Septembre 20, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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La réception médiatique en France de la théorie décoloniale est très déformée. Si on trouve nombre de tribunes pour la dénoncer, on trouve peu d’articles de presse pour en expliquer la réalité.

Récemment a été crée un Observatoire du décolonialisme, qui se veut être une réunion d’universitaires qui mènent une observation de la place du décolonialisme dans l’enseignement supérieur et la recherche.

Pourtant, on sera bien étonné de ne trouver dans cet observatoire, rien qui concerne réellement la théorie décoloniale. Car la notion de décolonial fait en réalité référence à une théorie. En outre, contrairement à ce qui est propagé dans les médias, il ne s’agit pas d’une théorie qui provient des universités américaines.

La théorie décoloniale est née au sein d’un groupe de penseurs et de penseuses latino-américains appelé Groupe «  modernité-colonialité  » qui est né en 1998. Il réunit des intellectuels renommés du sous-continent comme Enrique Dussel (Philosophe, Argentine), Catherine Walch (Pédagogue, Equateur), Anibal Quijano (Pérou, Sociologue), Walter Mignolo (Sémiologue, Argentine-États-Unis)…
La théorie décoloniale se situe dans la continuité de la géographie marxiste et en particulier l’œuvre de Immanuel Wallerstein. Pour ce penseur, le capitalisme dès le XVIe siècle est organisé selon un système monde où se distingue le centre, la semi-périphérie et la périphérie.

Néanmoins, cette théorie présente des limites. En effet, elle ne permet pas d’expliquer de manière satisfaisante la persistance des rapports sociaux de racisation au sein des pays de la périphérie. En effet, le racisme devrait opposer uniquement le centre et la périphérie.

Entre centre et périphérie

Le sociologue Anibal Quijano avance une nouvelle idée. C’est que dès le début le travail dans le système capitaliste aurait été racialisé. Cela explique la mise en place de l’esclavage et non du salariat en Amérique latine. En effet dans la théorie marxiste, au servage devait succéder le salariat. Comment alors expliquer le retour à l’esclavage à l’époque moderne en Amérique latine  ? Pour cela, il est nécessaire de penser que dès le début le capitalisme a eu besoin de racialiser le travail pour permettre une plus grande extraction de plus-value.

Mais l’originalité de la thèse de Quijano, c’est également d’avancer que la «  race  » n’est pas une réalité biologique, mais une construction sociale. Le travail a été racialisé sur la base d’un critère arbitraire : la couleur de peau.
Néanmoins, l’originalité de la position de Quijano va plus loin encore. Il élabore le concept central de la théorie décoloniale  : la « colonialité du pouvoir ».

En effet, dès le XIXe siècle, l’Amérique latine a été décolonisée. Alors comment expliquer la persistance d’inégalités sociales raciales plus d’un siècle après la décolonisation  ? Pour cela, il s’appuie sur l’idée que la colonisation a été abolie, mais pas la «  colonialité du pouvoir  ». Cela désigne un régime de pouvoir inégalitaire mis en place à l’époque moderne.

La notion de colonialité du pouvoir a donné lieu dans la théorie décoloniale a de multiples déclinaisons : colonialité du savoir, colonialité de l’être, colonialité du genre… La colonialité du genre a été développée par la philosophe, d’origine argentine, Maria Lugones. Tout en se situant dans la continuité de Quijano, elle apporte également des correctifs. En effet, si Quijano avait montré le caractère construit socialement de la race, il avait eu tendance à renaturaliser le sexe. Maria Lugones s’est intéressée à la manière dont la colonisation européenne en Amérique latine avait amené à reconfigurer les inégalités de sexe et de genre. C’est ce qu’elle a appelé la «  colonialité du genre  ».

Serait-ce un anti-universalisme ?

Il arrive parfois que certaines personnes présentent la théorie décoloniale comme anti-universaliste en supposant qu’elle induirait un relativisme culturel. La théorie décoloniale prônerait le retour aux cultures précolombiennes. Elle serait conservatrice et antimoderniste. Là encore, il s’agit d’une interprétation simpliste.

Les auteurs et les autrices décoloniales mettent en avant la notion de pluriversalisme par opposition au relativisme et à l’universalisme. Ils et elles opposent à la modernité et à la postmodernité, la notion de transmodernité. Ce que cela signifie, c’est que les auteurs et les autrices décoloniaux ne sont pas antimodernes contrairement à ce que l’on croit. Ce qu’ils et elles critiquent, c’est une certaine conception de la modernité, l’envers obscurs de la modernité. Le fait que la modernité ait coïncidé également avec le colonialisme européen. Ce que les auteurs et autrices décoloniaux critiquent, c’est le développementalisme. Ce qui veut dire une conception issue de l’économie libérale qui affirme que tous les pays doivent passer par les mêmes phases de développement économique. Les pays du Sud seraient en retard par rapport aux pays du Nord dans leur développement économique.

Pour les auteurs et autrices décoloniales, il ne s’agit pas de remettre en cause l’existence d’idéaux émancipateurs communs à l’humanité. Mais, il s’agit plutôt de mettre en lumière que la voie pour atteindre ces idéaux émancipateurs n’est pas la même dans toutes les régions du monde.

La pensée décoloniale en France souffre de plusieurs problèmes. Le premier est l’invisibilisation de ses origines latino-américaines avec une circulation de concepts simplifiés. On voit ici ou là par exemple circuler la notion de «  colonialité du pouvoir  » sans même que soit explicitée l’origine de la production de ce concept.

Or il s’agit là d’un point que critique les penseurs et les penseuses décoloniales comme Walter Mignolo avec l’expression de géopolitique des savoirs. Les inégalités ne sont pas qu’économiques, elles se retrouvent dans la production des savoirs. Les pensées des auteurs et des autrices du Sud global sont systématiquement dévaluées, voire sont invisibilisées par les pays du Nord global.

La deuxième difficulté tient à la possibilité d’adapter au contexte français la théorie décoloniale. C’est possible, mais cela demande néanmoins un travail de fond. La théorie décoloniale a été produite en Amérique latine dans un contexte où le racisme est en particulier présent à l’égard des personnes noires et des autochtones.

Le moins que l’on pourrait espérer à l’avenir, ce sont des discussions de fond sur l’option décoloniale, et non pas simplement des tribunes mal informées sur le sujet.

Irène Pereira




Source: Unioncommunistelibertaire.org