des présentateurs très présents, mais qui savent très bien passer les plats ». On peut donc dire que JPP, qui personnifie ce JT depuis 32 ans, n’est pas pour grand’ chose dans sa conception, qu’il est un élément parmi d’autres du projet marketing de la chaîne. D’où l’observation de Michel Le Guenic, qui s’est penché sur cette question [5] : « La seule idéologie qu’on peut trouver, c’est celle du marché. L’image des régions est construite en fonction du public qui regarde le journal. Un public de retraités provinciaux. Ils veulent de la nostalgie, on leur en donne. Ils veulent des traditions, on leur en donne. Ils veulent du positif : on leur en donne aussi ». (Michel Le Guénic, interview dans Le Télégramme, 21/02/2004).

Jean-Pierre Pernaut a appliqué cette approche marketing tout en apportant sa touche, avec une grande efficacité puisqu’il est resté en tête des JT de la mi-journée tout au long de sa longue carrière. Notons tout de même que le projet initial du JT de 13h contenait également une composante éditoriale plus ambitieuse, avec notamment la fondation par Christian Dauriac [6] (faussement attribuée, en général, à JPP) du réseau de correspondants régionaux en liaison avec la PQR. : une agence d’images (12 bureaux en fin 1987, 19 en 2020) qui devait permettre de fournir une information non-institutionnelle et réactive (selon son créateur), désenclaver l’information de la capitale et donner la parole à celles et ceux qui ne l’avaient pas, au lieu de la confier au personnel politique et aux notables locaux ; faire une télévision plus proche des citoyens, généralement négligés, de la province. Mais qui a fini par servir à fournir les ingrédients régionaux de la « bonne soupe ». « L’audience », parait-il, était là.

Dépolitisation à outrance

C’est donc en interprète zélé de la stratégie axée sur la vie régionale qu’a officié le présentateur préféré de la France rurale. Une polarisation éditoriale qui implique de sérieux angles morts.

Pour commencer, JPP fait l’impasse totale sur l’information internationale, sauf évidemment, événement majeur, incontournable (Tsunami, Twin towers). Là-dessus, il a une théorie : « Si j’ai envie d’avoir des nouvelles sur Israël, je me branche sur une chaîne israélienne. Si je veux des infos pointues sur les élections américaines, je me branche sur CNN. Et si les Japonais et les Américains veulent avoir des informations sur les vendanges, ils viennent voir le journal de TF1. » (cité par Michel Le Guénic). Et si on veut des informations sur le Japon, on se branche sur 日本放送協会 [7]. Une telle vision journalistique laisse pantois.

Quant à l’information politique nationale, si elle n’est pas expédiée en début de journal en quelques secondes sur un ton maussade, elle n’est envisagée en général que sous l’aspect de ses conséquences régionales consignées en « reportages » sous forme de micros-trottoirs, dont sont la plupart du temps exclus les représentants politiques, même locaux. Plus largement, comme nous disions dans un article analysant les sujets du JT de JPP, « cette “politique de la dépolitisation” – pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu -, qui noie les informations pertinentes sous un amoncellement de reportages secondaires ou anecdotiques et de “sujets de proximité”, est par elle-même une politisation droitière de l’information. »

La dépolitisation de l’information à la sauce JPP ne se limite pas à noyer le politique dans le régional, elle s’applique à la politique elle-même. Lorsque il ne peut pas faire autrement que parler de politique, il la dépolitise. Ce fut le cas lors des élections présidentielles de 2007. Les questions qu’il pose aux différents candidats et candidates sont sensées éclairer les électeurs sur leur personnalité profonde, leurs racines, leurs goûts culinaires, leurs chanteurs préférés, leurs loisirs… tout sauf leur projet politique. Avec, entre autres, cette phrase conclusive d’un entretien avec Dominique Voynet, qui mériterait à elle seule, tout un article : « Donc, en dépit de la politique, vous restez une femme normale  ». En d’autres termes : l’intérêt pour la politique ne fait pas partie de la normalité des « femmes normales » ! Rebelote avec les élections européennes de 2014, suivies sur le JT de JPP par un de nos journalistes : même mépris, frisant la grossièreté, pour ces élections si éloignées de nos terroirs, et les petits candidats auxquels il n’accorde que quelques secondes d’expression.

Au chevet des « usagers victimes » : le micro-trottoir tout puissant

Le JT de Jean-Pierre Pernaut a un côté kafkaïen. Comme le soulignent Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos : « Comme jamais les journalistes de Pernaut n’interviewent d’officiels, de directeurs de maisons de retraite, d’hôpitaux ou de préfets, seule la parole des usagers, autant dire des victimes, est recueillie » (op.cit., p. 132). Si bien que le téléspectateur n’a aucun moyen de connaître les raisons officielles de la fermeture de telle maison de retraite, hôpital, bureau de poste, etc. Seule est recueillie, en micro-trottoir, la parole des usagers, évidemment déçus, qui n’en savent pas davantage. Ce qui donne à penser que c’est la main invisible d’une administration arbitraire (et non pas, par exemple, une exigence de rentabilité des services publics portée par une direction d’entreprise) qui est la seule cause des malheurs de la population. C’est là, évidemment, un autre (puissant) versant de la dépolitisation.

Même positionnement lors des mouvements sociaux, où ce sont les grévistes qui tiennent le rôle de responsable arbitraire des malheurs des usagers. Le JT de 13 heures promène son micro toujours du côté des usagers des transports « pris en otages », lycéens « privés de « bac », etc. Et, parallèlement, oublie systématiquement les revendications des manifestants. Les exemples ne manquent pas, depuis les grèves des cheminots de 2003, lors du mouvement contre le CPE en 2005-2006 [8], ou encore de la journée de grève nationale du 29 janvier 2009. Il est bien évident que si l’on ne mentionne pas les revendications ni leurs raisons, les grèves semblent ne jamais exister, et les grévistes n’agir que pour nuire à l’usager « innocent ».

En tout état de cause, comme nous le disions à propos du traitement d’une grève à EDF en 2009, « parmi les traditions françaises, toujours très chères à Pernaut, celle de la révolte ne semble pas être celle qu’il affectionne le plus… » !

En témoigne, entre autres, son attaque contre les grévistes de la SNCF, au cours du JT du 8 mars 2016, où il déclarait que les cheminots avaient « 60 jours de congés par an », et « un salaire de 2409 euros brut par mois ». Ce qui lui valut une pétition signée par 20 000 personnes qui le contraignit à un rectificatif : « Les congés payés des cheminots, et c’est le chiffre à retenir, c’est 28 jours, plus le reste, jours fériés et RTT, comme toutes les autres entreprises. » Un épisode dans la lignée d’une tradition de désinformation chez JPP : cinq ans plus tôt, en 2011, le 13h s’illustrait par un nouveau bidonnage lors d’un sujet consacré au contrat de responsabilité parentale :

Le reportage […] montrait une mère de famille éplorée, qui racontait qu’elle ne savait plus comment s’occuper de son enfant qui n’allait plus à l’école. Le tout ponctuant un vibrant hommage à Éric Ciotti. Problème, la mère en question est en fait célibataire et sans enfant, mais surtout c’est l’attachée presse du Conseil Général des Alpes-Maritimes [Éric Ciotti] [9] .

À l’époque, JPP battait sa coulpe en direct le lendemain : « Nous sommes sincèrement désolés de ce manquement inadmissible au sérieux, à l’éthique et à la déontologie de l’information. C’est la première fois dans l’histoire de nos journaux. » Ce n’était pourtant pas la première… ni malheureusement la dernière !

Zemmour successeur de Pernaut ?

Divers commentateurs ont salué, dans les grands médias, le départ de JPP du 13 heures. La plupart élogieux, de la part de confrères attendris (Gilles Bouleau : « Mon JPP d’amour ») ou de politiques quelque peu droitiers (Éric Ciotti : « Merci Jean-Pierre Pernaut, 32 ans de passion de l‘information », Christian Estrosi : « Cet infatigable défenseur et promoteur des territoires qui font la richesse et l’identité de la France »).

Sans oublier Marine Le Pen :

Jean-Pierre Pernaut est un peu une exception culturelle dans le journalisme français actuel. Qui, mieux que lui, a donné une visibilité à une certaine France, celle des terroirs, celle qui fait encore rêver le monde ? Félicitations et merci à lui !

Et pour finir, l’admiration sans réserve d’Éric Zemmour :

Pernaut, c’est la France profonde, c’est presque un gilet jaune […]. C’est pour ça qu’il était méprisé, brocardé, vilipendé, c’est parce que on voyait bien que son journal incarnait une ligne idéologique, et qu’il y en avait qui détestaient cette ligne. Et qu’est-ce que c’est cette ligne ? C’est la France qui parle aux Français, c’est la France qui aime la France, c’est la France qui aime les paysages de la France, la France qui aime les traditions, qui aime les mœurs, les couleurs, tout l’esprit français… » (Éric Zemmour, CNews, 16/09/2020)

Daniel Schneidermann, dans une de ses chroniques pour Libération, « De Jean-Pierre Pernaut à Éric Zemmour », souligne d’ailleurs la proximité d’inspiration des deux hommes et leur commune idéologie, à la différence près, selon lui, qu’elle est implicite chez JPP et explicite chez Zemmour :

Pourtant, Pernaut et Zemmour ne se confondent pas. Entre les deux icônes tricolores s’ouvre le grand fossé qui sépare l’implicite de l’explicite. « On voyait bien que son journal incarnait une ligne idéologique, et qu’il y en avait qui détestaient cette ligne », analyse Zemmour. Toute la définition de Pernaut est dans ce « on voyait bien ». On le « voyait bien », oui, car cette ligne idéologique n’était jamais énoncée, jamais revendiquée, jamais dévoilée.

Ou presque… Rappelons-nous tout de même cette formidable transition signée JPP entre deux reportages d’un 13h de novembre 2016 :

Voilà, plus de places pour les sans-abri, mais en même temps les centres pour migrants continuent à ouvrir partout en France.

Ou encore cette consigne divulguée par Le Canard enchaîné du 21 février 2019 :

Pour son Jité de TF1 du 12 février, Jean-Pierre Pernaut constate qu’un sujet est consacré au projet de loi rendant obligatoire la présence des drapeaux français et européen, ainsi que du refrain de « La Marseillaise » dans les salles de classe. En passant une tête en salle de visionnage, JPP s’aperçoit que le micro-trottoir réalisé donne notamment la parole à une maman d’élèves portant un foulard […]. Pernaut arrête tout : « Il n’y aura pas de femmes voilées dans mon journal ! » Et de couper court à toute protestation : « C’est mon journal, je fais ce que je veux ! »

Mais il est vrai que JPP ne s’affiche pas, tel un Zemmour, comme un zélateur des idées d’extrême droite. Si Zemmour se réclame de lui, lui ne se réclame pas de Zemmour.

Cela dit, au vu de l’emprise croissante de l’expression de cette extrême droite sur les écrans, on peut augurer qu’avec le départ de Jean-Pierre Pernaut, « le grand fossé qui sépare l’implicite de l’explicite » se réduira probablement encore au bénéfice de l’explicite zemmourien…

Jean Pérès




Source: Acrimed.org