Comme chaque année, les « baromètres » pointent une défiance croissante de la population vis-à-vis des médias dominants ; de quoi tirer, comme chaque année, quelques larmichettes aux commentateurs médiatiques. Mais comment s’en étonner face à l’accueil réservé aux grévistes, invectivés, moqués ou chahutés en plateau ? Comment s’en étonner face au silence médiatique sur des pans entiers des mobilisations en cours – y compris les initiatives les plus créatives ? Comment s’en étonner face à la déférence avec laquelle ministres et secrétaires d’État sont reçus chaque jour sur des chaînes de télé ou stations de radio devenues, pour bon nombre d’entre elles, des canaux de diffusion d’éléments de langage et de mensonges gouvernementaux ? Bref, comment s’étonner de cette exaspération légitime du public, au vu de la couverture systématiquement partielle et partiale, si ce n’est « radicalisée » – pour reprendre un terme cher aux squatteurs de plateaux – du mouvement social actuel ?

Dernier exemple en date de mauvais traitement médiatique : celui dont fait l’objet la mobilisation contre le nouveau « BAC Blanquer » et la formule des « E3C ». Après « le grand n’importe quoi médiatique » autour de leurs salaires, les enseignants ont une nouvelle fois mauvaise presse.

Dans les JT : circulez !

Alors que la grève contre la réforme des retraites surpasse celle de 2003 dans le corps enseignant, les « épreuves communes de contrôle continu », décriées unanimement (et depuis longtemps) par une intersyndicale représentative réunissant 12 syndicats enseignants, augmentent le mécontentement général. En cours depuis plusieurs jours, l’organisation de ces épreuves se heurte cependant à une forte mobilisation des professeurs, élèves et parents d’élèves. Des manifestations, distribution de tracts, blocages, et bien d’autres actions créatives ont lieu partout en métropole et en Outre-mer, entraînant des perturbations, reports et suspensions d’épreuves.

Assumant le travail de mise en perspective dont devraient se charger les grands médias s’ils prenaient la peine d’enquêter sur ces initiatives, un collectif met à jour une carte interactive pour mesurer l’ampleur de la mobilisation [1]. Salutaire, ce travail permet également de palier les dénis de réalité du ministère et de Jean-Michel Blanquer, atteignant ces temps-ci des proportions himalayennes, facilités par une partie des médias qui, pourtant, ne manquent pas de ressources pour porter la contradiction.

La presse, et surtout la presse locale (pour des raisons évidentes), se font l’écho des mobilisations [2]. Mais du côté de la télévision nationale et de ses JT, le résultat est… accablant.

Commençons par TF1 : le bilan sera court puisqu’inexistant. Les JT de 20h des 20 et 21 janvier n’ont tout simplement pas dit un mot de cette mobilisation ni des perturbations d’épreuves. Au 20h de France 2, on compte une brève de 23 secondes le 20 janvier, suivie d’un sujet de 2 minutes et 14 secondes le lendemain. Le détail donne la mesure de la désinformation.

Citons in extenso la brève d’Anne-Sophie Lapix :

Les élèves de première de près de 400 lycées ont inauguré les épreuves communes de contrôle continu aujourd’hui, des épreuves qui se feront en trois temps et qui compteront pour 30 % de la note au baccalauréat. Elles ont été perturbées dans une quarantaine d’établissements et même reportées dans 10. En Martinique, 50 des 60 établissements du secondaire sont bloqués par des enseignants également mobilisés contre la réforme des retraites.

C’est tout ? C’est tout. Un service minimum qui ne se cache en rien, ou presque : les chiffres avancés (selon lesquels 10% des établissements seraient concernés par des « perturbations ») proviennent tout droit des communiqués du ministère. La rédaction de France 2 osera-t-elle invoquer la protection des sources pour justifier le fait de ne pas le préciser aux téléspectateurs ? Pourtant, et afin de garantir un semblant d’objectivité, il ne semblait pas insurmontable de citer l’existence des chiffres (près de quatre fois supérieurs) des syndicats, ce que fit l’AFP dans une dépêche précédant la diffusion du JT.

Où l’on peut lire :

Selon un premier décompte du Snes-FSU, premier syndicat du secondaire, « 40% des établissements qui passaient les épreuves ont été concernés par des grèves, des manifestations ou encore des actions symboliques ».

Et la rédaction du service public ne se rattrape pas le lendemain. Pis : loin de faire état des mobilisations qui se sont poursuivies dans la journée, France 2 axe son seul et unique sujet sur… les sanctions prononcées à l’encontre des professeurs mobilisés en juillet 2019 ! Anne-Sophie Lapix dans le texte :

Hier [et aujourd’hui ? NDLR], une dizaine de lycées ont dû repousser les épreuves de contrôle continu du nouveau BAC car des enseignants les ont perturbées. Voilà qui a rappelé des souvenirs. En juin dernier, plus de 4 000 enseignants opposés à la réforme du BAC avaient bloqué les copies ou les avaient rendues en retard. Eh bien ils ont été sanctionnés, le plus souvent par des retenues sur leurs salaires.

S’ensuit un reportage de 1 minute et 52 secondes, reprenant à nouveau les chiffres du ministère. Si une syndicaliste et une professeure témoignent, l’indigence du format et de l’angle choisi ne laisse en réalité aucune place à la compréhension des enjeux de cet épisode [3].

Des esprits facétieux pourraient, en outre, entrevoir dans ce choix éditorial rétroactif une promotion de l’entreprise d’intimidation des professeurs activement menée par Jean-Michel Blanquer. Et relayée, du reste, par d’autres médias comme RTL qui joue au premier de la classe : « Au moment où une menace de grève pèse sur les nouvelles épreuves communes de contrôle continu du baccalauréat qui commencent à partir de ce lundi 20 janvier, RTL révèle les sanctions infligées aux profs qui avaient perturbé le bac en juin et juillet dernier. »

Il va sans dire que ce 22 janvier, France 2 passera sous silence les différentes actions menées partout en France : pas un mot des revendications des enseignants, pas un mot d’analyse du pourquoi du comment, pas une image de la moindre mobilisation dans les lycées. Il en sera de même le 23, 24, 25 et 26 janvier : aucun titre, aucun sujet sur cette mobilisation au 20h. Pourtant là encore, il suffisait à la rédaction de se reporter aux multiples articles publiés dans la rubrique de France 3 Régions – pour ne donner qu’une solution peu coûteuse… et réalisable en interne.

Ajoutons que l’invisibilisation et le mépris médiatiques croissent à mesure que l’on s’éloigne des rédactions parisiennes. Ainsi les Outre-mer ne rentrent-ils pas dans le logiciel de France 2, alors qu’en Martinique, pour ne citer qu’un exemple, la mobilisation des professeurs est au plus haut : selon France-Antilles Martinique le 20 janvier, « 50 collèges et lycées publics (sur 66) étaient bloqués ». Des chiffres qui gonflent même au fil des jours puisque le 23 janvier, le même média nous informe que « la mobilisation des personnels du second degré contre les réformes des retraites et du bac est totale. [Le 22 janvier], 42 collèges sur 43, 14 lycées sur 14, et 8 lycées professionnels sur 9 étaient bloqués. » En Guadeloupe, il en va de même.

Mais tout cela ne mérite pas plus qu’une phrase selon France 2, semblant faire sienne la lucidité de Jean-Michel Blanquer : « Je note que des territoires entiers ne connaissent aucun problème. Par exemple, dans tout l’outre-mer, tout se passe bien, mais c’est aussi le cas dans d’autres académies. » [4]

Bref : la chaîne de service public signe un traitement de cette mobilisation au diapason de celui qu’elle réserve au mouvement contre la réforme des retraites, dont nous avons rendu compte à deux reprises du caractère propagandiste [5].

Explication possible : la sidération. Le JT du 21 janvier se conclut en effet par un sujet qui passionne les journalistes de microcosme, en tout cas visiblement davantage que la mise en coupe réglée de l’enseignement public : le « Megxit », soit, pour les non-initiés, le retrait du prince Harry de la famille royale britannique. Un sujet plus long que celui dédié aux professeurs, mais aussi infiniment plus compassionnel : « La « grande tristesse » du prince Harry ». Et qui s’inscrit en plein dans la lignée du journalisme de « tapis rouges » : de quoi faire de la concurrence à Léa Salamé – et à son interview en direct du Liban d’un patron millionnaire et repris de justice en cavale.

Et sur BFM ? Tapie !

La mobilisation enseignante n’a pas non plus intéressé BFM-TV, principale chaîne d’info en continu de ce pays, reprise en main en septembre 2019 par Marc-Olivier Fogiel, qui clamait sa politique éditoriale en août dans le JDD : « L’ambition, c’est « tout savoir, mieux comprendre » ». Et d’annoncer mettre l’accent sur « le décryptage et la proximité ». Le 21 janvier (comme la plupart du temps sur la chaîne), il n’y eut pourtant ni l’un ni l’autre.

De 17h à minuit, BFM-TV et son vaste réseau de correspondants n’ont pas trouvé ne serait-ce qu’une minute d’antenne pour donner à voir la mobilisation des enseignants. Les JT de 18h, 19h et 20h, comme les émissions de « débat » qui se déroulent entretemps, ont tourné autour des trois mêmes sujets : l’intrusion d’opposants à la réforme des retraites dans les locaux de la CFDT, Macron à Versailles en compagnie de patrons, et une vidéo virale de violence policière (avec, de temps en temps, une attention aux malheurs du Prince Harry, à l’« attractivité de la France » et à un projet d’attentat déjoué).

À partir de 20h30, c’est le début du festival Bernard Tapie : l’homme d’affaires est en plateau, puis Bruce Toussaint diffuse un documentaire-maison qui lui est dédié, puis Bernard Tapie est à nouveau en plateau avant que le documentaire ne soit diffusé une nouvelle fois. Ce petit manège durant jusqu’à minuit, les mobilisations des professeurs n’auront nulle part fait partie du voyage : circulez, il n’y a rien à voir.

Certes, les jours précédents, la chaîne a évoqué le mécontentement… au gré des éternels mêmes formats courts, déséquilibrés, et cadrés selon les mêmes « formules choc » :





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Si l’on cumule les audiences des journaux de 20h de BFM-TV, TF1 et France 2 le 21 janvier, ce sont environ 11,5 millions de téléspectateurs [6] qui n’auront quasiment pas entendu parler de la mobilisation contre les « E3C ». Et comme nous l’avons vu, les jours suivants n’ont pas changé la donne. « Défiance, défiance »…

Pauline Perrenot


Article publié le 27 Jan 2020 sur Acrimed.org