Novembre 3, 2020
Par CRIC Grenoble
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Ce hall d’hĂŽpital est toujours aussi glauque. Surtout qu’avec les masques et les distances, je me demande Ă  chaque instant si je, tu, on serait pas un parasite qui craint grave. Bon. Je m’assoie en essayant de me dĂ©tendre, malgrĂ© le gros symbole menaçant du siĂšge voisin, qui m’interdit de l’utiliser, tout en me remerciant de sauvez ainsi le monde entier. Vous voyez l’ambiance.

Alors que la police couvrira notre feu dĂšs ce soir, le guichetier va tuer ma derniĂšre considĂ©ration naĂŻve pour une Ă©thique inhĂ©rente Ă  l’hĂŽpital. Bien sur, y en a des biens comme on dit. Mais de fait, au risque d’ĂȘtre agrĂ©ablement surpris.e par un.e employĂ©.e, il faut dĂ©sormais ĂȘtre sur ses gardes pour dĂ©jouer la machine fascisante d’un Ă©tat qui tient les pions de sa crise (c’est nous !) .

– Bonjour, il me faut votre carte d’identitĂ© et votre carte vitale.

- Bien sur
 les voila.

- A dĂ©solĂ© mais le permis de conduire ne convient pas Ă  mes chefs, ils ne le prennent pas.

- ha bon, mais ça fonctionne partout comme piĂšce d’identitĂ© pourtant !? Je n’ai que ça.

- ha mais oui mais pas dans les hĂŽpitaux. C’est une directive qui vient de lĂ -haut, partout on vous le prendra du bout des doigts. Le prenez pas contre vous, hein !

- oui, ça va allez non ?

- c’est comme ça, c’est le ministĂšre qui a posĂ© ces conditions, on sait que ce n’est pas un ministĂšre trĂšs douĂ© pour penser mais bon on doit lui obĂ©ir.

- oui bon je suis pas sur qu’il y ait dĂ©sormais un ministĂšre pour rattraper l’autre 


- ho ben c’est sur ! sans faire de politique, je dirais qu’on a un gouvernement d’incapables.

Le guichetier continu les dĂ©marches sans me dire qu’il accepte mon permis, il fait planer son autoritĂ© pour me laisser douter en position de tort, de coupable. Je suis dĂ©jĂ  saoulĂ© car il se dĂ©douane et se cache derriĂšre ses chefs tout en me coinçant Ă  la merci de son indulgence presque princiĂšre. Il a senti que je contenais mon volcan de colĂšre contre cette Ă©poque dĂ©gueulasse et tente donc me mettre dans sa poche par une critique ĂŽlĂ© ĂŽlĂ© mais apolitique soi disant, critiquant le gouvernement. Il poursuit, fier de m’avoir fait une fleur :

– Alors, votre nouvelle adresse svp ?

- 12 rue 
 
 
 
 
 


- votre numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone ?

- 06 23 
 
 


ha mince non, désolé. Je ne vais pas vous donnez mon numéro de portable, je vais plutÎt vous donner mon numéro de fixe, je préfÚre, désolé.

- oui pas de soucis, allez-y.

- 04 




- merci. Donc c’est tout bon.

- heu vous avez pu supprimer le prĂ©cĂ©dent numĂ©ro ?

- Non, on va le garder .

Et lĂ  s’effondre discrĂštement toute la fausse complicitĂ© qu’il avait tentĂ© de construire. Je sens ma colĂšre sourde qui bondit. Vous voyez cette irruption intĂ©rieure ressentie face au flic tout calme aprĂšs un contrĂŽle de papiers, qui soudainement vous annonce une grosse contravention surprise ! Je sens que le type a dĂ©cidĂ© de garder la main sur quelque chose de ma vie, contre mon grĂ©. Et qu’il le fait avec une assurance crade voire orgueilleuse car il a bel et bien toute l’autoritĂ© du monde derriĂšre lui. Il fait ça calmement en espĂ©rant que la paix sociale demeure, que notre lien (de soumission) demeure, et que je ferme ma gueule pour la santĂ© nationale. AprĂšs un petit silence oĂč j’avale mon covid en devenir (salive), pour rĂ©ajuster mon Ă©quilibre entre rage et diplomatie, j’ose rĂ©pondre :

– ben non, s’il vous plaĂźt, je veux que vous le supprimiez, j’ai le droit de ne pas vouloir donner mon numĂ©ro de portable.

- non non on va le garder je vous dis, et mes chefs feraient pareils.

- Vous ne connaissez pas ma vie ni mes raisons, on ne vas pas rentrer dans les grands dĂ©bats politiques ; mais je ne veux pas donner mon numĂ©ro Ă  la sĂ©curitĂ© sociale, c’est tout.

- Olala mais c’est pas possible ! Vous n’allez pas me faire sortir de mes gonds je vous prĂ©viens. Et en trente ans, personne n’a jamais discutĂ© pour un numĂ©ro !!!

- Je ne sais pas si vous avez remarquĂ© mais les choses bougent en ce moment


- non mais c’est pas un numĂ©ro qui va vous donner le coronavirus !

- heuuuu
 (j’avoue, sa belle connerie me dĂ©concerte un peu )

Ca semble chauffer un peu dans son bide. Moi je pense en ayant fait un peu de psychosociologie que le gars se rassure lui mĂȘme qu’il est Ă  sa juste place, et formule donc qu’il ne va pas s’énerver. Il se crispe car doit sentir qu’il sert le poing sur ma vie et que je lui reproche de faire partie de quelque chose d’injuste qu’il pensait probablement dĂ©noncer lui aussi. (Une sorte d’incompĂ©tence de l’état, aussi appelĂ© fascisme ou Ă©tat d’urgence sanitaire, c’est selon
 ). Mais surtout c’est sa personne qui semble touchĂ©e en dessous d’une vague politique publique ; je sens qu’ il dĂ©fend son petit pouvoir. Pour une fois que j’ai explicitement une personne au bout de la machine, j’espĂšre lui montrer ses responsabilitĂ©s, mais il rĂ©-attaque :

– On le garde ce numĂ©ro et pis c’est tout, c’est comme ça que ça marche. On appel le fixe et le portable pour vous avoir, c’est tout.

- Rendez-vous compte que ça y est ! Vous faites le boulot des flics, vous me confisquez des informations, contre mon grĂ©. Ca y est l’hĂŽpital n’est officiellement plus du cotĂ© des patients, mais des renseignements, vous nous fliquez !?

- Ce n’est pas moi, c’est comme ça. J’ai des directives


- Mais si lĂ  c’est vous qui dĂ©cidez de confisquer mon numĂ©ro alors que vous pourriez simplement le supprimer. Je ne pense pas qu’il y ait de loi la dessus.

- Allez, vous serez bien content que la sĂ©cu vous appelle. Dit -il en se levant, excĂ©dĂ©.

- Eh bien c’est encore Ă  moi de voir si je serai bien content, vous n’en savez rien !

- â€Š grmlgrml

- / ?/ !

- â€Š

Le gars se lĂšve et disparaĂźt dans ses coulisses de dossiers et d’ordinateurs nationaux. Je me retrouve seul derriĂšre un Ă©norme Plexiglas
 Un trou noir sociĂ©tal de plus Ă  mon actif. Je dĂ©guerpis sans regarder les gens qui ont sans doute tout entendu.

Dans le contexte public bien flippant que ce guichetier doit manger au quotidien, je me suis retrouvĂ© en suspect du grand malĂ©fice ambiant. Une sorte de mouton noir. LĂ , devant lui, Ă  portĂ© de main. Vu la hauteur de ses arguments, il ne semble pas saisir les enjeux raisonnables de mon souhait. Mais il doit sentir que je m’oppose, et ça, l’union nationale n’aime pas ça ! Il doit sentir qu’il peut soudainement me faire rentrer dans le droit chemin, du moins m’y contraindre. J’imagine que son petit ĂȘtre profond se rattache Ă  une communautĂ© fantasmĂ©e et se veut alors justicier dans le chaos actuel oĂč personne ne sait trop quoi penser. Ben voyons, c’est bien sur, surtout en ce moment ! Donner son numĂ©ro Ă  la sĂ©cu c’est surement un ordre, du moins un devoir tacite. Tacite oui, car vous avez dĂ» remarquer qu’on se fiche pas mal des lois Ă©crites dĂ©sormais. Elles se rĂ©pandent par la simple peur, l’opinion hĂ©gĂ©monique qui rĂŽde ou encore la volontĂ© de l’exĂ©cutif… Il n’y a sĂ»rement pas de loi m’obligeant Ă  lui donner mon numĂ©ro de portable ; mais le gars du CHU doit se sentir pris d’une « mission nationale Â», (voir mĂȘme « d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral Â» s’il se complait comme bon citoyen de gauche) , et enfourche Ă  l’occasion son costume de flic !

Aussi, dans notre construction sociale de mecs, on a souvent du mal Ă  lĂącher nos petits pouvoirs misĂ©rablement liĂ©s Ă  notre amour propre
 J’aurais adorĂ© trouver l’attitude de dĂ©samorce pour adoucir ce gars aussi dĂ©sespĂ©rĂ© que dĂ©sespĂ©rant. Je peux regretter encore une fois d’avoir fait fuiter ma colĂšre qui a sans doute ravivĂ© nos fiertĂ©s. Je crois aussi qu’il est le pantin d’en bas, subissant la Tour Eiffel de la dĂ©personnalisation. Une pyramide de non sens dans laquelle il finit malgrĂ© lui par tenir des positions liberticides par excĂšs de zĂšle et pour avoir l’impression d’exister.

SĂ»rement que je romance un peu le sobre quotidien de ce guichetier. Mais je veux parler de ce mĂ©canisme de domination qui se glisse dans beaucoup trop d’uniformes. Bien sur, c’est le jeu dĂ©gueu’ de l’uniforme que de cultiver l’appartenance tout en fragilisant la personne sous sa hiĂ©rarchie. Ce qui la rend Ă  la fois obĂ©issante et dĂ©vouĂ©e. On le savait pour la police ou les contrĂŽleurs. Mais j’ai besoin de re-crier que c’est le cas de beaucoup trop de personnes. MalgrĂ© elles, malgrĂ© nous car on endosse peut-ĂȘtre ce rĂŽle dans des recoins de nos vies ; on perpĂ©tue la rĂ©pression pour une pseudo quĂȘte nationale. Ni plus ni moins une vague idĂ©ologie pesante et violente dĂšs qu’elle trouve un bras pour s’exercer
 Voila, vieux fantĂŽme que le nĂ©olibĂ©ralisme dissimule en rendant chacun.e autonome dans son aliĂ©nation : la morale !

Vous me direz peut ĂȘtre que ce n’est qu’un numĂ©ro de tĂ©lĂ©phone 
 mais pour moi le fascisme ne se rĂ©pand pas uniquement par des persĂ©cutions flagrantes. Ce sont surtout ces ambiances malsaines qui s’immiscent dans les relations quotidiennes. Comme partout peut ĂȘtre. Mais lĂ  ce sont les services qui ont l’autoritĂ© institutionnelle, sur tous les corps, morts ou vifs ! On peut donc parler d’une biopolitique, c’est Ă  dire les mĂ©canismes politiques de gestion de la vie (naissances, santĂ©, morts,…), qui dĂ©voilent ses fonctionnements fascistes. Parce que cette politique fonctionne par les agents qui l’incarnent. Avec leurs peurs, leur dignitĂ©s bafouĂ©es, leurs fragilitĂ©s et leurs excĂšs de zĂšle. Le fascisme, me semble-t-il, a toujours Ă©tĂ© perpĂ©tuĂ© par ces relations vicieuses rendues possibles par une morale ambiante.

On savait que l’hĂŽpital avait tendance Ă  balancer les manifestant.es blessĂ©.es Ă  la police, c’était le niveau 1.

Niveau 2 ; ça va tirer sur nos points de vie, mais je crois qu’on va devoir ĂȘtre sur nos gardes Ă  tous les guichets. Peut ĂȘtre mĂȘme partout, dĂšs que nos complices avĂ©rĂ©.es ne seront plus dans les parages.

Je nous souhaite de bonnes danses dans les ruines.




Source: Cric-grenoble.info