Nous prenons le parti, dans cet article, d’adopter la forme inclusive pour toutes les catégories qui y apparaissent (“migrant·e”, “réfugié·e”, etc.). Conscient·es que ces catégories sont employées au masculin dans les médias comme les textes juridiques, nous leur préférons une forme qui n’éclipse pas la composante féminine des flux migratoires. Ce choix est motivé par notre volonté de faire apparaître les femmes dans le lexique des migrations, le masculin n’étant pas un genre neutre mais un genre par défaut, c’est-à-dire un genre qui a été choisi par convention, au terme d’une longue masculinisation misogyne de la langue. Seul les occurrences de la section “L’année 2015” qui rentrent dans le cadre d’études de cas et d’analyses du langage médiatique sont exprimées au masculin.

En 2015, lorsque Barry Malone (rédacteur web en chef de la chaîne Al Jazeera) déclare dans un tweet (1) qu’il n’utilisera plus le mot “migrants”, trop péjoratif, mais le mot “refugees” pour parler des individus traversant la Méditerranée, les médias français s’alarment : faut-il qualifier de “migrant·es” ou de “réfugié·es” les personnes arrivant en Europe? Quel terme est le plus juste parmi les deux ? Quelle est leur signification exacte et à quelles connotations renvoient-ils ?

En France, ce n’est pourtant que depuis le début des années 2000 et particulièrement depuis 2013 que “migrant·e” et “réfugié·e” sont utilisés conjointement dans le débat public, soit de façon indifférenciée, comme quasi-synonymes, soit pour les opposer. Ils désignent, presque systématiquement au masculin, les personnes arrivant sur le territoire européen (FIALA, 2018). Si ces termes paraissent aujourd’hui constituer un incontournable couple, leur coexistence n’est en rien évidente et ils furent longtemps indépendants.

L’emploi du mot “réfugié·e” est attesté dès le XVème siècle, et précisé au XVIIIème siècle pour désigner les Huguenot·tte·s ayant fui la France durant les guerres de religion. C’est en 1951, avec la Convention de Genève puis ses modifications (1967 notamment) que le·la réfugié·e devient une catégorie juridique définissant le droit à l’asile pour toute personne qui :

“Craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ; ou qui, si elle n’a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels événements, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner” (Convention de Genève, 1.1, 1951).

La catégorie de “réfugié·e” permet, selon une conception libérale de l’exil, de protéger des individus victimes de persécutions politiques. En 1951, en contexte de guerre froide, cette vision était portée par les puissances occidentales en opposition au bloc de l’Est qui, lors des négociations de la convention de Genève, défendit une définition économique des réfugié·es, fuyant la pauvreté. L’enjeu était autant idéologique que politique puisque le bloc de l’Ouest cherchait ainsi à se présenter comme une terre de liberté pour les réfugié·es politiques d’URSS ; en retour, l’URSS justifiait la supériorité de son modèle économique (AKOKA, 2012).

En creux de cette définition du·de la réfugié·e comme persécuté·e politique, le terme « immigré·e » a, en France, une connotation plus économique. Depuis le XIXème siècle, il désigne directement ou indirectement les travailleur·euses étranger·es, ici aussi le plus souvent au masculin. Le mot “migrant·e” était, quant à lui, peu utilisé et était surtout employé comme synonyme d’”immigré·e”. L’absence de préfixe accolé au mot “migrant” rend néanmoins son sens plus générique que le duo “immigré·e” / “émigré·e”, neutralisant la référence au là-bas d’où l’on vient, et à l’ici où l’on arrive en insistant sur l’état de mouvement de la personne. Ce n’est que dans les années 2000 que le terme “migrant·e” se généralise véritablement dans le langage courant. Son aspect générique, englobant l’ensemble des flux migratoires, et sa capacité à désigner l’état de mouvement permettent de l’utiliser pour qualifier les individus pris dans les circulations mondiales contemporaines, dans le contexte de la globalisation et de l’intensification des mobilités qui l’accompagnent. D’autre part, de nombreux·ses chercheur·ses et associatif·ves font dans les années 2000 le choix politique et épistémologique d’utiliser le mot “migrant·e” pour désigner des personnes se déplaçant d’un point vers un autre. Ne correspondant à aucune catégorie juridique ou administrative officielle, ce terme était alors considéré comme plus neutre qu”immigré·e”, plus employé mais devenue péjoratif. Il avait d’autre part une portée générale, regroupant tous les individus en mobilité non touristique, qu’ils se déplacent d’une région à une autre ou d’un État à un autre, titulaires ou non d’un titre de séjour (DUFOIX, 2019)

Cependant, à partir de 2011, et plus encore de 2015, où les naufrages en Méditerranée sont mis sur l’agenda politique, le sens du mot “migrant·e“ se restreint pour désigner les populations fuyant guerres, conflits, dictatures et violences, notamment celles venues d’Asie (Syrie, Afghanistan, Irak) ou d’Afrique (Erythrée, Somalie, Soudan). Il se rapproche alors du terme de réfugié·e, dont l’usage est monté en flèche depuis les années 1980 et l’arrivée des boat-people venues d’Asie pour clarifier la situation concrète des individus en exil. L’utilisation conjointe de “migrant·e” et “réfugié·e” pour désigner les victimes de persécutions ou de conflits est donc très récente et n’est pas sans susciter de débat. Ces derniers jouent sur la signification de ces mots l’un par rapport à l’autre, mais aussi sur leurs connotations positives ou négatives variant selon les contextes d’énonciation. “Migrant·e·s” et “réfugié·e·s” sont actuellement utilisés de trois façon distinctes :
Comme synonymes, notamment dans le langage médiatique et courant. Les deux termes désignent alors, on l’a vu, des étranger·es en exil et en mouvement, s’opposant à de “pseudos antonymes” comme “autochtones”, “indigènes”, “nationaux” ou “de souche” (FIALA, 2018)
Dans un rapport hiérarchique : le terme “réfugié·e” serait une sous-catégorie du générique “migrant·e”, notamment dans le langage gestionnaire (ONGs, OIs, associations) ou la recherche.
Comme antonymes : les réfugié·es fuyant les persécutions sont opposé·es aux migrant·es, sous-entendu non contraint·es et venu·es pour des raisons économiques.

Le jeu sur l’opposition réfugié·e/migrant·e ou au contraire sur l’assimilation de ces deux termes est instable, variable selon la situation d’énonciation, et révélateur de positionnements politiques. Néanmoins on peut constater que l’on retrouve aujourd’hui le plus souvent les mots “migrant·e” et “réfugié·e” dans leur acception antonymique, Le terme “réfugié·e” désignerait la victime de persécutions ou de conflits et celui de “migrant·e” les individus qui ne viendraient que pour des raisons économiques. La suspicion de “fraude” se généralise avec la figure des “faux·sses réfugié·es”, des “faux·sses demandeur·euses d’asile”, ou des “migrant·es économiques déguisé·es”. Dans un contexte de limitation des visas pour l’espace Schengen et de suspension de l’immigration de travail salarié en Europe, l’asile est en effet de plus en plus présenté comme “une faille” du fait des possibilités de régularisation qu’il offre (LACROIX, 2016). Cette présentation des deux termes comme opposés est d’abord le fait du discours politique : elle remonte à l’institution de la convention de Genève à la guerre froide. Aujourd’hui, cette distinction entre le “bon” ou le “vrai” réfugié et les autres migrants permet aux d’acteur·rices politiques de légitimer leurs politiques de “tri” des “flux” arrivant en Europe. Ainsi en est-il de la déclaration du président Emmanuel Macron au congrès de Versailles le 3 juillet 2017, venant appuyer sa volonté d’ouvrir des centres de tri et de refoulement pour migrant·es :

« Il faut, pour cela, de manière coordonnée en Europe, mener une action efficace et humaine, qui nous permette d’accueillir les réfugiés politiques qui courent un risque réel, sans les confondre avec les migrants économiques et abandonner l’indispensable maîtrise de nos frontières. »

Dans les discours médiatiques, “migrant·es” et “réfugié·es” étaient plutôt confondus dans un cadrage tantôt humanitaire, où les “migrant·es” / “réfugié·es” sont présenté.es comme des figures victimaires, face à une société d’accueil ouverte ; tantôt sécuritaire notamment depuis les années 1980 et la dite “crise des banlieues”, aujourd’hui remplacée par la “crise migratoire” et le “risque terroriste” (BENSON, 2018). Cette évolution paradigmatique génère un imaginaire dual, qui correspond selon Rodney Benson à une double exigence commerciale et politique : “spectaculaires, simples, et très visuels, ces deux cadrages [humanitaire et sécuritaire] présentent l’avantage de s’accorder avec le discours des associations et des organismes d’État hostiles ou favorables aux immigrés”.
L’évolution est aussi liée aux sources journalistiques, qui sont essentiellement des sources officielles telles que les ministères, les mairies, les administrations, la police, ou encore les ONGs. Enfin, Christian Le Moënne analyse cette dualité paradigmatique comme l’illustration d’une relative prudence des principaux médias de masse français, ne dénonçant pas totalement le fait migratoire. Leur objectif serait plutôt d’orienter les politiques migratoires vers des contrôles fermes mais limités, refusant de fermer absolument les frontières physiques et administratives, afin qu’elles demeurent poreuses vis à vis des capitaux et des marchandises. Pour l’auteur, ce positionnement politique serait lié au statut même des principaux médias français, appartenant à de grands groupes capitalistes transnationaux (Le MOËNNE, 2018).
L’année 2015 vient cependant ponctuellement contredire cette dernière affirmation et marque une évolution cruciale dans les médias, où domine une vision extrêmement négative du phénomène migratoire. D’un mouvement commun “migrant·es” et “réfugié·es” sont dépréciés et “associés (…) à des termes très négatifs, tels que illégal, vague, flux, morts, ainsi qu’à des images de camps et de naufrages” (CALABRESE & VENIARD, 2018). Le phénomène migratoire est sur-représenté et qualifié de “crise” tandis que le thème devient prioritaire dans l’agenda politique européen. Les nombreux naufrages en Méditerranée, la multiplication des demandes d’asile, la fermeture des frontières européennes, cantonnant de nombreux·ses migrant·es en Grèce et en Italie et la multiplication des sommets européens sont au coeur de l’actualité. Dans les médias, les constructions textuelles, iconographiques et cartographiques tendent à présenter les personnes migrantes essentiellement comme étant en situation irrégulière, en position de vulnérabilité, et en masse. Cette amplification des arrivées irrégulières est en décalage avec la situation statistique des migrations accueillies en Europe : rarement les chiffres d’arrivées annoncés sont-t-ils mis en lien avec la population totale européenne, avec les chiffres d’accueil des pays en voie de développement, ou avec le pourcentage de migrant·es, toutes catégories confondues, par rapport à la population mondiale, resté quasiment constant depuis les années 1960 autour de 3% (del BIAGGIO, 2017) Les représentations picturales (bateaux surchargés, queues humaines infinies, figurés cartographiques menaçants) contribuent aussi à nourrir une idée de crise. Une comparaison de 72 photographies de presse identifiant des “migrants” dans Marianne et Valeurs actuelles entre janvier 2015 et janvier 2017 montre que le motif de la “horde” est le plus employé par les deux journaux, appartenant pourtant à deux bords politiques bien distincts. Ce motif montre des hommes, représentés dans des groupes de plus de 10 personnes, et potentiellement dangereux. Photographiés à l’extérieur, ils paraissent “hors de contrôle” et la prise de jour, permet au lecteur de leur plaquer une identité ethnique (MOLINER, VIDAL, & PAYET, 2018).

C’est en réaction à ce cadrage extrêmement dépréciatif et criminalisant de l’immigration que la campagne médiatique de réhabilitation du terme de “réfugié·e” est initiée par Barry Malone (2). Dans un tweet en anglais, publié le 20 août 2015, il explique que la chaîne de télévision refusera désormais d’utiliser le mot “migrant” pour parler des personnes traversant la Méditerranée, mais le mot “refugee”, afin de souligner la violence du déplacement et de l’exil.
Suite à cette annonce, nombre de médias français s’emparent de la polémique et débattent à leur tour du sens des mots utilisés par les journalistes. Nombreux sont ceux qui décident de suivre le sillage d’Al Jazeera et d’opter pour le mot “réfugié”, constatant que bien souvent, les personnes en migration fuient des conflits ou des persécutions politiques. La déclaration de B.Malone vient en effet rappeler que la parole est toujours située, et qu’elle a un effet performatif. En utilisant une définition des réfugié·es plus large que celle, juridique, des réfugié·es statutaires, la chaîne Al Jazeera provoque, et veut rappeler à l’Europe son obligation d’accueillir les persécuté·es au sens large (CANUT, 2016; CALABRESE & VENIARD, 2018).

En France, les réflexions des médias traduisent deux postures : d’une part une posture explicitement militante, cherchant à changer le cadrage sur l’immigration en s’attaquant à la connotation négative du mot “réfugié·e” et, d’autre part, une posture plus réaliste, supposant une objectivité du langage, et cherchant à choisir le terme le plus juste pour nommer les personnes arrivant sur le territoire européen (CALABRESE & VENIARD, 2018). Des membres du Haut-Commissariat aux Réfugiés, des juristes, mais aussi des linguistes sont alors convoqué·es afin de déterminer les mots justes. Cécile Canut, sociolinguiste, témoigne :

“Ainsi, un jeune journaliste du Nouvel Observateur, après une série de questions sur les mots de la migration, en est venu à la question qu’il brûlait de me poser : quel est le mot qu’il faut utiliser ? Autrement dit : quel est le meilleur mot ? Alors que toute utilisation d’un terme dépend de son contexte, des interlocuteurs en présence, de ses conditions de production sociale, politique voire subjective, la réponse à une telle question est bien entendu impossible. Pour autant, le journaliste ne renonçait pas à cet impératif en intitulant son article : “Doit-on les appeler “migrants” ou “réfugiés” ?” (CANUT, 2016).

“Migrant·es” et “Réfugié·es”, qui étaient jusqu’alors plutôt utilisés comme équivalents dans les médias français sont de plus en plus distingués. La définition juridique précise du “réfugié statutaire” est mise en avant, comparée avec l’utilisation courante, plus large, du mot, opposée aux “migrant·es” économiques, qui auraient fait le choix de partir. Ces réflexions sur le sens des deux mots ont donc pour eu conséquence de renforcer l’opposition politique entre “migrant économique” et “réfugié politiques” (AKOKA, 2012; CANUT, 2016). En jouant sur des oppositions communes ce débat n’a donc pas provoqué de changement radical des usages du lexique. Déplaçant, certes, l’attention sur les processus de catégorisation générés par les instances politiques, médiatiques, et associatives, ainsi que par le discours commun (CALABRESE & VENIARD, 2018) les effets politiques du débat qui eut lieu en 2015 et revient de façon lancinante sont extrêmement limités, voire négatifs, puisqu’il a a bien des égards contribué à légitimer les politiques de hiérarchisation, de sélection, de contrôle et de répression des flux migratoires actuellement à l’oeuvre.

Laboratoire Junior Mouvances.

1/https://www.aljazeera.com/programmes/insidestory/2015/08/migrants-refugees-150821200514311.html
2/https://twitter.com/malonebarry/status/634426633429102592

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Travaux cités
WITHOL DE WENDEN, C. (2010). « Le glissement des catégories de migrants. » Migrations, Sociétés , 128, pp. 190-193.

AKOKA, K. (2012). thèse de doctorat : La fabrique du réfugié à l’Ofpra (1952-1992): du consulat des réfugiés à l’administration des demandeurs d’asile” . Poitiers.

BENSON, R. (2018). L’immigration au prisme des médias. Presses Universitaires de Rennes.

CALABRESE, L., & VENIARD, M. (2018). Penser les mots, dire la migration. L’Harmattan.

CANUT, C. (2016). « Migrants et réfugiés : quand dire c’est faire la politique migratoire ». Vacarmes .

DUFOIX, S. (2019, janvier 15). « La migration est aussi une affaire de mots : attention aux chausse-trappes ».

del BIAGGIO, C. (2017). « Déconstruire la « crise » migratoire ». Intervention journée d’étude Mouvances. ENS de LYON.

FIALA, P. (2018). “La famille migr-, champ lexical et affrontements discursifs”. Dans M. V. Laura CALABRESE, Penser les mots, dire la migration. L’Harmattan.

LACROIX, T. (2016). Migrants, l’impasse européenne. Armand Colin.

Le MOËNNE, C. (2018). « Entre dislocation et recomposition: les frontières dans le contexte de la mondialisation et de la mutation numérique ». REFSICOM .

MOLINER, P., VIDAL, J., & PAYET, J. (2018). « Stéréotypage médiatique et objectivation de la représentation sociale des migrants ». Les cahiers internationaux de psychologie sociale , 117-118, 5-23.

REY, A. (2010). Le dictionnaire historique de la langue française. Le Robert.


Article publié le 17 Juil 2019 sur Monde-libertaire.fr