Alors qu’elle avait Ă©tĂ© interdite, la manifestation « justice pour Adama ! Â» du 2 juin a rassemblĂ© une foule monstre devant le Tribunal de Paris. A SaintĂ©, des rassemblements ont suivi les 3, 4 et 5 juin [1]. Le rassemblement du 5 juin a mobilisĂ© environ 2000 personnes et permis des prises de paroles spontanĂ©es. Pour cela, quelques personnes ont crĂ©Ă© le compte instagram manif_42, prĂ©misses d’une organisation collective autour du racisme et des violences policières. Entretien de Couac avec S. et J.

Couac : Comment les premières manifestations se sont organisĂ©es Ă  SaintĂ© ?

S. : Le racisme il n’y en n’a pas qu’aux États-Unis, il y en a en France, il y en a partout. Ce qu’il s’est passĂ© aux États-Unis, la mort de Georges Floyd puis l’expertise pour Adama ont fait sortir les gens. La vidĂ©o a tournĂ©e et les gens se sont dit : « ce n’est pas parce que je suis noir que je peux mĂ©riter une arrestation comme ça ou de mourir Â». Et quand on parle de violences policières, il y a aussi les blessĂ©s. Moi qui ai fait les manifestations gilets jaunes pendant un an et demi, j’ai vu des scènes qui m’ont vraiment marquĂ©. Des tirs de LBD dans la joue, Ă  Lyon il y a trois-quatre mois. A Saint-Étienne aussi, un jeune Syrien, Hadi, avait aussi Ă©tĂ© victime. On n’était pas Ă  l’origine de la première manif [celle du 3 juin]. Moi j’ai vu un appel le matin mĂŞme sur Snapchat. Je crois que ce sont des lycĂ©ens qui l’ont organisĂ©e. Je m’y suis rendu et ça nous a permis de nous rencontrer.

J. : Il n’y a pas eu d’affiche ou autre. Ça s’est vraiment fait de manière spontanĂ©e. Il n’y avait pas d’organisation proprement dite. C’est la première fois que je me mobilise rĂ©ellement pour manifester. D’habitude quand je voyais les manifestations, je soutenais la cause mais un peu Ă  l’écart, pas physiquement je dirai, pas en prĂ©sence. Étant donnĂ© que c’est une cause qui me touche directement, les violences policières, le racisme surtout, je me suis dit que c’était le moment de se mobiliser, de se faire entendre par rapport Ă  tout ça… Pour le vendredi c’était Ă  l’appel de plusieurs organisations. Des groupes se sont mobilisĂ©s contre les violences policières. Il y avait notamment la famille de Mohamed Benmouna. Les personnes concernĂ©es ont pris la parole. C’est vraiment l’occasion pour les personnes qui se sentent victimes ou qui ont eu des proches qui sont touchĂ©s par ça de tĂ©moigner.

Comment expliquez-vous que la parole se libère maintenant ?

S. : il y en a marre de ces violences lĂ . Surtout qu’ils ne sont jamais punis. Quand j’entends monsieur Castaner dire qu’il n’y a pas de violences policières ça me fait bien rire. Des violences policières il y en a partout et sous toutes les formes.

« Vous allez vous plaindre auprès de qui ? Pas auprès des personnes qui n’ont jamais vĂ©cu ça. Â»

J. : Il y a une saturation, une accumulation d’évĂ©nements qui font qu’on en a assez. On parle des violences qu’on voit Ă  la tĂ©lĂ©vision mais il y en a beaucoup qui se passent sans que les personnes les dĂ©clarent. Par exemple, un ami m’a racontĂ© qu’à Saint-Étienne, il y a peu de temps, il Ă©tait en voiture, c’était le soir et il rentrait chez lui. Il est noir. Il a fait une petite infraction, il n’a pas mis de clignotant. Il s’est fait contrĂ´ler par la BAC. L’un d’eux lui a mis un coup et l’a mis par terre. Ils l’ont emmenĂ© au commissariat. LĂ -bas, un autre noir avait Ă©tĂ© arrĂŞtĂ© avant et le policier lui dis : « il y a ton ami singe qui est lĂ  Â». On connait tellement d’anecdotes de ce genre… Et ce n’est pas qu’avec la police le racisme. Il y a Ă  l’universitĂ©, Ă  l’école d’architecture [2]… Je suis Ă  l’universitĂ© et l’un de mes amis a demandĂ© un logement au CROUS qui lui a rĂ©pondu : « on attend qu’il y ait le nombre suffisant de blancs et après on prendra d’autres personnes Â». C’est lĂ  qu’on comprend qu’il y a un quota Ă  respecter et une banalisation du racisme. Et de toute façon vous allez vous plaindre auprès de qui ? Pas auprès des personnes qui n’ont jamais vĂ©cu ça. Elles ne vont pas comprendre.

Comment avez-vous pris connaissance du racisme qui règne Ă  l’école d’architecture ? On voit dans les commentaires que c’est quelque chose de rĂ©current. La parole se libère aujourd’hui ou les oreilles sont plus attentives ?

J. : C’est une personne qui nous a envoyĂ© les photos et les vidĂ©os. Ensuite on a vĂ©rifiĂ© l’information parce qu’on ne peut pas relayer sans vĂ©rifier. Et on s’est ensuite rendu compte qu’il y avait d’autres pages qui relayaient cette information. Dans tous les cas, Ă  partir du moment oĂą on voit une personne grimĂ©e en noir, il n’y a pas vraiment de vĂ©rification Ă  faire. Un blackface reste un blackface. L’image date de l’an dernier et une vidĂ©o, qui contient une blague raciste vis-Ă -vis des asiatiques, date de cette annĂ©e. C’est le mĂŞme groupe d’étudiants. Tant qu’ils resteront impunis, ils continueront.

Quel rĂ´le vous donnez Ă  votre collectif ?

J. : C’est plutĂ´t de relayer les informations. On n’est pas une structure bien ossĂ©e. On guette les rĂ©seaux sociaux, on vĂ©rifie les informations et on relaie. Il y a beaucoup de personnes très actives, avec lesquelles on est en lien. Je les considère aussi comme faisant partie de ce collectif. Je pense que tout ça n’était pas du tout prĂ©sent Ă  Saint-Étienne. C’est vraiment une toute première, alors qu’il y a une grande diversitĂ© de population ici.

S. : Il y a 400 personnes environ sur le compte Instagram. On est 3-4 Ă  s’occuper de ça. On pourrait ensuite, pourquoi pas, monter un comitĂ©, essayer de mener des actions ensemble.

Est-ce que vos initiatives ne marquent pas justement la constitution de collectifs ?

J. : Ce serait bien s’il y a suffisamment de personnes motivĂ©es, volontaires, prĂŞtes Ă  s’engager concrètement. Pour que demain, des personnes victimes sachent oĂą se diriger. Parce que sinon, si tu subis un acte raciste tu vas voir la police. Mais, la majeure partie du temps, la police s’en fout. Tu vas te plaindre auprès de personnes qui disent : Â« il y a ton ami singe qui est lĂ  Â» ? Ça, c’est la première possibilitĂ©, qui est dĂ©jĂ  morte. La deuxième possibilitĂ© c’est de prendre un avocat ou d’aller vers des organismes. Mais il faut en crĂ©er un avec des gens engagĂ©s, qui connaissent la loi. C’est long. Et la majeure partie des gens en manifs sont des jeunes.

Vous ĂŞtes optimistes sur le mouvement en cours ?

J. : Coluche en 1980 parlait des violences policières, des arabes tuĂ©s par la police. On n’est pas les premiers, on n’est pas les derniers. Il faut que ça bouge en haut. Partout. En France, dans toute l’Europe. J’ai de la famille dans toute l’Europe et je peux trouver un membre qui peut tĂ©moigner de violences policières ou de racisme dans le pays dans lequel il est. C’est gĂ©nĂ©ralisĂ©. A force de manifester, il y a un rĂ©seau qui se crĂ©e. Certains attendant que des personnes se mettent en avant pour suivre. D’autres ne sont pas encore au courant.

S. : En 2005, les banlieues sortaient. Ă€ Argenteuil, quand Sabri s’est fait tuer par la BAC, pendant le confinement ça a bougĂ©. C’est triste Ă  dire mais je crois qu’il faut qu’il y ait un vrai drame pour que les gens sortent. Après, les jeunes ont peur de sortir, d’être rejetĂ©s ou d’être eux-mĂŞmes victimes. Un gilet jaune m’a dit qu’il ne se sentait pas concernĂ© par cette cause. Je lui ai rĂ©torquĂ© « mais tu peux l’enlever ton gilet en fait ! Tu te plains de violences policières mais tu penses qu’Adama l’a mĂ©ritĂ© et que les États-Unis sont loin. Ce n’est pas crĂ©dible. Â». Il faut ĂŞtre tous ensemble, sans Ă©tiquette. C’est triste de devoir encore se battre contre le racisme en 2020.

Justice pour Mohamed ! [3]

En 2009, Mohamed Benmouna meurt en garde Ă  vue au commissariat du Chambon-Feugerolles. A la suite de ce drame, des rĂ©voltes dĂ©noncent les violences policières dans le quartier de Firminy-Vert. D’après la police le jeune Appelou de 21 ans se serait suicidĂ© dans sa cellule en… dĂ©coupant des morceaux de matelas et en creusant des trous dans les murs pour s’y pendre. Ses proches et sa famille contestent cette version improbable en s’appuyant sur plusieurs Ă©lĂ©ments :

– L’absence de matelas lors des GAV

– La mauvaise qualitĂ© de la vidĂ©o de surveillance qui ne permet d’en tirer aucune conclusion

– L’amour de la vie de Mohamed

La maman de Mohamed rappelle lors d’une manifestation de juin 2020 : « garder Ă  vue, ça veut dire garder les yeux sur quelqu’un. Si mon fils s’est suicidĂ© comme elle le dit, oĂą Ă©tait la police Ă  ce moment-lĂ  ? Â»

Depuis 10 ans, la famille Benmouna se bat avec la justice.


Article publié le 27 AoĂ»t 2020 sur Lenumerozero.info