Novembre 18, 2020
Par Contrepoints (QC)
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Les thĂ©oricien-nes « critiques » (pour ce que cela veut dire ; souliers de cuir, diplĂŽmes, etc.) ont depuis longtemps une fixation sur les divers personnages peuplant l’univers de Walt Disney. On pensera Ă  Adorno et Horkheimer avec Donald Duck – porte-Ă©tendard de la violence capitaliste – ou Ă  Benjamin avec celui qu’il surnomme « l’abrutissant » Mickey Mouse, source de rires dans les salles de cinĂ©mas qui ont quelques choses Ă  voir avec les psychoses collectives
 Pas gĂȘnĂ©. Plus prĂšs de nous, Danny Gaudreault se servait de cette derniĂšre figure en la reterritorialisant dans un contexte performatif pour l’utiliser en tant que symbole de quelque chose qu’un crĂ©tin comme Michael Moore nommerait le capitalisme amĂ©ricain, et ce, avec toute l’hĂ©gĂ©monie culturelle qu’elle porte. Un peu clichĂ© quand mĂȘme, on connaĂźt la chanson.

 

Il faut dire que Matthew B. Crawford, philosophie et rĂ©parateur de moto, dans son dernier bouquin Contact, nous offre une histoire de l’évolution de la souris Ă  la salopette rouge qui vaut la peine de s’y attarder pour quelques lignes du moins.

Le philosophe de la moto (baptisons-le ainsi) postule que les vieux cartoons de Mickey Mouse jusqu’aux annĂ©es 50 avaient comme ressort comique la frustration que les objets matĂ©riels entraĂźnent dans la quotidiennetĂ©. On pensera aux ressorts logĂ©s dans les boĂźtes qui s’Ă©jectent trĂšs prĂ©cisĂ©ment pour nous crever l’Ɠil, les escaliers roulants affamĂ©s dĂ©sirant nous dĂ©vorer, sans oublier les vĂ©los qui perdent des roues pour se transformer en monocycle. Bref, un rapport Ă  l’objet qui est presque diabolique tel qu’il se retrouve similairement dans les Looney Toons sous tout ce qui Ă©tait estampĂ© par la multinationale ACME (tenant pour acquis que le monde des Looney Toons est aussi structurĂ© en État-nations). Ce qui se passe pour Crawford dans ces cartoons-lĂ  c’est une exagĂ©ration du caractĂšre hĂ©tĂ©ronomique de la rĂ©alitĂ© : le fait que celui-ci nous impose certaines rĂšgles qui rĂ©gissent notre action. Retenons cela.

Or, dans la production la plus rĂ©cente dans laquelle Mickey prend place, « La Maison de Mickey », on y voit plutĂŽt quelque chose comme « un fantasme Ă  Ă©chapper Ă  l’hĂ©tĂ©ronomie par le biais de l’abstraction » : un renoncement aux compĂ©tences pratiques pour substituer notre capacitĂ© aux solutions magiques de la technologie. C’est que dans cette Ă©mission, l’impuissance des personnages n’est aucunement mise en scĂšne Ă  la comparaison des cartoons antĂ©cĂ©dents, mais plutĂŽt une rĂ©solution de problĂšme qui est illustrĂ©e par le fait que Mickey peut simplement couiner « oh tourniquet ! » ce qui fait apparaĂźtre une caisse Ă  outils (la « maxicaisse ») sur-le-champ, genre d’ordinateur volant dans un nuage fantomatique offrant quatre « maxioutils » parfaitement adĂ©quats Ă  la situation rencontrĂ©e. La technologie rĂšgle tout. Il n’y a rien dans la concrĂ©tisation de ses choix, ni dans le pourquoi et dans le comment que la Maison de Mickey laisse entendre aux auditeurs et auditrices.

 

Bref, si les vieux Mickey Mouse reprĂ©sentaient Ă  merveille le monde dans lequel nous sommes, dans lequel nous sommes soumis Ă  l’hĂ©tĂ©ronomie des choses, aux pĂ©rils de la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, la Maison de Mickey quant Ă  elle ressemble plutĂŽt Ă  l’utopie cybernĂ©tique de la Silicon Valley oĂč les problĂ©matiques sont dĂ©jĂ  rĂ©glĂ©es par le feedback de la machine et les dangers toujours dĂ©jĂ  prĂ©venus. Rien Ă  apprendre de fondamental, pas de rapport aux mondes Ă  transformer, de praxis ; que des outils Ă -portĂ©e-de-la-main pour agir sur le mĂȘme et le toujours pareil.

 

*

 

we’ll do things and

we’ll go to places

all around the world

we’re marching

 

– The Mickey Mouse Club Theme

 

 

Sans vouloir tomber dans la critique de la technique unilatĂ©rale et la-peur-des-robots, cette introduction dont la presque-inutilitĂ© est presque-assumĂ©e, se voit ĂȘtre mon instrument Ă  un certain Ă©loge de la commune, celle avec laquelle je partage une forte affinitĂ© pour le moins. Le citoyen de la mĂ©tropole, celui de l’Empire, a quelque chose qui nous rappelle trĂšs fortement le Mickey de la Maison de Mickey : celui d’ĂȘtre un ĂȘtre passif, absent, aliĂ©nĂ© tout comme profondĂ©ment inutile. Il est de ceux qui se font gĂ©rer.

La commune, de par la concrĂ©tude qu’elle offre tout comme celle dans laquelle elle s’anime, prend rĂŽle de gabarit Ă  l’émergence de nouvelles dispositions et formes de prĂ©sences. Elle rĂ©tablit les conditions de la possibilitĂ© de l’expĂ©rience, celle qui a Ă©tĂ© si horriblement lacĂ©rĂ©e par tout ce qui se pose comme mĂ©diation entre le soi, le je et le toujours trop autrui.

 

Deux banals exemples me viennent en tĂȘte en ce qui a trait Ă  la rencontre de l’hĂ©tĂ©ronomie dans la commune qui dĂ©montrent comment celle-ci se dĂ©voile comme un lieu d’éducation, mais a fortiori d’apprentissage de certaines aptitudes (l’apprentissage est par l’expĂ©rience, tandis que l’éducation une « mise en Ɠuvre », une « conduite de la formation ») qui me semblent ĂȘtre primordiales Ă  la construction d’une puissance rĂ©volutionnaire.

On a tout d’abord les dĂ©fis qu’entraĂźnent lesdites « tĂąches manuelles », que ce soit dans la construction d’infrastructures aussi rudimentaires d’un poulailler en passant par la concoction de teintures officinales qui viendront guĂ©rir nos poules enrhumĂ©es – rĂ©elles amies. C’est que les problĂ©matiques prĂ©sentes dans ce type de situations permettent une rĂ©appropriation d’une capacitĂ© d’agir sur le monde, celle qui est trop souvent monopolisĂ©e par les spĂ©cialistes et/ou neutralisĂ©e par les diverses automatisations. Se trouve Ă©galement dans un tel contexte la possibilitĂ© d’une rĂ©appropriation d’un savoir « fondamental» (d’un « pourquoi du comment »). La poule peut-elle attraper nos rhumes ? Est-ce nos trop nombreux Ă©ternuements sur elles qui les ont rendues malades ? De la disposition Ă  la curiositĂ© et Ă  la comprĂ©hension, la « nature » semble apparaĂźtre comme une concrĂ©tude coextensive ; elle n’apparaĂźt plus comme une altĂ©ritĂ© hostile. Une zone de rĂ©sonance apparaĂźt de cette proximitĂ©, de cet hexis de la pratique qu’exhorte la commune. Jamais passif, toujours pratique.

Mais encore, il y a toute l’hĂ©tĂ©ronomie qui bouillonne dans la commune de l’articulation des relations interpersonnelles. PlutĂŽt que d’ĂȘtre un ensemble de liaisons stĂ©rilisĂ©es par les formalitĂ©s et les soi-disant ‘’solidaritĂ©s’’ zĂ©lĂ©es de camaraderies flasques que l’on retrouve dans le syndicalisme ou le militantisme, la commune est lieu de la vie, de la quotidiennetĂ©, d’amitiĂ©s sĂ©vĂšres, d’amours ardents, mais aussi d’entente. Ai-je besoin de m’étirer sur comment partager un milieu de vie peut-ĂȘtre complexe ? Toute vie familiale le prouve suffisamment. Chose sĂ»re, de par les conflits tout comme des dĂ©cisions cruciales, sans nĂ©gliger les moments dionysiaques, de tristesses et peines, Ă©closent de nouvelles aptitudes aux traitements de rapports et situations qui sont peut-ĂȘtre inconnues pour certain-es, sinon la plupart du temps mĂ©diatisĂ©es par la pudeur qu’entraĂźne le bien paraĂźtre.

 

Il y a quelques semaines, en me prĂ©parant dans la mesure oĂč cela Ă©tait possible au deuil abyssal d’un parent, je me rappelle les mots d’un extraordinaire ami : « on vieillit, nos parents aussi
 ça va de plus en plus arriver ces choses-là
 il va falloir apprendre Ă  s’occuper de nous dans ces moments-lĂ  ».

 

La commune comme lieu d’apprentissage Ă©motionnel. Ce n’est pas peu dire.

 

*

 

mickey Mouse is dead

got kicked in the head

cos people got too serious

Subhumans

Cette petite rĂ©flexion, au final, tient en deux choses (qui sont au fond la mĂȘme): 1. une requĂȘte au meurtre, celle de tuer le Mickey Mouse de la Maison de Mickey dans nos tĂȘtes 2. d’ĂȘtre une apostrophe Ă  nos vies signalant la nĂ©cessitĂ© de l’apprentissage ‘’d’aptitudes en tout genre’’, mais Ă©galement de se questionner sur les finalitĂ©s de celles-ci, sur si elles permettent de nous rĂ©approprier le monde. Lourde tĂąche faut-il s’avouer
 au moins de prendre Mickey dans toute sa passivitĂ© et de lui faire une jambette de temps Ă  autre, disons. Cela dit, l’on peut certainement rediriger nos apprentissages vers une optique de (vous m’excuserez la formule trĂšs orale) « ce que l’on fait, on le fait pour nous et pour la suite du monde ». Il me semble que c’est sous un tel raisonnement que la commune peut-ĂȘtre quelque chose de l’ordre de l’explosion des totalisations, des prises en charge et des administrations technocapitalistes. C’est parce qu’elle se poserait dorĂ©navant comme un refus Ă  la (re)production de cet ordre, de l’ordre de ceux et celles qui se font gĂ©rer.

 

Je crois, comme Crawford l’écrivait, que la libertĂ© n’émerge pas dans un contexte de naĂŻfs choix formulĂ©s tels que nous l’offre la sociĂ©tĂ© marchande ou la mĂ©tropole avec sa panoplie de lifestyles. Elle apparaĂźt plutĂŽt lorsqu’on doit ‘’obĂ©ir’’ Ă  des rĂ©alitĂ©s objectives qui ont leurs propres maniĂšres d’ĂȘtre intraitables. « Instruments de musique ou jardins qui ne poussent pas » disait notre philosophe de la moto. J’ajouterais la commune comme « devenir-rĂ©el, […] devenir-pratique du monde, le processus de rĂ©vĂ©lation de toute chose comme pratique, c’est-Ă -dire prenant place dans ses limites, dans sa signification immanente »  disait l’autre.

 

 

 




Source: Contrepoints.media