Juillet 4, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Poupée vaudou, 4e siècle. Louvre. Photo Marie-Lan Nguyen. Wikimedia Commons

On sait où on va !
On sait comment ne pas y aller !
Et pourtant… on y va !
2022. Encore quelques années. Peut-être quelques décennies. Pour tenter, simplement, de s’extraire, au moins en partie, de l’inéluctable. L’inéluctable, à savoir la fin annoncée et programmée de la vie humaine sur la planète Terre qui, elle, continuera à vivre sa vie de toujours d’avant l’apparition de notre espèce.
Mais c’est quoi cet inéluctable ? Et c’est quoi qu’on pourrait faire pour essayer de l’empêcher ?
Ce sont de bonnes questions que les révolutionnaires, et parmi eux les anarchistes, devraient se dépêcher de commencer à se poser… sérieusement !

De la finitude
Jusqu’à il y a encore peu, nous autres humains pensions être le centre du monde et vivre dans un espace-temps INFINI. Et, donc, croître sans fin, produire et consommer toujours plus, piller et exploiter sans limite les biens communs constitutifs de NOTRE environnement, gaspiller, polluer, détruire, conquérir, dominer, tondre toujours plus ras et jusqu’au sang les « moutons » prolétaires et à quatre pattes… n’était pas un problème car…
Or, kolossale « découverte » de ces dernières années, non seulement la Terre est ronde, mais, de plus, elle n’est pas extensible et ses ressources ne sont pas inépuisables. Et, donc, incroyable, impossible de vivre à 500 milliards de bipèdes sur cette planète, impossible de continuer à piller jusqu’à extinction en quelques décennies des ressources non renouvelables qui ont mis des millions d’années à se constituer, impossible de continuer à polluer et détruire notre environnement (la terre, la mer, l’air, le climat…) qui sont la base et les conditions de notre vie, impossible de continuer à avoir le nez sur le guidon de l’INSTANT sans regarder la route. Sauf, à aller de plus en plus vite dans le mur du SUICIDE !
Mais pourquoi tout cela ? Pourquoi, alors que la vie, cet entre-parenthèses entre le néant et le néant qui nous offre la possibilité du simple bonheur de l’instant et de mettre du sens dans le non-sens de l’absurde, et que nous avons tout pour être heureux, gâchons-nous tout cela ?
Oui, je sais, le pitoyable le disputant au dérisoire de notre animalité au cerveau reptilien. Nos « instincts » bestiaux de pouvoir, de destructions, de possessions, de dominations… Malgré l’évidence de l’efficacité pour notre survie de l’entraide, de l’éducation, de la culture et de tout ce qui fonde la civilisation humaine.
Oui, je sais, les méchants roitelets de toujours, les méchantes religions, les méchants capitalistes… expliquent tout cela. Mais c’est quoi, vraiment, tous ces méchants ? Sont-ils de l’ordre de la NATURE (humaine) ou de la CULTURE ? Et comment peut-on s’en débarrasser ?

Par-delà le bien et le mal
Il faut se le mettre dans la tête une bonne fois pour toute, l’être humain n’est ni bon ni mauvais par nature. Il est les deux à la fois, et, ce, depuis la nuit des temps et pour l’éternité. Aussi le problème n’est pas de tenter d’éradiquer son côté « mauvais » mais de le gérer au mieux ou au moins pire et il n’est pas davantage de croire qu’on puisse graver dans le marbre de l’éternité son côté « bon » (son aptitude à la culture), car, la vie étant par définition globale, complexe et mouvante, il s’agit là d’un combat PERMANENT devant sans cesse s’adapter à un contexte d’équilibres complexes, évolutifs et instables.
De ce point de vue, l’appétence de l’humain pour une croissance sans fin, une hyper- consommation (pour certains) galopante du nécessaire comme de l’inutile, le pillage des ressources, la destruction de l’environnement, l’exploitation et l’oppression de l’être humain par l’être humain, l’appétit insatiable de pouvoir, de domination et de profit, le nationalisme, le racisme, le sexisme, les guerres, la croyance en un Dieu et la soumission à des religions, l’individualisme égoïste de la lutte de chacun contre tous… existera toujours et elle existera toujours comme un TOUT qui doit être analysé et combattu comme tel. Et de la même façon, l’empathie, l’amour, l’amitié, le bonheur, la raison, l’entraide, la solidarité, l’aspiration à la liberté et à l’égalité, le bon sens, le respect de soi, des autres et de la nature, la non-violence, le pacifisme, l’antimilitarisme, l’anticléricalisme, l’athéisme, le refus de l’injustice, la résistance à l’intolérable, le rêve d’un monde repeint à toutes ces valeurs… existeront toujours et forment également un TOUT devant s’opposer en tant que tel à l’autre TOUT, en ayant conscience que c’est un combat sans fin pour cantonner le virus à l’état endémique et l’empêcher d’être pandémique.
Hors de cette voie de combat permanent et de globalisation, point de salut. Penser que l’hydre n’a qu’une seule tête ou en possède une principale, essentielle et fondamentale qu’il suffirait de couper pour que les autres dépérissent est une impasse dans laquelle se sont fourvoyés aussi bien le réformisme que la révolution. Jusqu’à présent, en tout cas !

La révolution est morte

Passons rapidement sur le réformisme politique, économique et social qui consiste à mettre quelques rideaux aux barreaux de la prison sans en remettre le principe en question et encore moins le pourquoi et le comment de son existence. Dans le meilleur des cas, c’est un idiot utile, et dans le pire des cas, une canaille.
Consciente de l’inanité de vouloir réformer par petites touches l’insupportable et l’intolérable, la révolution a fait ses premiers pas et s’est résolue au coup de massue sur la tête du système. La bourgeoisie, surfant sur les habituelles jacqueries et révoltes populaires s’est attaquée à son aspect politique (la royauté) et à son aspect économique (la féodalité) et, via un semblant de république et la loi d’un marché à sa solde, s’est installée sur le trône du pouvoir. Cette situation nouvelle ayant ouvert la porte au développement économique et à l’apparition de classes sociales antagonistes, dont les prolétariats, la lutte des classes a engendré une nouvelle conception de la révolution alliant le politique au social. Fin du XIXe naissait le socialisme. Il fit un temps illusion malgré ses luttes intestines entre révolutionnaires anti-autoritaires et autoritaires, et réformistes. On connaît la suite. Les anti-autoritaires furent rayés de la carte, les autoritaires enfantèrent des dictatures totalitaires et les réformistes perdirent peu à peu leur âme. Bref, tous échouèrent à instaurer un socialisme politique, économique et social digne de ce nom et le capitalisme, privé ou d’État, règne aujourd’hui sur le monde comme jamais encore. Quelques sacristies, dont la nôtre, s’accrochent encore aux branches de la nostalgie, à la marge. Incapables de comprendre pourquoi l’espoir du socialisme et de la révolution est aujourd’hui dévalué à ce point dans le conscient et l’inconscient des exploités, des opprimés et des révoltés. En s’excluant, bien sûr, de toute responsabilité en la matière.

Vive la révolution !

L’espoir socialiste est né au XIXe siècle. En ce temps-là il était logique (et révolutionnaire) de penser qu’il convenait d’accroître et de partager la production de biens essentiels et de richesses. L’accent était donc mis sur l’abolition de l’exploitation de l’être humain par l’être humain et sur l’égalité. La problématique des oppressions et des libertés n’était pas niée mais elle était remisée au magasin des accessoires. Celle de l’intériorisation par les dominés des valeurs de la domination était à peine effleurée. Et quant à la problématique écologique, logique du moment oblige, elle était tout simplement ignorée.
Les temps changeant, les contextes politiques, économiques, sociaux, sociétaux… évoluant et l’espoir socialiste s’avérant incapable de s’y adapter, il était fatal que la révolte prenne ses distances avec une conception datée de la révolution.
La nouvelle jeunesse de la révolte, entre autre lors d’un printemps trop bref, s’orienta donc, toutes voiles dehors, vers des problématiques de libertés individuelles, de luttes contre des oppressions de toutes sortes, de nouveaux modes de vie, de recherche de sens, de critiques du productivisme et du consumérisme… et, forcément, fit preuve de méfiance et parfois de rejet des approches politiques, économiques, sociales, collectives et de lutte de classe véhiculées par les tenants d’un espoir socialiste révolutionnaire figé dans des analyses et des modes d’organisation datés.
D’une conception de la révolution du genre coup de massue, on était passé à une conception de révoltes particulières du genre coups d’épingle opérant sans coordination ni unité stratégique.
Dans les deux cas on continuait à diviser l’espace-temps de la révolte et de la révolution contre la globalité d’un TOUT alors que… Alors que, ensemble, en coordonnant quelques coups de massue avec mille coups d’épingle, toutes les têtes de l’hydre pourraient être coupées en même temps.
Oh, bien sûr, pour ce faire, il faudrait que chacun s’ouvre à l’autre et prenne conscience de l’enrichissement pour tous qui résulterait d’une complémentarité entre les uns et les autres.
L’urgence de la situation présente ne laisse pas le choix. Ou bien le rêve socialiste révolutionnaire et la nouvelle jeunesse de la révolte se révolutionnent, se coordonnent, et, ainsi, s’offrent une petite chance de retarder ou d’empêcher l’inéluctable, ou bien…

Jean-Marc Raynaud




Source: Monde-libertaire.fr