Chaque jour, l’armée turque et ses supplétifs prennent pour cible les populations sous prétexte de combattre le « terrorisme » des YPG kurdes (branche armée du PYD, équivalent syrien du PKK), comme, dans les villes de l’insurrection syrienne, l’écrasement du peuple en révolte est présenté depuis huit ans par Assad et Poutine comme une lutte contre le « terrorisme ». Les manifestations s’opposant en France à l’invasion du Rojava (région du nord de la Syrie, où vivent de nombreux Kurdes) se bornent à dénoncer Erdogan et les « djihadistes ». Pourtant, nous devons rappeler que cette guerre entre les YPG d’une part, et d’autre part des bataillons issus de l’opposition à Assad et maintenant au service d’Erdogan, a été rendue possible par la transformation de cette opposition en ensemble de mercenaires travaillant pour celui qui assurait leur protection, au fur et à mesure des trêves faisant suite à une répression féroce de l’insurrection par le régime.

Aussi, alors que l’expérience politique menée au Rojava est idéalisée par la gauche occidentale, qui la qualifie d’autogestionnaire sans citer un seul exemple concret, nous devons rappeler que l’autonomie de cette région ne découle pas d’un soulèvement, mais, dès 2011, d’un accord conclu entre le régime de Bachar Al-Assad et le PYD (parti historiquement proche du régime et minoritaire au sein des Kurdes syriens), contre les forces kurdes qui s’opposaient au régime en compagnie des autres Syriens. De 2011 à aujourd’hui, en échange du retrait des troupes de l’armée de Bachar Al-Assad du Rojava, les YPG se sont chargés d’interdire et de réprimer les manifestations contre le régime, d’intimider, d’arrêter ou de faire disparaître leurs opposants. Puis, en 2015, dans un contexte de développement de l’État Islamique et de répression de l’insurrection syrienne, les YPG ont conclu un double accord : avec les États-Unis contre l’Etat islamique d’une part, avec la Russie contre la rébellion d’autre part.

Après avoir réprimé les manifestations de l’opposition à Assad dans les villes, les villages et les quartiers kurdes, les YPG ont combattu en 2016 avec le soutien aérien russe et aux côtes de l’armée syrienne, contre les rebelles à Menagh, Tell Rifaat et Alep, et plus récemment, ont mené aux côtés des soldats du régime des offensives contre l’opposition à Deir ez-zor et Idlib. En plus d’avoir participé à la victoire du régime sur les rebelles syriens, les YPG sont souvent perçus comme des envahisseurs par les populations arabes des villes qu’ils occupent, et ont été accusés de nettoyage ethnique. En juillet et août 2015, des chercheurs d’Amnesty International se sont rendus dans 14 villes et villages des gouvernorats d’Hassaké et de Raqqa, et en ont conclu à l’existence de démolitions de logements et de déplacements forcés de populations sur des bases ethniques. Si les YPG ont parfois été dans un premier temps accueillis d’une manière relativement favorables dans les villes arabes reprises à l’État Islamique, comme à Manbij ou dans la région d’Hassaké, ils se sont vite vus reprocher d’imposer leur joug politique, de mettre en place une conscription forcée dans les brigades des « Forces Démocratiques Syriennes » qu’ils dominent, de ne pas permettre aux conseils locaux issus de la révolution et élus par les habitants de revenir siéger, et d’empêcher le retour des réfugiés arabes dans leurs villes d’origine. Aujourd’hui, le retour du régime dans les villes que le PYD est prêt à remettre à l’armée syrienne est la perspective la plus terrifiante qui soit pour nombre d’habitants, connus pour avoir participé au soulèvement contre Assad.

Parallèlement, au fur et à mesure de la militarisation du conflit entraînée par la répression de l’insurrection par le régime et ses alliés russe et iranien, une partie de l’opposition armée à Assad, extrêmement affaiblie, a développé un sectarisme et une hostilité à l’égard des Kurdes, et s’est transformée en une fédération de mercenaires au service d’Erdogan. L’ « armée nationale syrienne », créée en 2018 au bénéfice de l’Etat turc, regroupe différentes brigades qui n’ont plus grand chose à voir avec le vent d’insurrection qui avait soufflé en 2011, et participent dorénavant à l’invasion du Kurdistan au bénéfice de l’oppresseur historique du peuple kurde. A Afrin, ville conquise en 2018 par les mercenaires de l’Etat turc et occupée depuis, les témoignages se succèdent quant aux crimes dont sont victimes les Kurdes : vols, pillages, saisies des maisons abandonnées, assassinats, enlèvements contre rançon, etc. Depuis le 9 octobre et la dernière attaque de la Turquie contre le Rojava, pas un jour ne passe sans connaître son lot de bombardement de civils ou d’exécutions sommaires.

Et si une partie des Syriens arabes se réjouissent de l’opération en cour, par ressentiment envers les YPG ou par espoir de pouvoir revenir dans les villes qui pourraient être conquises, il y a fort à parier que les brigades au service de l’État turc, si elles venaient à s’implanter, se comporteraient à leur tour comme un groupe d’occupants, ne tolérant aucune forme de pouvoir civil, et se contentant de mener les opérations de guerre ou de police décidées par le donneur d’ordre. De plus, il est évident que la guerre menée ne vise pas que le PKK et sa branche syrienne, mais l’ensemble du peuple kurde, et ses capacités à être politiquement autonome. Alors que des dizaines de milliers de personnes fuient les combats au Rojava, la volonté d’Erdogan d’instrumentaliser les réfugiés syriens présents en Turquie pour tenter de les transférer en zone kurde prouve là aussi une volonté de procéder à un remplacement de population sur une base ethnique. L’assassinat par des combattants de l’ « Armée nationale syrienne » au service d’Erdogan d’Hevrin Khalaf, co-présidente du Parti pour le Futur de la Syrie, scission du PYD, fondé pour dialoguer avec les populations arabes et obliger la Turquie à un compromis sur la question du Kurdistan, est révélateur des objectifs poursuivis par cette opération militaire : celle-ci n’a rien à voir avec les intérêts des populations civiles, et s’inscrit dans les tensions relatives à la répartition des territoires entre les armées et brigades au service des différents États.

Pourtant, dans une situation où des Kurdes et des ex-rebelles syriens s’entretuent pour le bénéfice de dictateurs, plutôt que d’insister sur les risques de nettoyage ethnique, sur la situation des populations, sur le droit à l’autodétermination du peuple kurde (qui ne se réduit pas au PKK) et sur la manière dont ces opérations servent in fine un retour à l’ordre dont Bachar Al-Assad sera le bénéficiaire, la gauche occidentale préfère fantasmer une révolution au Rojava, en plus de reprendre les poncifs sur le terrorisme islamiste. Dans les manifestations de solidarité avec le Rojava en France, l’ennemi est réduit à Erdogan et l’État islamique (auquel est souvent amalgamé l’ensemble de l’opposition à Assad), et rien n’est dit sur le régime syrien. Quant aux 500 000 personnes mortes depuis 2011 en Syrie, sous les bombes du régime et de ses alliés ou sous celles de la coalition internationale, elles ne sont jamais mentionnées.

Comme toutes les simplification idéologiques plaquées sur la situation syrienne, la description qui est faite par la gauche française, celle d’une révolution démocratique et multiethnique qui aurait lieu au Rojava, attaquée par des groupes djihadistes d’anciens combattants de l’Etat islamique liés à Al-Qaida, ne correspond pas à la réalité. Le Front Fatah Al-Cham, issu du Front Al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaida), n’a jamais été membre ni de l’Armée Syrienne Libre fondée en 2011-2012 pour défendre l’insurrection, ni de l’ « Armée nationale syrienne » créée en 2018 au bénéfice d’Erdogan. De plus, au milieu d’une guerre d’une telle intensité, les alliances et leurs retournements dépendent moins des schémas idéologiques que des opportunités en rapport avec les nécessités de la guerre. Pour illustrer ces retournements d’alliance, nous pouvons prendre l’exemple de la Brigade des révolutionnaires de Raqqa, fondée en 2012 par des civils de l’opposition à Assad et des déserteurs de l’armée syrienne refusant de tirer sur les manifestations, afin de défendre la population de Raqqa face à la répression du régime. Un peu plus d’un an plus tard, à la fin de l’année 2013, suite aux menaces de l’Etat islamique , la Brigade des révolutionnaires de Raqqa avait dû prêter allégeance au Front Al-Nosra, lié à Al-Qaida, avant de finalement se réfugier à Kobane, au Rojava, et de rompre tout lien avec Al-Nosra pour se rapprocher des YPG. Après avoir intégré les « Forces Démocratiques Syriennes » et repris Kobané puis Raqqa en compagnie des YPG, en 2018, 700 membres de la Brigade des révolutionnaires de Raqqa furent arrêtés et emprisonnés (la majorité sont encore détenus), pour avoir dénoncé l’hégémonie du PKK et des YPG sur Raqqa, et leur répression des opposants. Aujourd’hui libéré, Abou Issa al-Raqqawi, ancien commandant de la Brigade des révolutionnaires de Raqqa, fut après sa libération, et malgré l’emprisonnement de la plupart de ses hommes, placé à la tête d’une brigade à Taqba, qui lutte aujourd’hui contre l’opération menée sous patronage turc. Pour autant, nombre de brigades arabes membres des FDS ne cachent plus leur aversion pour les YPG et le PYD, et des défections sont fortement probables maintenant que l’alliance avec le régime est ouvertement assumé. Enfin, pour ce qui est des « anciens membres de Daech », si des déserteurs de l’Etat Islamique ont effectivement pu être intégrés à tel ou tel bataillon rebelle suite à des processus de « déradicalisation » plus ou moins longs et crédibles, André Hébert, combattant français au sein des YPG, reconnaît lui-même dans son ouvrage Jusqu’à Raqqa que d’anciens membres de l’État Islamique sont aussi présents au sein de groupes armés associés aux YPG et que « le YPG a dû faire alliance avec des tribus arabes (dont certaines s’étaient précédemment associées à Daech) pour former une coalition militaire représentative de la population du nord de la Syrie ». Comme tous les discours simplificateurs plaqués sur cette guerre, la caricature de la situation qui est faite dans un objectif de propagande ne correspond à aucun examen minutieux des faits.

Par ailleurs, puisque les débats en France sont focalisés sur l’Etat Islamique, le risque d’évasion massive de ses anciens combattants ou sympathisants est aussi omniprésent dans les discours. Pourtant, ce n’est pas le risque que la reformation d’une cellule de l’Etat Islamique ferait courir aux populations locales qui est évoqué (alors qu’une partie des combattants considérés comme les plus dangereux pour l’Occident sont détenus dans des prisons situées dans des zones désertiques de Syrie et d’Irak, et protégées par l’armée américaine), mais l’éventualité que telle ou telle Française mariée à un combattant emprisonné et qui s’est elle évadée d’un camp de déplacés puisse revenir en France. Jusqu’à l’extrême-gauche, les discours sécuritaires prennent parfois une place plus importante que la préoccupation pour les populations civiles.

Si certains des Français membres ou sympathisants de l’Etat islamique ont demandé depuis des années à pouvoir revenir en France pour y être jugés, et qu’une partie des personnes présentes sur place craignent aujourd’hui de tomber entre les mains du régime, au fur et à mesure des arrestations de membres français de l’Etat islamique, les gouvernements français ont répété que ceux-ci devaient être jugés « sur place », bien que les tribunaux du Rojava ne soient pas reconnus internationalement et ne respectent aucun des droits de la défense, et bien que l’Etat irakien applique la peine de mort. Selon Human Rights Watch, dans la négociation en cours en vue d’un jugement des Français accusés d’être liés à l’Etat islamique, l’Etat irakien veut s’assurer qu’il ne sera pas mis en cause par la France, quelles que soient les conditions de transfert, de détention ou les modalités du déroulement des audiences. Pour ce qui est des civils, parfois proches des combattants de l’Etat Islamique, arrêtés en Syrie par les YPG, alliés des Occidentaux, ils ont jusqu’ici été le plus souvent parqués dans des camps, en dehors de toute procédure légale. Pourtant, en plus de ne pas dénoncer en premier lieu les dégâts causés par les différentes opérations militaires sur les conditions de vie des populations, la gauche ne s’oppose pas au renoncement de l’Etat français à toute norme de droit dans son soutien à ces dispositifs de gestion de l’ennemi. Pire, dans un contexte de névrose islamophobe et de psychose antiterroriste en France, la gauche ne trouve rien de mieux à faire que d’exacerber l’angoisse relative aux risques supposément encourus en France. Un autre renoncement est le fait de ne reprocher aux Etats-Unis que le redéploiement de leurs troupes, et non les cinq années de bombardements massifs sur des populations civiles et les destructions de villes entières menées par la coalition occidentale en Syrie et en Irak, effectuées sous prétexte de lutte contre le terrorisme.

Dans ce contexte d’attaque des populations par l’armée turque et de reprise en main de la situation par un régime syrien responsable de centaines de milliers de morts, il nous paraît important de défendre le peuple syrien ainsi que l’autodétermination du peuple kurde. Plutôt que de tomber dans le campisme imbécile et l’idéalisation naïve, qui ne sont que la déclinaison d’extrême-gauche du discours antiterroriste et de la focalisation sur l’islamisme, nous devons appeler au soutien aux populations vivant en Syrie.


Article publié le 21 Oct 2019 sur Lundi.am