Février 21, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Octave Tassaert, Intérieur d’atelier, 1845, Paris, Musée du Louvre

Une extrême misère s’est installée dès le XIXe siècle que ce soit dans la classe artistique, mais aussi ouvrière. Les artistes sont les témoins de plusieurs époques mouvementées et tragiques (révolution de 1830, émeutes de 1848, sanglante Commune de Paris de 1871).

Le rôle des artistes prend un autre essor pour marquer son temps, hors des limites conventionnelles et sociales. Certain.ne.s seront maudit.e.s ( Van Gogh 1858-1890, Gauguin 1858-1903, Modigliani 1858-1920), pour le choix de leurs sujets, et leurs toiles ne seront acceptées que bien plus tard par les critiques d’art et les institutions.
Ces choix qui ne sont pas définis comme “commerciaux”, mais davantage propices à l’émotion, à la sensibilité, à la passion dévorante, qui sort des cadres habituels, suscitent l’originalité et la singularité.
Les artistes ne répondront plus à la “commande “. Ils produiront en toute liberté. C’est à ce moment-là que la ” bohème artistique” apparaîtra au milieu du XIXe siècle. Les artistes se marginaliseront pour sortir de l’asservissement et de l’assentiment d’un public bourgeois acheteur pour le goût dominant. Ils seront en rupture avec les critères et les normes du marché, ils transgresseront les règles de la peinture classique provoquant le scandale. L’artiste bohème se calquera sur celui du bohémien qui symbolise la liberté par excellence.
C’est le récit mythologique de l’entrée des artistes maudit.e.s, mais visionnaires dans la société moderne et industrielle, en quête d’une gloire rédemptrice, qui les mènera souvent jusqu’à la folie et la mort, pour ne citer que deux exemples célèbres, Van Gogh et Modigliani. Apparaissant souvent comme des génies prophétiques, solitaires, misérables, exclus et incompris par leurs contemporains.
Ce n’est pas seulement une façon de vivre, la “bohème artistique” est une posture et une philosophie, menée tambour battant sans ordre ni raison, se rapprochant d’une existence anarchiste, en marge de la société. Les “en-dehors” rejetant la société bourgeoise et rationnelle.

Aujourd’hui, les artistes contemporain.ne.s se trouvent déchiré.e.s à leur tour entre liberté et singularité, face aux normes du marché de l’art, de la spéculation qui s’imposent par une accélération des œuvres “nouvelles” et “originales” comme valeurs cotées, par exemple dans les ventes aux enchères.
Ils se sentent piégés par ces nouvelles valeurs esthétiques et ils doivent transgresser les canons de l’art classique. Ils réduisent leur démarche artistique à une “attitude”, à une “coquille vide», à une vulgaire stratégie de communication. Finalement, à une imposture. Leurs œuvres se transforment et deviennent des “gadgets”, des “produits”, des “fétiches”, des “marchandises” pour ne fabriquer que de la valeur financière.

Les artistes qui n’acceptent pas de jouer le jeu se retrouvent exclus de l’échiquier de l’art contemporain.

Le “bohémianisme” terme inventé par Charles Baudelaire (1821-1867), critique d’art émérite et poète reconnu de son vivant, veut signifier que les artistes sont anticonformistes, ne sont plus sous la protection des princes et marquent à la fois une attitude sincère et indépendante, en voulant dédier leur vie à l’art, à la “vocation”.
Aujourd’hui un.e artiste qui prend parti honnêtement pour son art est un.e artiste engagé.e, vivant d’expédients, de petits boulots pour survivre, dans le but de créer une œuvre, même si pour cela elle.il doit être incompris.e. Pauvre mais libre, dégagé.e de toute contrainte marchande ou institutionnelle. L’œuvre passe avant tout le reste. Carte blanche à la création et seulement à cette condition, l’artiste pourra s’élever dans sa totalité à sa recherche et finalement aboutir à une reconnaissance populaire, libératrice et émancipatrice.

Juan Chica Ventura
Groupe anarchiste Salvador-Seguí




Source: Monde-libertaire.fr