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Mirzali Mahammad est un dissident azerbaïdjanais, réfugié en France depuis 2016. Actif sur les réseaux sociaux et via Youtube, il a été la cible d’une tentative d’assassinat fin mars à Nantes, probablement commanditée par le régime affairo-clanique de Bakou. Opposant à la guerre azéro-arménienne de l’automne 2020, il donne son point de vue à Alternative libertaire sur la situation actuelle dans son pays.

Alternative libertaire  : Le dictateur Ilham Aliyev apparaît comme le «  héros  » qui a vengé la défaite de 1994. Son régime semble plus solide que jamais. Pourtant, à présent que «  l’ennemi arménien  » a été défait, il a perdu le principal leitmotiv pour faire l’unité autour de lui. On parle également d’un déclin des revenus pétroliers qui pourrait lui créer des difficultés. Pensez-vous que la contestation démocratique peut monter en Azerbaïdjan dans le futur  ?

Mirzali Mahammad : Le fait est que la guerre ne s’est pas conclue dans des termes si acceptables. Des soldats arméniens et azerbaïdjanais sont morts, mais à la fin ce sont les Russes qui ont occupé militairement le Haut-Karabagh, au prétexte du «  maintien de la paix  », ce qui a fortement déçu la population. Quand l’ivresse de la victoire est retombée, il est apparu que le président n’avait fait que remplacer un ennemi par un autre, plus fort  : Moscou.

De surcroît, la façon dont le gouvernement a négligé les morts et les blessés a ravivé les critiques. Les armes se sont tues, mais le pays est revenu à la crise humanitaire antérieure, due au coronavirus et à la situation économique. Ceux qui espéraient qu’Aliyev changerait ont été douchés  : toujours indifférent à ces problèmes, il a continué à réprimer l’opposition.

On peut observer une contestation massive sur les réseaux sociaux. Pour autant, il est impossible de dire quand les Azerbaïdjanais descendront dans la rue. Et ce serait injuste de le leur reprocher. Le régime de Bakou est un des plus impitoyables au monde. Une de ses méthodes pour faire taire les opposantes et opposants, c’est le chantage à la sextape.

Ils m’ont ciblé de la sorte, en menaçant de diffuser une vidéo intime de ma sœur, qu’un type embauché par eux a piégée. J’ai refusé d’obtempérer, et ils ont diffusé la vidéo… Ilham Aliyev et ses sbires ne connaissent pas de limites, j’en ai fait l’expérience. Il faut être imbécile, ou fou furieux, ou les deux, pour tenter d’assassiner, en plein jour, un dissident réfugié en Europe !

Des horreurs me reviennent aux oreilles sur ce qui se passe dans mon pays. Des actes de torture, des meurtres comme on en voit qu’au cinéma. Ils cherchent à acheter des politiciens en Europe pour détourner l’attention de tout cela.

À présent que Bakou a reconquis les districts occupés depuis 1994 par l’Arménie, pensez-vous qu’un processus de paix soit envisageable  ? Ou bien entrons-nous dans une nouvelle ère de « paix armée » pour vingt ans  ?

Mirzali Mahammad : L’inauguration récente, à Bakou, d’un «  parc des Trophées  » exposant entre autres des rangées de casques pris sur les cadavres arméniens, montre bien que la guerre n’est pas achevée. Le régime entretient la haine. J’exhorte d’ailleurs les Azerbaïdjanais à boycotter ce parc, à ne pas embrasser cette haine. La guerre n’est pas finie.

On ne peut dire si on entre dans une phase nouvelle, ou si c’est la précédente qui continue. La Russie ne quittera pas le Haut-Karabagh. La seule puissance qui pourrait éventuellement l’y contraindre est la Turquie, mais on sait ce que l’Arménie pense de la Turquie, donc c’est complexe. Il n’y aura pas de paix entre nos deux pays tant que le Kremlin poursuivra, dans le Caucase, la politique impérialiste entamée il y a deux cents ans, et perpétuée par Poutine. Moscou veut toujours régenter, envahir, contrôler des territoires. Après la Géorgie, l’Ukraine, à présent le Haut-Karabagh. C’est diviser pour mieux régner.

La dernière guerre n’aurait pas éclaté si Moscou ne l’avait pas permise. Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, n’a pas voulu plier le genou, et il l’a payé. En Arménie, tous les dirigeants avant lui étaient prorusses. La «  révolution de velours  » de 2018 a été une grande chose  ! Gagnée sans tirer une balle. J’étais heureux pour l’Arménie et j’espérais un effet domino en Azerbaïdjan. Je pense que le régime Aliyev en a eu très peur.

Il cherchait une opportunité pour se renforcer  ; celle-ci s’est présentée en octobre 2020, et ça a été la guerre. Malgré ce qui se dit en Arménie, je pense que Pachinian cherche toujours à échapper à la tutelle russe et à se tourner vers l’Occident. Aliyev, c’est tout l’inverse. Moscou le mène par le bout du nez.

Pendant la guerre, des pacifistes azerbaïdjanais ont protesté publiquement. Ont-ils subi la répression  ?

Mirzali Mahammad : De ce que je sais, ils et elles ont subi des pressions du gouvernement. Certains ont été arrêtés et interrogés par la police, mais finalement relâchés, par crainte de réactions intérieures et extérieures. La guerre avait focalisé l’attention sur l’Azerbaïdjan, qui a donc choisi la prudence.

Ce régime, au pouvoir depuis près de trente ans, a toujours brandi la menace de «  l’ennemi arménien  » pour évacuer toute contestation. Et malheureusement ça continue de marcher. C’est le ciment de ce pouvoir. Si le peuple azerbaïdjanais veut se débarrasser de ce régime, il faudra qu’il tourne sa colère contre ceux qui la méritent. Mais ce n’est pas simple après trente ans de lavage de cerveaux, peut-être davantage.

Par exemple, après la guerre, mon ami et camarade pacifiste Kamran Ismayilov, avec qui je réalise la chaîne Youtube Made in Azerbaïdjan, a publié une vidéo en russe, pour diffuser notre point de vue. La vidéo est devenue virale. En Arménie, elle a été applaudie. Mais en Azerbaïdjan, elle a été qualifiée de trahison. Grâce à sa propagande haineuse, Aliyev n’a pas trop à redouter les pacifistes…

Quelle solution politique pour le Haut-Karabagh ?

Mirzali Mahammad : Presque tout le monde en Azerbaïdjan veut une solution à ce conflit sans faire de nouveau couler le sang. Pour certains pacifistes, peu importe que le Haut-Karabagh soit sous souveraineté arménienne ou azerbaïdjanaise. Pour d’autres, au contraire, l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan doit être garantie par le droit international.

Mais comment la diplomatie pourrait-elle y parvenir, avec des dictateurs du genre d’Aliyev  ? Nous ne pouvons pas nous contenter d’attendre qu’une nouvelle guerre éclate, fauchant la vie de jeunes gens nés après le conflit, mais qui en porteront le fardeau.

Le peuple arménien n’a jamais été notre ennemi. Pour moi, l’ennemi réel, c’est l’impérialisme russe qui entretient les tensions au Haut-Karabagh. Les Arméniens et les Azerbaïdjanais doivent le comprendre, et le plus tôt sera le mieux.

Propos recueillis le 15 avril 2021 par Guillaume Davranche (UCL Montreuil)




Source: Unioncommunistelibertaire.org