Novembre 23, 2020
Par Attaque
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Round Robin / jeudi 19 novembre 2020

Nous essayons, avec un peu de retard, de racontar ce que nous avons vu lundi 26 octobre, sur le piazzale Loreto, Ă  Milan, dans le but d’esquisser une Ă©valuation, dans les grandes lignes, de ce qui a Ă©tĂ© cette journĂ©e, de ses motivations, sa composition et ses consĂ©quences les plus immĂ©diates.

L’appel a tournĂ© sur le rĂ©seaux sociaux et via des listes, avec diffĂ©rents affiches qui appelaient Ă  descendre dans la rue, avec des mots d’ordres gĂ©nĂ©riques tirant leur inspiration de ce qui s’était passĂ© Ă  Naples quelques jours auparavant. A des yeux attentifs, il Ă©tait Ă©vident que derriĂšre cela il y avait le milieu de l’extrĂȘme droite : l’utilisation de mots comme « les milanais Â», la prolifĂ©ration de drapeaux tricolores sur les flyers de l’appel, le manque de revendications claires pouvant indiquer une catĂ©gorie de travailleurs dĂ©terminĂ©e – des secteurs qui, pourtant, s’étaient dĂ©jĂ  mobilisĂ©s pendant les jours prĂ©cĂ©dents, avec des rassemblements devant le palais de la RĂ©gion – ainsi que, et n’est pas la moindre des choses, les canaux utilisĂ©s pour sa diffusion, liĂ©s au milieux des ultras de foot, tout cela renvoie directement Ă  un terrain rĂ©actionnaire et populiste.

Le choix d’une place comme Loreto, qui est de facto un grand rond-point pour voitures, a rendu difficile un rassemblement initial visible par tous ceux qui voulaient y participer. On voyait plusieurs petits groupes Ă  diffĂ©rents endroits de la place, qui attendaient que quelqu’un prenne l’initiative. L’arrivĂ©e d’un gros groupe organisĂ©, qui s’est mis sur la chaussĂ©e du corso Buenos Aires [grande artĂšre commerciale, cossue, de la ville ; NdAtt.] a fait dĂ©marrer la manifestation, rassemblant les nombreux petits groupes Ă©parpillĂ©s. En plus de l’absence de banderoles et de tracts, on remarque le manque de discours de tout type. Les seuls mots d’ordre rythmĂ©s durant tout le parcours ont Ă©tĂ© le cri « libertĂ© Â» et des insultes gĂ©nĂ©riques Ă  l’encontre du chef du gouvernement. A ce point il est nĂ©cessaire de rentrer dans les dĂ©tails du rĂŽle des fascistes dans la contention et la gestion de la manifestation.
Depuis le dĂ©but, ils se sont distinguĂ©s comme la seule force organisĂ©e, ayant bien en tĂȘte ce que le cortĂšge devait ĂȘtre. La prĂ©sence de membres des deux groupes d’ultras les plus importants de la ville, qui, Ă  Milan, sont dans les mains de l’extrĂȘme droite, s’est faite remarquer dĂšs tout de suite, par l’utilisation massive de fumis et pĂ©tards. Pour le reste, le rĂŽle des fascistes pendant la manifestation a Ă©tĂ© celui d’un service d’ordre, reconnaissable et Ă©quipĂ©, autour du cortĂšge et aux carrefours les plus importants. Un service d’ordre qui a bien fait son travail, en Ă©vitant que les vitrines des boutiques de corso Buenos Aires se fassent prendre d’assaut par les manifestants. Depuis le dĂ©but, l’ambiance Ă©tait pĂ©tillante, avec des jeunes qui ont commencĂ© Ă  renverser des poubelles et Ă  s’en prendre au mobilier urbain. DĂšs que quelqu’un a essayĂ© de toucher Ă  une vitrine, le service d’ordre s’est prĂ©sentĂ© et a immĂ©diatement clarifiĂ© que des telles actions n’auraient pas Ă©tĂ© tolĂ©rĂ©s. Les explications donnĂ©es au pourquoi il n’aurait pas fallu attaquer les vitrines allaient dans le sens de l’équipartition des motivations des manifestants et de celles des propriĂ©taires des boutiques du corso Buenos Aires.

Si l’extrĂȘme droite locale, arrivĂ©e directement des stades de foot, a ostensiblement jouĂ© un rĂŽle de frein et de contrĂŽleur, d’autre part le cortĂšge a Ă©tĂ© animĂ© par des jeunes et des trĂšs jeunes venant des quartiers de la pĂ©riphĂ©rie et de la banlieue milanaise, dont des nombreux fils d’immigrĂ©s, nĂ©s en Italie. Notre hypothĂšse est que leur prĂ©sence, ainsi que celle des compagnons, ait Ă©tĂ© tolĂ©rĂ©e Ă  cause de la volontĂ©, de la part de ceux qui ont lancĂ© cet appel, de montrer et de se montrer en tant que mouvement de rue, Ă  un niveau national, aprĂšs Naples et Rome, oĂč Forza Nuova [micro-parti nĂ©ofasciste ; NdAtt.] est mĂȘme descendue dans la rue sans s’en cacher, avec ses propres militants et symboles.
La limite a Ă©tĂ© mise sur la façon de participer Ă  la manifestations, plus que sur qui avait le droit d’y participer.

Le cortĂšge s’est dĂ©roulĂ© suivant en gĂ©nĂ©ral les ordres de sa sĂ©curitĂ© intĂ©rieure, jusqu’au palais de la RĂ©gion, sans entrer en contact avec la police, qui se tenait Ă  distance, mis Ă  part quelques attaques ponctuelles contre des voitures de police isolĂ©es, menĂ©es par des personnes qui se lançaient de maniĂšre non organisĂ©e.
Un doute surgit spontanĂ©ment et, mĂȘme si difficilement on pourra le vĂ©rifier, il faut quand-mĂȘme le mentionner, afin d’avoir un cadre de la rĂ©alitĂ© le plus adhĂ©rent possible. On a eu la sensation que la manifestation ait Ă©tĂ© informellement autorisĂ©e, jusqu’au palais de la RĂ©gion, et que les ultras organisĂ©s aient garanti aux autoritĂ©s qu’on n’aurait pas dĂ©passĂ©s certains limites, en assumant leur le rĂŽle de dĂ©fenseurs de l’ordre.
Cela fait des annĂ©es qu’une manifestation sauvage ne peut pas passer sur le corso Buenos Aires sans s’affronter frontalement avec la police.

ArrivĂ©s devant le palais de la RĂ©gion, on a trouvĂ© les camionnettes de l’anti-Ă©meute postĂ©es Ă  sa protection ; elles ont Ă©tĂ© la cible de jets de bouteilles, de pĂ©tards et de quelques rares cocktails Molotov. La police a rĂ©pondu avec une pluie de lacrymos et avec quelques petites charges d’allĂ©gement, sans toutefois aller au contact avec les manifestants. Il faut signaler que la composante d’extrĂȘme droite est disparue tout de suite, ce qui confirmerait la thĂšse d’un accord entre ultras et Direction de la police. Le cortĂšge s’est donc dispersĂ© en des nombreux petits groupes, qui ont continuĂ© Ă  errer Ă  travers la ville, poursuivis par les lacrymos de la police, sans trop savoir oĂč aller, chose qui met en lumiĂšre un manque de connaissance concrĂšte sur la maniĂšre de prendre la rue et de se dĂ©fendre tous ensemble.

Ensuite, la soirĂ©e s’est petit Ă  petit Ă©teinte. La police, une fois dispersĂ© la manifestation, en a profitĂ© pour interpeller des nombreuses personnes, pour la plupart des jeunes mineurs Ă©trangers, qui sortiront de garde Ă  vue seulement le lendemain matin, avec des plaintes pour rĂ©bellion et manifestation non autorisĂ©e.
AprĂšs cette journĂ©e-lĂ , la sensation que quelque chose encore pouvait arriver a grandi et des nombreux appels se sont suivis, en essayant de calquer et de rappeler la soirĂ©e du 26 octobre, avec l’utilisation des mĂȘmes slogans gĂ©nĂ©riques et en appuyant plus sur un imaginaire protestataire que sur des contenus prĂ©cis. Nous pensons cependant que la rĂ©pĂ©tition de ce qui s’est passĂ© ce jour-lĂ  sera difficile, Ă©tant donnĂ© qu’il s’est agi du rĂ©sultat de diffĂ©rents conditions spĂ©cifiques Ă  ce moment lĂ , entre autre le comportement « tolĂ©rant Â» des forces de l’ordre, qui ont dĂ©cidĂ© de maintenir un comportement radicalement opposĂ© dĂ©jĂ  le samedi suivant, quand, en rĂ©ponse Ă  un appel semblable sur le piazzale Loreto, la direction de la police a rĂ©pondu en plaçant 10 camionnettes de police, en contrĂŽlant quiconque se rapprochait, empĂȘchant donc un rassemblement et occupant prĂ©ventivement l’espace urbain.

Essayons maintenant d’esquisser quelques rĂ©flexions, qui pourront sĂ»rement ĂȘtre dĂ©menties, n’étant pas possible de pas tirer une thĂ©orie Ă  partir d’un seul Ă©vĂ©nement.
La prĂ©sence des fascistes comme premier trait caractĂ©ristique non seulement de la manifestation milanaise, mais aussi de nombreuses autres manifestations dans toute l’Italie devrait, Ă  minima, nous faire mĂ©diter. C’est indĂ©niable qu’il y a une meilleure adhĂ©rence entre les discours de l’extrĂȘme droite et les intĂ©rĂȘts des catĂ©gories professionnelles qui demandent Ă  l’État le retour Ă  la normale, ce qui se concrĂ©tise surtout dans la tranquillitĂ© pour l’économie et dans la possibilitĂ© de gagner.
MalgrĂ© le fait qu’à Milan, le 26 octobre, ces personnes n’aient pas Ă©tĂ© prĂ©sents, nous devrions, en tant que compagnons et compagnonnes, cogiter sur l’existence de possibles points de contacts (et lesquels) entre notre discours rĂ©volutionnaire concernant la situation actuelle et ces personnes, expression d’une petite bourgeoisie qui est en cours d’appauvrissement et essaye, par ses appels Ă  l’État, de rĂ©sister Ă  la chute dans la misĂšre Ă©conomique. En plus du problĂšme de la pĂ©nĂ©tration des discours fascistes dans le cƓur du mĂ©contentement sociale actuel, il existe aussi, pour nous, une question urgente d’espace d’action, non seulement pour nos discours, mais aussi pour nos pratiques. Dans plusieurs villes italiennes, les compagnons et les compagnonnes se sont trouvĂ©s obligĂ©s a faire face de façon « militaire Â» Ă  la prĂ©sence fasciste dans les rues, jusqu’à en arriver, dans certains cas, Ă  des vraies bagarres,.

L’autre Ă©lĂ©ment que nous voulons souligner est, justement, la prĂ©sence de trĂšs jeunes gens venants des quartiers les plus populaires de Milan, peut-ĂȘtre motivĂ©s Ă  descendre dans la rue par les images de la protestation de Naples et par l’imaginaire crĂ©e par les rĂ©voltes qui, Ă  un niveau global, ont touchĂ© diffĂ©rents pays, ces derniĂšres annĂ©es.
Cette composante, qui n’a pas de mots d’ordre ni de revendications, a montrĂ© de ne pas avoir une grande pratique des Ă©meutes de rue, quelque chose qui peut naĂźtre seulement de situations qui, malheureusement, Ă  Milan n’ont pas Ă©tĂ© si frĂ©quentes.
Pour ce qui en est du manque de revendications, on peut supposer que ce soit difficile d’imaginer quelque chose Ă  demander Ă  l’État (qui les a toujours considĂ©rĂ©s comme invisibles ou comme des dĂ©linquants) de la part de gars trĂšs jeunes, dont beaucoup de fils d’immigrĂ©s, issus de familles avec des problĂšmes Ă©conomiques, et pour lesquels dĂ©crire l’avenir comme catastrophique est un euphĂ©mise. De plus, l’extranĂ©itĂ© augmente pour ceux qui, encore mineurs, n’ont pas encore une rĂ©ponse Ă  la question s’ils pourront rester en Italie, Ă©tant donnĂ© que la loi prĂ©voit que l’enfant d’immigrĂ©s qui naĂźt en Italie, lors de ses dix-huit ans, doit mĂ©riter la nationalitĂ© par sa bonne conduite sociale, ou, en cas contraire, il va recevoir un permis de sĂ©jour temporaire. On peut imaginer le malaise de quelqu’un qui, grandi dans un pays occidental, est en permanence considĂ©rĂ© comme Ă©tranger et est continuellement soumis au chantage de l’enfermement dans un CRA et de l’expulsion vers un endroit dĂ©cidĂ©ment mĂ©connu.
Il serait intĂ©ressant pour nous de trouver des points de contacts avec ces gars, qu’ils nous paraissent plus de notre cotĂ© de la barricade que le propriĂ©taire d’une discothĂšque qui demande Ă  l’État de pouvoir travailler.

Le pari pour le futur nous semble ĂȘtre celui d’une rencontre des segments de la sociĂ©tĂ© qui pourraient crĂ©er des ruptures plus ou moins durables, qui mettent dĂ©finitivement en crise la narration du « on est tous dans le mĂȘme bateau Â» et qui posent, dans ce moment exceptionnel de pandĂ©mie, la question de la classe. Les segments qui peuvent donner vie Ă  ces fractures sont ceux qui ne sont pas rĂ©cupĂ©rables par le capitalisme, ces gars qui vivent de travail au black, ceux qui n’ont pas les bons documents et ceux qui, en gĂ©nĂ©ral, sont expulsĂ© de ce systĂšme social. Il y a aussi ceux qui sont laissĂ©s sur le seuil entre inclusion et exclusion, comme les livreurs Ă  vĂ©lo ou les travailleurs de la logistique, utiles pour ĂȘtre exploitĂ©s par le capital et les grandes villes, mais Ă  qui on nie toute participation.

Le dernier Ă©lĂ©ment qui, Ă  contrecƓur, nous devons souligner est que, par rapport Ă  d’autres manifestations en Italie, la rĂ©ponse de Milan a Ă©tĂ© peux chaleureuse. Cela est attestĂ© avant tout par le nombre de participants, environs 300, dĂ©cidĂ©ment peu pour une grande mĂ©tropole.
Cela est rĂ©affirmĂ© aussi par l’échec des appels suivants, tous plus ou moins anonymes, qui n’ont pas rĂ©ussi Ă  devenir visible ni Ă  avoir un quelconque impact, aussi Ă  cause du travail de prĂ©vention effectuĂ© par la police.

Pour l’instant, ce qui s’est passĂ© le 26 octobre semble quelque chose d’exceptionnel, qui s’est peut-produit suite aux images et aux nouvelles venant d’autres villes, mais c’est sĂ»rement une expression d’un mĂ©contentement vraiment ressenti.
L’avenir de crise et de misĂšre qui nous attend laisse supposer que ce n’est pas fini. La grĂšve longue et sauvage des livreurs Ă  vĂ©lo, ces derniers temps, le dĂ©montre.
Comme toujours, c’est Ă  nous de savoir saisir les ruptures qui se prĂ©senteront.

Galipettes Occupato




Source: Attaque.noblogs.org