Janvier 8, 2021
Par ACTA
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Les « sacrilèges » commis hier dans notre temple de la démocratie – oh ! pauvre ville souillée sur la colline, etc. – ne constituaient une « insurrection » qu’au sens d’une comédie noire. Ce qui était essentiellement une grande bande de motards habillés comme des circassiens et des barbares en surplus militaire – y compris le type au visage peint posant en bison à cornes dans un manteau de fourrure – a pris d’assaut l’ultime country club du pays, s’est accroupi sur le trône de Pence1, a poursuivi des sénateurs jusque dans les égouts, a fouillé et mitraillé des dossiers avec désinvolture, et surtout, a tiré des selfies à la chaîne pour les envoyer aux potes restés à la maison. Sinon, ils n’avaient pas la moindre idée. (L’esthétique était du pur Buñuel et Dali : « Notre seule règle était très simple : aucune idée ou image qui pourrait se prêter à une explication rationnelle de quelque nature que ce soit ne serait acceptée »).

Mais quelque chose de profond et inattendu s’est produit : un deus ex machina qui a levé la malédiction de Trump pour la carrière des faucons de guerre conservateurs et des jeunes lions de droite, dont les ambitions étaient jusqu’à hier entravées par le culte présidentiel. C’était le signal d’une évasion tant attendue. Le mot « surréaliste » a été beaucoup utilisé, mais il caractérise bien l’orgie bipartisane d’hier soir, où la moitié des sénateurs qui refusent de reconnaître l’élection ont repris en cœur l’appel de Biden à un « retour à la décence » et ont vomi une grande quantité de piété nocive.

Permettez-moi d’être clair : le parti républicain vient de subir une scission irréparable. Selon les normes du Führerprinzip2 de la Maison Blanche, Pence, Tom Cotton, Chuck Grassley, Mike Lee, Ben Sasse, Jim Lankford et même Kelly Loeffler3 sont désormais des traîtres hors pair. Cela leur permet, non sans ironie, de devenir des candidats présidentiels viables au sein d’un parti certes encore d’extrême droite mais post-Trump.

Depuis l’élection et dans les coulisses, les grandes entreprises et de nombreux méga-donateurs républicains ont coupé les ponts avec la Maison Blanche, plus sensationnellement dans le cas de cette institution ultra-républicaine, la National Association of Manufacturers, qui a demandé hier à Pence d’utiliser le 25e amendement pour déposer Trump. Bien sûr, ils ont été assez heureux pendant les trois premières années du régime grâce aux réductions d’impôts colossales, aux réductions complètes de la réglementation environnementale et du travail, et à un marché boursier alimenté à la méthamphétamine. Mais l’année dernière a rendu incontournable l’incapacité de la Maison Blanche à gérer des crises nationales majeures ou assurer une stabilité économique et politique de base.

L’objectif est un réalignement du pouvoir au sein du Parti avec des groupes d’intérêts capitalistes plus traditionnels comme le NAM et le Business Roundtable ainsi qu’avec la famille Koch, longtemps mal à l’aise avec Trump. Il ne faut pas se faire d’illusions sur le fait que les « républicains modérés » soient soudainement sortis de la tombe ; le projet qui émerge préservera l’alliance fondamentale entre les chrétiens évangéliques et les conservateurs économiques et défendra probablement la plupart des lois de l’ère Trump. Sur le plan institutionnel, les républicains du Sénat, avec une solide liste de jeunes talents, dirigeront le camp de l’après-Trump et, par le biais d’une concurrence darwinienne vicieuse – surtout la bataille pour remplacer McConnell – provoqueront une succession générationnelle, probablement avant que l’oligarchie octogénaire des démocrates n’ait quitté la scène. (La grande bataille interne de l’après-Trump dans les prochaines années sera probablement centrée sur la politique étrangère et la nouvelle guerre froide avec la Chine).

C’est l’un des aspects de la scission. L’autre est plus dramatique : les vrais trumpistes sont devenus de facto une tierce partie, lourdement retranchée à la Chambre des représentants. Alors que Trump s’embaume dans d’amères fantasmes de vengeance, la réconciliation entre les deux camps deviendra probablement impossible, même si des défections individuelles peuvent se produire. Mar-a-Lago deviendra le camp de base du culte de la mort de Trump, qui continuera à mobiliser ses partisans les plus fervents pour terroriser les primaires républicaines et assurer la préservation d’un important contingent d’irréductibles à la Chambre des représentants ainsi que dans les assemblées législatives des États rouges<a href="https://acta.zone/mike-davis-une-emeute-sur-la-colline/#easy-footnote-bottom-4-6798" title="«&nbsp;Red States&nbsp;»&nbsp;: les États traditionnellement acquis aux républicains (NdT).”>4. (Les républicains au Sénat, qui ont accès à d’énormes dons d’entreprises, sont beaucoup moins vulnérables à de tels défis.)

Demain, les experts libéraux pourront nous rassurer en nous disant que les républicains se sont suicidés, que l’ère Trump est révolue et que les démocrates sont sur le point de reprendre l’hégémonie. Des déclarations similaires, bien sûr, ont été faites lors des vicieuses primaires républicaines de 2015. Elles semblaient très convaincantes à l’époque. Mais une guerre civile ouverte entre les républicains ne peut apporter des avantages qu’à court terme aux démocrates, dont les propres divisions ont été mises à mal par le refus de Biden de partager le pouvoir avec les progressistes. De plus, libérés des fatwas électroniques de Trump, certains des plus jeunes sénateurs républicains pourraient s’avérer être des concurrents bien plus redoutables pour la conquête du vote des banlieues blanches diplômées de l’enseignement supérieur que les démocrates centristes ne le pensent. Quoi qu’il en soit, le seul avenir que nous puissions prévoir de manière fiable – la poursuite de turbulences socio-économiques extrêmes – rend les boules de cristal politiques inutiles.

Mike Davis

La version originale de ce texte a été publiée dans la New Left Review, qui nous a aimablement autorisé à le traduire.

  1. Vice-président de Trump, c’est à lui que revenait mercredi de diriger la séance qui avalisait l’élection de Joe Biden (NdT).
  2. Führerprinzip : dans l’Allemagne nazie, principe essentiel du fonctionnement du régime nazi, à savoir la soumission aveugle aux ordres du Fuhrer (NdT).
  3. Sénateurs et sénatrice républicains, particulièrement à droite et pro-Trump jusqu’ici (NdT).
  4. « Red States » : les États traditionnellement acquis aux républicains (NdT).



Source: Acta.zone