Juillet 18, 2021
Par Demain Le Grand Soir
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Miliciennes et femmes soldats : portrait de combattantes : selon cette maxime, toute organisation militaire exprime l’ordre social dans lequel elle s’ inscrit.

L’articulation des milices populaires formĂ©es par des combattants volontaires sur toute l’étendue de la pĂ©ninsule en 1936 confirme cette rĂšgle.

En effet, les rĂ©volutions sont contagieuses, Ă  tel point que, surtout pendant les premiers mois du conflit, les femmes espagnoles ont accompli des taches exclusivement destinĂ©es aux hommes Ă  ce jour, allant mĂȘme jusqu’à projeter des unitĂ©s militaires Ă  Barcelone et Ă  Madrid composĂ©es uniquement de femmes.

Il est un fait que la possibilitĂ© pour les femmes de rejoindre les unitĂ©s de combat n’a jamais Ă©tĂ© prĂ©vue. Il y a sans doute plusieurs facteurs qui peuvent expliquer cette situation. D’une part, les reformes promues par la 2Ăšme rĂ©publique espagnole, d’autre part, le moment “rĂ©volutionnaire” que vivait le pays, ou tout Ă©tait possible et tout Ă©tait Ă  faire. D’autre part, comme dans le cas des hommes, le haut degrĂ© de politisation des femmes espagnoles, leur culture politique, a facilite leur recrutement rapide dans les colonnes de combattants.

Il semble Ă©vident que de nombreuses femmes volontaires ont identifiĂ© le fascisme et la rĂ©action des forces politiques conservatrices comme leur ennemi, et pas seulement comme un ennemi de classe, mais aussi comme une menace sĂ©rieuse pour leurs droits rĂ©cemment acquis en tant que citoyennes, qui les plaçaient sur un pied d’égalite avec les hommes. Quoi qu’il en soit, comme la grande majoritĂ© des combattants volontaires masculins de la milice, les femmes antifascistes se sont portĂ©es volontaires pour participer Ă  l’horreur de la guerre afin de contribuer a la construction d’un monde qui, selon leurs paramĂštres idĂ©ologiques, devrait ĂȘtre meilleur et plus juste.

En mĂȘme temps, certaines d’entre elles, les plus avancĂ©es politiquement, ont considĂšre que le moment Ă©tait venu de prouver qu’elles Ă©taient absolument capables de se montrer a Ă©galitĂ© avec les hommes, mĂȘme dans cet espace pratiquement tabou pour elles et rĂ©serve a l’univers de la masculinitĂ© : le champ de bataille. En d’autres termes, ils revendiquaient pour les femmes la victoire et le droit conquis, avec leur sacrifice au combat, de jouir des privilĂšges du triomphe et de la construction du nouveau monde qui s’annonçait.

Mais qui Ă©taient ces femmes ? La propagande des annĂ©es de guerre – celle du camp rĂ©publicain et celle des rebelles – et l’historiographie, tant celle de l’immĂ©diat aprĂšs-guerre – celle de franco ou celle de l’exil – que celle produite en pĂ©riode de dĂ©mocratie, n’ont pas contribuĂ© Ă  clarifier cette question. Aujourd’hui encore, il n’est pas facile de dĂ©terminer quelle place ces combattants occupent dans les espaces communs, la mĂ©moire collective, de la sociĂ©tĂ© espagnole dans son ensemble.

On a gĂ©nĂ©ralement dit, et on croit encore, que les miliciennes n’étaient qu’un Ă©lĂ©ment de propagande, qu’elles Ă©taient peu nombreuses, qu’elles ne se battaient pas ou, si elles le faisaient, elles n’étaient dans les tranchĂ©es que pendant quelques jours, qu’elles Ă©taient jeunes, presque des enfants, qui suivaient leurs hommes, pĂšres, frĂšres ou maris ; c’est-Ă -dire qu’elles n’avaient pas d’autonomie politique ni d’idĂ©es propres, c’est-Ă -dire qu’elles sont minimisĂ©es dans le rĂ©cit historique et dans le contexte politique de l’époque. Il est Ă©galement courant de croire qu’elles Ă©taient toutes anarchistes, ou qu’elles Ă©taient

prostituĂ©es, ou les deux Ă  la fois. Des femmes sans Ă©ducation, des lumpen des bidonvilles des grandes villes. Ă  l’autre extrĂȘme des espaces communs se trouve l’idĂ©alisation par dĂ©faut, la femme de milice qui acquiert un rĂŽle presque romantique, l’hĂ©roĂŻne.

De la femme soldat, celle qui persiste dans les unitĂ©s militaires au-delĂ  des milices populaires et jusqu’à la fin de la guerre, il n’y a pas eu d’enregistrement collectif, elles n’ont jamais existĂ© dans notre mĂ©moire.

Au dĂ©but de nos recherches, il y a cinq ans, nous avons dĂ©terminĂ© que seule une analyse dĂ©taillĂ©e de la documentation de l’époque pourrait rĂ©soudre les questions que nous nous posions ; seule l’identification et la reconstruction de chacune des vies de ces femmes pourraient nous offrir les rĂ©ponses. C’est ainsi qu’est ne le projet « women at war Â» et sa plateforme numĂ©rique, le musĂ©e virtuel de la femme combattante.

Nous avons établi la méthodologie de travail en obtenant des données de sources primaires

organiquement associées a certaines des organisations militaires qui ont combattu du cote républicain.

L’analyse de ces donnĂ©es nous permet d’affirmer qu’il y a eu plusieurs milliers de miliciennes et de femmes soldats qui sont restĂ©es sur les fronts de combat entre le 21 juillet 1936 et la fin du conflit en 1939. À titre d’exemple, nous pouvons Ă©tablir que, pour la premiĂšre Ă©tape de la guerre, celle qui correspond Ă  l’organisation territoriale des milices, dans l’organisation catalane des milices antifascistes, un minimum de 1 348 femmes se sont enrĂŽlĂ©es ; dans le cas des milices populaires organisĂ©es Ă  Madrid, le chiffre s’élĂšve Ă  1 227 volontaires et dans le cas de celles organisĂ©es dans les milices antifascistes basques, le nombre est de 182.

Les donnĂ©es obtenues concernant le profil sociologique des femmes de la milice ne peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es que d’une seule maniĂšre : la rĂ©ponse des femmes rĂ©publicaines au coup d’État a Ă©tĂ© socialement transversale. Leur Ăąge moyen – plus de 50% – se situait entre 20 et 29 ans. Jeunes femmes, certes, mais pas au point de leur attribuer une inconscience ou une incohĂ©rence lorsqu’il s’agit de dĂ©cider de prendre les armes contre les rebelles. L’origine des volontaires correspondait Ă  toutes les couches sociales : certains Ă©taient analphabĂštes et d’ autres avaient fait des Ă©tudes supĂ©rieures ; elles Ă©taient divorcĂ©es, mariĂ©es ou cĂ©libataires ; elles pouvaient ĂȘtre des professionnelles qualifiĂ©es ou des femmes au foyer. Contrairement Ă  la croyance populaire, les travailleuses considĂ©rĂ©es comme rĂ©volutionnaires, c’est-Ă -dire les anarchistes, ne sont pas les seules Ă  y participer.

Le profil politique est beaucoup plus large et correspond Ă  des femmes pleinement conscientes de la menace que reprĂ©sente pour elles la rĂ©action autoritaire. Ces femmes Ă©taient organiquement liĂ©es Ă  des organisations anarchistes ou communistes, mais aussi Ă  des organisations socialistes, rĂ©publicaines, basques ou catalanistes. L’origine gĂ©ographique semble correspondre aux centres de population urbains, fief des institutions rĂ©publicaines et des organisations ouvriĂšres. Il est plausible de penser que ce scĂ©nario, celui des grandes villes pĂ©ninsulaires, a favorisĂ© la mise en place de nouvelles formes de relations sociales

et l’émancipation des femmes, notamment dans les villes de Madrid et de Barcelone.

Les donnĂ©es de l’expĂ©rience militaire nous offrent une nouvelle perspective en ce qui concerne leur participation et leur attitude envers la guerre. La milicienne, une fois enrĂŽlĂ©e dans une colonne, marchait au front avec le reste de l’unitĂ© sur un pied d’égalitĂ©. Nous savons que la plupart d’entre eux ont combattu en premiĂšre ligne.

Les Ă©tudes prĂ©liminaires confirment le fait que cinq volontaires sur dix ont combattu avec des armes. Nous avons rĂ©cemment documentĂ© le cas de MarĂ­a Luisa FernĂĄndez Cuevas, militante de la Gauche rĂ©publicaine, qui a Ă©tĂ© informĂ©e par une lettre du 27 septembre 1936 de l’état-major du bataillon MartĂ­nez Barrio que, ayant fait preuve d’un grand engagement envers la cause antifasciste et de dĂ©termination sur le champ de bataille, et avec l’accord de tout le bataillon, elle Ă©tait promue sous-lieutenant.

Nous avons Ă©galement documentĂ© un minimum de 360 femmes soldats qui ont continuĂ© Ă  combattre dans l’armĂ©e rĂ©publicaine, une fois que les milices populaires ont Ă©tĂ© militarisĂ©es et que nombre d’entre elles ont Ă©tĂ© promues officiers ou sous-officiers. Nous connaissons l’existence de cinq femmes commissaires, deux femmes commandants, treize femmes capitaines, vingt-six lieutenants et quatre enseignes, six sergents et quatre caporaux.

Nous pouvons Ă©galement affirmer que les femmes ont combattu dans tous les scĂ©narios de la guerre, pas seulement sur le front d’Aragon ou de Madrid. Ils Ă©taient Ă©galement prĂ©sents dans la campagne des BalĂ©ares, sur le front nord, dans les combats en Andalousie et en EstrĂ©madure et dans les derniers moments de la bataille, dĂ©jĂ  en territoire catalan.

Un chiffre important est celui des personnes tuĂ©es au cours d’une action de guerre ; au total, 73 sont mortes au combat et 31 ont Ă©tĂ© portĂ©es disparus au front. Des centaines d’entre eux ont Ă©tĂ© blessĂ©es ou mutilĂ©es.

En ce qui concerne le nombre ou la proportion de femmes combattantes, indépendamment des valeurs subjectives, telles que beaucoup ou peu, les chiffres dont nous disposons actuellement placent le nombre bien au-dessus des estimations les plus optimistes des différents auteurs qui ont traité de cette question.




Source: Demainlegrandsoir.org