Quelle que soit l’ampleur de la mobilisation du 5 décembre, il faut dès maintenant se poser la question des suites pour ne pas se retrouver les bras ballants face aux événements.

Dès le 5 décembre, le mouvement contre le projet Delevoye de réforme des retraites va partir sur les chapeaux de roue à la SNCF et à la RATP. Du côté des fonctionnaires, la mobilisation sera également très forte dans les secteurs les plus touchés par la réforme, notamment dans l’éducation, mais la reconduction n’est pas encore partout à l’ordre du jour.

Dans le privé, les appels à la grève qui fleurissent dans certaines régions ou entreprises laissent également augurer un haut niveau de mobilisation. Mais la bataille des retraites ne se jouera pas uniquement le 5 décembre et les jours qui suivront seront déterminants pour la suite du mouvement. Dans toute situation politique, l’enjeu principal est de ne pas subir les événements mais plutôt de les anticiper pour s’adapter et proposer des actions en phase avec la réalité.

Plusieurs scénarios peuvent d’ores et déjà être envisagés, depuis le plus déprimant (une grève finalement décevante le 5 décembre avec une mobilisation qui peine à se poursuivre, y compris à la SNCF ou à la RATP) jusqu’au plus enthousiasmant : une grève d’une ampleur exceptionnelle dès le 5 décembre, qui se prolonge et se généralise, ouvrant ainsi de nouveaux horizons).

Informer et mobiliser

Dans le pire des cas, il ne faudra pas perdre de vue que la lutte ne s’arrêtera de toute façon pas là et que le gouvernement n’est pas près de faire adopter le projet de loi qu’il garde jusqu’à présent dans les tiroirs. Une faible mobilisation ne constituera pas un bon signal mais devra résonner comme un encouragement à poursuivre le travail patient d’information, de discussion et d’incitation à l’action. Car, même si les sondages témoignent d’un soutien majoritaire à la grève, en particulier parmi les ouvriers, les employé·es et les agent·es du secteur public, il y a toujours un pas à franchir entre le désaccord passif et la contestation active [1].

Pousser les travailleurs et les travailleuses à franchir ce pas, c’est la tâche principale des militant·es, dans tous les secteurs professionnels. Ce qu’il faut éviter, c’est une grève « par procuration » qui ne reposerait que sur les transports. Cela passe par des tournées d’ateliers ou de services, des prises de parole à la cantine ou pendant les pauses, des réunions sur les lieux de travail ou en direction de l’ensemble de la population, des assemblées générales lorsque cela est possible, des collages d’affiches ou des distributions de tracts dans les boîtes aux lettres. Bref, ne pas lésiner sur les moyens pour que Macron ait de bonnes raisons de continuer à avoir peur.

Ne pas esquiver les questions d’organisation

Si la mobilisation s’avère très réussie le 5 décembre, il ne faudra pas pour autant se sentir pousser des ailes car une journée de grève isolée ne peut pas suffire à faire basculer le rapport de force. Pour gagner, il faut que la grève se prolonge et se développe. Et, pour cela, il faut que les grévistes puissent se retrouver pour échanger, débattre et décider. Là encore, cela suppose d’avoir anticipé pour permettre aux grévistes de se réunir localement en assemblées générales et pour poser clairement les enjeux lors des discussions : veut-on s’arrêter là ou veut-on pousser l’avantage ? Si on veut continuer, il est indispensable de se doter d’outils pour organiser la suite : où va-t-on se réunir demain et comment va-t-on y aller ? Quelles actions va-t-on mener pour s’attacher la solidarité de la population (ce qui peut passer par une caisse de grève, en étudiant bien la question [2]), pour occuper le terrain et rendre la grève visible dans l’espace public, pour l’étendre à d’autres secteurs ? Comment faire le lien entre les différents secteurs professionnels en lutte ? Enfin, qui va organiser tout cela : une intersyndicale ou un comité de grève ad hoc rendant des comptes devant des grévistes ? – autant de questions que les militant·es doivent se poser.

Ces questions peuvent sembler évidentes mais cela fait bien longtemps que nous n’avons pas eu à nous les poser et il ne faudrait pas qu’un défaut d’anticipation donne l’avantage au camp d’en face, car nous ne manquerons pas d’adversaires politiques dans cette bataille : depuis les patrons, qui hésiteront sans doute entre le soutien inconditionnel à Macron, leur champion idéologique, et la préservation de leurs intérêts économiques, jusqu’aux ténors de l’extrême droite, qui savent trop bien ce qu’ils ont à perdre si les questions sociales relèguent à l’arrière plan leurs préoccupations racistes et xénophobes.

De l’audace, encore de l’audace

Autant se le dire tout de suite : si la grève fait exploser le compteur, il ne va pas falloir être tétanisé·es mais au contraire faire preuve d’audace pour ne pas s’arrêter à la question des retraites. Les retraites, c’est le champ de bataille choisi par Macron pour affronter le mouvement ouvrier. S’il recule, il faudra aller plus loin et passer à l’offensive : reconquérir les droits grignotés, en conquérir de nouveaux et poser la question de la transformation de la société dans son ensemble, comme nous y invitent aussi les mobilisations antiracistes et féministes.

Tout le monde ne sera pas d’accord avec ça et c’est aux révolutionnaires qu’il appartiendra de prouver qu’on ne peut améliorer durablement nos conditions d’existence sans rompre avec le capitalisme. Tous les contre-pouvoirs que nous essayons de développer aujourd’hui pour mettre en échec Macron doivent servir, demain, à dessiner un autre horizon, débarrassé de l’exploitation et de la course au profit. C’est ça, notre projet.

Benjamin Bakin (UCL Paris Nord Est)


La précarité tue

Le 8 novembre, A., un étudiant de 22 ans s’est immolé par le feu devant le bâtiment du Crous à Lyon. En détresse économique, ce militant de Solidaires-Étudiant·es avait perdu sa bourse et son logement. Et même lorsqu’il avait encore sa bourse, écrivait-il dans sa lettre d’adieu, « 450 euros par mois, est-ce suffisant pour vivre ? » Alors qu’il était hospitalisé, entre la vie et la mort, une cinquantaine de rassemblements ont été organisés par son syndicat dans tout le pays, pour dénoncer la précarité étudiante mais aussi, plus généralement, de toutes et tous.

Le gouvernement, pour sa part, n’a cessé de réfuter la dimension politique et sociale de ce drame, préférant condamner la « violence » contre les grilles du ministère ou la conférence annulée de François Hollande, alors que la lettre d’adieu d’A. le nommait parmi les responsables de la hausse de la précarité, avec Macron et Sarkozy. Enjoignant ses camarades à continuer la lutte, A. a conclu sa lettre par ces mots : « Vive le socialisme, vive l’autogestion, vive la Sécu. ». Tâchons d’être à la hauteur de son appel.


Article publié le 03 Déc 2019 sur Unioncommunistelibertaire.org