Novembre 9, 2020
Par Lundi matin
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Car il est toujours possible de mourir du cĂŽtĂ© vivant du prĂ©cipice, celui oĂč le corps bouge toujours : on appelle cela mourir les yeux ouverts, c’est Ă  dire cesser de rĂ©flĂ©chir, s’aplatir dans le pur nĂ©ant bĂȘtifiĂ©, la bouche ouverte, vaseuse, liquide – bĂ©ate. Alors ne pas mourir, en moins en pensĂ©e. Le bus s’extirpe de ces virages en lacet avec l’agilitĂ© d’un jaguar : au Mexique, c’est un animal-roi – c’est l’ñme prĂ©sente en chaque habitant.e dans son pur potentiel de bourreau et de victime – les deux Ă  la fois, comme si chacun Ă©tait fort d’abord de ses propres vulnĂ©rabilitĂ©s – comme si le sacrifice, aprĂšs tout, n’était que les deux faces d’une mĂȘme mĂ©daille : vie-mort – on en revient toujours un peu Ă  ça, finalement. Jaguar : anima, comme un petit esprit qui bouge en chacun de nous et qu’on ne peut attraper qu’en fermant les yeux, en le sentant taper dĂ©licatement aux portes ouvertes du coeur, ce coeur comme lien absolu de la vie-mort qui nous constitue tous, sans distinction. Mais n’est-ce pas lĂ  syncoeuriser deux Ă©vidences ?

Le jaguar maya est avant tout une arme pour le coeur au sens Ă©tymologique le plus ancien, indo-europĂ©en : ar-m-, arme comme jointure ; ou grec comme armos : assemblage. Force duale de l’arme-jaguar, donc. Une arme, oui, mais sans coups de feux, une arme intĂ©rieure – une arme corporelle, enracinĂ©e dans le corps-mĂȘme : une arme aux rameaux fĂ©conds – comme une espĂšce d’arbre qu’on laisse croĂźtre en soi sans y toucher pour ensuite la voir s’épaissir de tous les siĂšcles Ă  venir – une arme dĂ©clarante, en un sens, comme le bras (arm) sert Ă  dĂ©signer le monde et Ă  l’embrasser (embrazos). N’est-ce pas ce qu’est la parole, justement ? Et le verbe ? Et l’écorce de cet arbre ? Et le savoir, alors, qu’en faire ? Le jaguar et le bus traversent l’espace avec l’insolence d’une Ă©vidence – leur capacitĂ© commune Ă  transpercer chaque petite parcelle de mystĂšre, chaque portion de route, leur effort commun pour enclencher un mouvement dans cette autre parcelle que constitue notre existence mondifiĂ©e, la nĂŽtre et celle de tous les autres, leur capacitĂ© d’embrassement-embrasement de l’univers lui-mĂȘme : le jaguar du coeur et le bus de fer filent terre en choeur.




Le paysage dĂ©file devant mes yeux Ă©bahis – non, finalement, je ne vais pas mourir dans ce bus, quoique : oups, croiser un autre bus sur une route minuscule, lui faire un appel de phare, le frĂŽler en serrant les dents – les poils qui se hĂ©rissent, manquer de chuter – et finalement rouvrir les yeux, s’apercevoir qu’on est encore lĂ , bien vivant – et mĂȘme encore un peu plus. FrĂŽler la mort pour sur-vivre – excessivement – ou plutĂŽt comprendre qu’une vie n’est qu’un fil, apprendre Ă  marcher dessus avec l’agilitĂ© d’un funambule – le jaguar a pris forme humaine, maintenant, et se promĂšne sur ce fil qu’est la vie – en douceur, le pas dĂ©licat comme s’il s’avançait sur les pĂ©tales d’une fleur. En bas, la montagne est un vide immense. Et moi, qu’aurais-je Ă©tĂ© tout au fond ? Une flaque de consistance ? Un don gratuit aux mondes des montagnes ? Une matiĂšre de plus ? Ou peut-ĂȘtre un souvenir ? Encore aurait-il fallu une autre mĂ©moire pour me transmettre dans l’éternitĂ© d’un monde qui a presque dĂ©jĂ  tout oubliĂ© – qui a transmis ses mĂ©moires Ă  des logiciels biomĂ©triques, Ă  des systĂšmes informatiques, Ă  des serveurs numĂ©risĂ©s, Ă  des formules mathĂ©matiques – un monde fait de chiffres, un monde chiffonnĂ©, un monstre aux affiches dĂ©chirĂ©s, le monde – leur monde. L’heure gronde. Et les symboles, que montrent-ils ? De la cendre indĂ©cente. Eux aussi ont brĂ»lĂ©s, et nous avec. BrĂ»lĂ©, le nous. Alors qu’il nous faudrait souffler dessus, en rĂ©pandre la flamme – Olympe, oĂč es-tu ? Et toi, HermĂšs, que feras-tu cette fois-ci ? OĂč donc sont nos rĂ©ponses ? OĂč sont nos lois ? Et oĂč sommes-nous ? Questions assommantes pour Ăąmes perdue – pourtant que la montagne est belle, clame le poĂšte.

Dans un monde qui s’embrase, il s’agit de souffler sur les braises. Non pour faire tout brĂ»ler, mais pour brĂ»ler tout ce qu’il reste Ă  dĂ©faire – impatience, obscĂ©nitĂ©, uniformitĂ©, indĂ©cence, probabilitĂ©, calcul, pulsions. Dans ce bus qui traverse l’État de Oaxaca, quelque part dans les montagnes, sur la route, la fatigue mĂ©ditative et les muscles endoloris, ouvert au monde qui m’entoure, je prends conscience qu’il va falloir retourner la logique de la flamme pour lui faire dire ce qu’elle signifie en creux : car le feu n’est jamais qu’une arme elle aussi – une arme de dĂ©fense – EjĂ©rcito Nacional de LiberaciĂłn Nacional – une arme d’attaque – Narco-Politicos – une arme ambidextre. Une arme aux mains de celles et ceux qui savent manier le feu comme il faut est une arme de plus ajoutĂ©e Ă  l’étendard de leurs puissances. Le bus circule en toute puissance, lui aussi – on lui demande d’ĂȘtre ce qu’il est, aprĂšs tout : une carcasse de fer remplie de bactĂ©ries qui Ă©crase l’espace de ses pneus – et pourtant il est dĂ©jĂ  toujours plus que ce qu’il est : il est de l’ordre du mouvement, de l’improbable, pas seulement du dĂ©limitĂ© par la route, le goudron, la terre ou la poussiĂšre. Par lĂ , le bus est lui aussi un Ă©vĂ©nement, ou plutĂŽt un surgissement : voici cette vieille dame au visage ridĂ© par le soleil et les longues marches dĂ©sertiques, le dos courbĂ© par le poids des Ă©toiles, voici cette vieille dame qui, malgrĂ© toutes ses peines, s’élĂšve au milieu du bus, s’empare d’un sourire pour nous le transmettre en retour, chante l’amour, se grandit par la voix, passe parmi nous puis se rassoit – improbabilitĂ© du chemin – ajout d’une pierre de plus Ă  l’édifice de nos incertitude : la route n’est jamais aussi droite qu’elle n’y paraĂźt.

Le voyage est un risque en mĂȘme temps qu’une dĂ©rive. C’est une vie portĂ©e Ă  son paroxysme. C’est une vie composĂ©e aussi sur la variation de la vĂ©ritĂ© : le bus, la montagne, le jaguar, la flamme – tout ça est une variante de la mĂȘme composition, celle tissĂ©e dans les filigranes de l’incertitude donnant naissance Ă  un certain type de vĂ©ritĂ© – une vĂ©ritĂ© livresque en ce sens qu’elle embrasse plusieurs mondes et les fonde d’une seule et mĂȘme langue, et par lĂ  embrase ce qu’il y avait Ă  dĂ©faire en mĂȘme temps que tout ce qu’il reste Ă  faire. Feu en fusion. Un voyage n’est-il vĂ©cu qu’aprĂšs coup, par les mots ? Et le feu, quelle est sa vĂ©ritĂ© ? Les mots sont-ils des pavĂ©s brĂ»lants ? La vĂ©ritĂ© du feu est unicitĂ© dĂ©multipliĂ©e et le voyage fleurit sur la route de l’imprĂ©visible Ă  la maniĂšre d’un feu de joie (ou d’un sacrĂ© foutoir, il faut bien le dire). Il y a des pierres qui tombent de la montagne. Mais qui saura oĂč elles tomberont ? Et sur quoi s’écraseront-elles ? Plouf, boum, crac – plusieurs sons. Le bus ralentit : nous arrivons, plus vivants que morts – beaucoup plus vivants que morts. OĂč sommes-nous ? A priori, dans un village.

Ce village est d’un tout autre type que celui dont je foulerai les pieds plus tard et que j’ai dĂ©crit ailleurs. Ce village, dĂ©jĂ , est au Mexique, pas en Colombie – et pas n’importe oĂč au Mexique : Ă  Oaxaca, territoire zapotĂšque, mixtĂšque, mixe parmi tant d’autres peuples – Huaxyacac – peuples hĂ©ritiers du nahuatl et de ses tissages langagiers multisĂ©culaires – de cette langue qui ne distingue pas le genre et dont le verbe se fonde dans le nom, comme si chaque chose bougeait d’elle-mĂȘme, agissait et n’avait pas besoin d’un crĂ©ateur pour se mouvoir – et que l’humain, ainsi, n’était qu’un intercesseur des mouvements longs du vivant, de la Terre – de certaines puissances, de certains mystĂšres… Je vais m’arrĂȘter lĂ , je ne connais pas cette langue et je ne veux pas la surinterprĂ©ter : je respecte trop le langage pour vouloir introduire en lui mes propres fantasmes d’écriture – je ne suis qu’un simple passeur encore muet, aprĂšs tout. Et puis pour le fantasme des motifs d’écriture demeurera toujours, pour moi, la langue maternelle : cette syntaxe d’Oedipe en complexe de mots. La langue française est une patrie esthĂ©tique Ă  laquelle je n’ai pas choisi d’appartenir et qui me permet pourtant de vivre toutes mes vies passĂ©es, prĂ©sentes et Ă  venir. Est-elle aussi ma famille, cette langue ? En face, le paysage ne parle pas – et pourtant, que de choses a-t-il Ă  nous dire ! Va-t-il succomber par les flammes ce paysage, un jour ? Les mĂ©ga-feux anthropiques auront-ils raison de lui ? Des graines sauront toujours se cacher sous les cendres, rassurons-nous.

Ce village est traversĂ© par la route qui va de la capitale de l’Etat – Oaxaca de Juarez – Ă  Puerto Escondido – Ă  toute cette cĂŽte Pacifique qui donne une physionomie toute diffĂ©rente si on la compare au Mexique des montagnes et des dĂ©serts – une cĂŽte Pacifique envahie par l’Occident dont les post-habitants ont construit leurs grandes maisons Ă  mĂȘme la plage ou bien ont surinvestis des villages en y Ă©tablissant centres de mĂ©ditation et de yoga, surf shop et petits bars – toute une myriade de Californiens et d’EuropĂ©ens partis lĂ  en voyage et qui ne sont jamais revenus : la vie est plus douce en devises occidentales, mais aprĂšs tout, que faut-il penser d’eux ? Certains connaissent la puissance du feu, sa signification, son histoire – d’autres non : au Mexique, il faut connaĂźtre le feu pour se fondre dans son territoire lumineux – faire parler la fumĂ©e, c’est Ă  dire s’élever et se dissoudre dans les cieux. En un autre sens : affronter la vision. Et ceci n’a rien Ă  voir avec l’ayahuasca ou le peyotl consommĂ©s comme une nouvelle distinction, spirituelle celle-lĂ .

Gravir une pente, regarder en bas – oui, il faut encore monter. Gravir la pente – cette fois-ci, elle est incorporĂ©e, ce n’est plus une pente parmi d’autres, c’est la pente, celle dont il va falloir attendre patiemment l’aboutissement – une pente sous forme d’attente, comme un effort patient, une figure faite de sueur qui hante la marche jusqu’à son but ultime : atteindre la fin du chemin, s’élever en haut de la pente, regarder en bas, regarder en haut – c’est ça, il n’y a plus rien : je suis arrivĂ© en haut du chemin. Et en haut du chemin, il y a des maisons sans cheminĂ©es – les jours sont chauds quasiment toute l’annĂ©e – mais les nuits, elles
 Ici, dans les montagnes de la cĂŽte Pacifique, les nuits sont froides, vraiment froides – pas glaciales, c’est le Mexique – mais froides, vraiment froides – de l’ordre du zĂ©ro. Il y a quelque chose d’étrange dans ce pays particulier qu’est ce village : les jours sont Ă©prouvants par la chaleur qu’ils contiennent – le corps est en quelque sorte soumis Ă  l’épreuve du chaud en permanence et il doit lutter pour ne pas se liquĂ©fier, s’anĂ©antiser comme flaque. Puis vient la nuit et alors il doit lutter pour retrouver la chaleur : le corps, ici, est une bataille cosmique que les Ă©lĂ©ments malaxent comme pĂąte d’argile.

La nuit – en ella vivimos y en ella moriremos – et avec elle le dĂ©fi du froid : alors se rĂ©chauffer, d’émuler l’atome, l’étau glacĂ©, d’activer molĂ©cules – il s’agit de faire feu – quel mot agrĂ©able, le feu
 Il dĂ©ploie son univers avec la simplicitĂ© d’une Ă©vidence. Et pourtant
 Nous nous installons auprĂšs du feu. Il prend vite, dĂ©ploie sa flamme. Aucune parole n’est prononcĂ©e – aucune ne peut l’ĂȘtre, d’ailleurs. A quoi bon ? Le feu implique le silence – tout le reste n’est que futilitĂ© – car les mots sont un fardeau pour la flamme. Et nous, nous sommes captivĂ©s par cette flamme qui rayonne au centre du foyer – el hogon de la vida – et tous ces regards, alors, prennent les traits de la flamme – il y a au fond de leurs yeux qui brillent quelque chose d’inĂ©dit qui traverse les Ăąges – le feu est un hĂ©ritage prĂ©cieux transmis par le temps – passer la flamme d’une main Ă  l’autre, n’est-ce pas lĂ  symbole remarquable du temps qui file et qui demeure en mĂȘme temps ? Nous sommes quatre ou peut-ĂȘtre cinq autour de ce feu – la mĂ©moire flanche, je sais juste qu’il y a le feu au milieu et qu’il est unique. Vraiment ? Quelle est cette flamme qui resplendit ? N’est-elle pas plusieurs ? Le feu est un insaisissable : il y a ce qui brille de mille feux, mais alors c’est dĂ©jĂ  d’un multiple que l’on parle – et pourtant tous les regards sont unanimement tournĂ©s vers lui : il oriente tous les regards, tous sont tournĂ©s vers lui (le feu) ou elle (la flamme) – il convoque l’unicitĂ© du regard et unifie l’énergie des uns et des autres – la flamme fait le mĂȘme, le semblable – flammĂšche insatiable.




El fuego habla de su propio ser – no puedes traducir con tus palabras : solo puedes mirar. Il prononce cette phrase le regard fixĂ© sur la flamme – le feu a cette facultĂ© d’ĂȘtre un archi-visible in-visualisant le monde qui l’entoure – faire du feu, n’est-ce pas repousser les bĂȘtes, et par lĂ  les exclure du campement : les rendre invisibles pour s’invincibiliser. Le feu est un repoussoir – et pourtant
 Qui sommes-nous, perchĂ©s sur la cime de notre montagne, digĂ©rant dans nos corps ce que le feu a fait – tortillas de maĂŻs con huevos -, qui sommes-nous Ă  part des ĂȘtres-flammes dont les regards tout Ă  coup s’embrasent face Ă  l’insondable du rouge foyer ? Ne somme-nous pas, nous aussi, l’archi-visible ? Le feu est dans nos regards – nos regards prennent les couleurs de la flamme – bientĂŽt, nous aussi, nous cracherons du feu dans nos rĂȘves – le feu alors s’immisce dans le sommeil et la flamme dĂ©borde dans les abysses nocturnes – Eros sort de son sommeil et dans sa main gauche prononce un mot en forme de rose : une rose rouge.

Face Ă  cette flamme solitaire, face Ă  cette montagne elle-mĂȘme solitaire, je revoie mon grand-pĂšre opĂ©rant devant son barbecue – il m’a toujours fait rire, il le prononce barbe-cul (“car la broche entre par la barbe et ressort par le cul”). J’ai toujours trouvĂ© cette image fantastique par tout ce qu’elle convoque de vie et de mort en elle – comme une espĂšce d’asado en route vers HadĂšs – comme un.e Argentin.e qui aurait fait trop cuire sa viande le dimanche, ce que tous les autres convives lui auraient reprochĂ© – asado sagrado : ne jamais blaguer avec ce rite (note pour l’avenir). De mon grand-pĂšre, je pense Ă  ce qu’il pouvait lui-mĂȘme penser du feu, lui qui a connu les bombes, les balles et les corps calcinĂ©s sur les places des villages du sud-ouest Ă  la LibĂ©ration – ces corps qui Ă©taient ceux de ses oncles et des parents de ses ami.e.s, mais aussi ceux des envahisseurs allemands et des collaborateurs français – ces corps soumis Ă  l’épreuve de la flamme – ces corps barbarisĂ©s par l’incendie passĂ©s sous l’axe destructeur des viseurs de l’aviation – Messerschmitt contre Spitfire – guerre des cieux – derniers soirs – Antoine de Saint-ExupĂ©ry, Romain Gary, Maryse Hislz – figures du feu et de la vitesse – figures de l’air et des excĂšs – figures fulgurantes du mouvement. Et, par lĂ , de l’inĂ©vitable mort.

Alors mon grand-pĂšre me revient en souvenir face Ă  cette flamme : de quel cĂŽtĂ© de la flamme se trouvait-il ? De la flamme nourriciĂšre ou de la flamme meurtriĂšre ? Je le revois tourner ses viandes, jamais assez tendres pour lui, je le vois manier la flamme comme un pyromane avec l’agilitĂ© du jaguar – et les viandes cuisent, passent elles aussi l’épreuve de la flamme avant d’atteindre les frontiĂšres de la lĂšvre, des dents, du gosier – la viande grillĂ©e par le feu pĂ©nĂštre le corps, lui fournit une consistance, s’intĂšgre Ă  l’équilibre des Ăąges – la viande nourrit quelque chose qui n’est finalement qu’une location – le corps est l’ultime location nous rappelle le poĂšte (NĂ©pal, reste en paix) – le corps comme Ă©change de chairs Ă  la maniĂšre des Indiens du Grand Nord SibĂ©rien – la flamme comme axe spiralique de transmission de cette chair d’un corps animĂ© Ă  un autre corps animĂ© : la flamme dans son Ă©lan pyrique ouvre alors aux dimensions de l’esprit poĂ©tique car elle ouvre aussi aux dimensions du goĂ»t, de l’esthĂ©tique – la flamme est vive comme lyre. Du pyrique au lyrique, il y a toute une anthropie qui cĂŽtoie d’abord et avant tout les dimensions du vivant – et par lĂ  cette insatiable, inĂ©puisable, inarrĂȘtable entropie – une anthropomĂ©trique entropoĂ©tique. Je regarde les cieux. Eux aussi, ils flambent. Je me frotte les yeux. Non, je ne rĂȘve pas.

ÂżQuĂ© hace el fuego al cuerpo ? ÂżQuiĂ©n puede saber ? Quemar todo, quemar todo. Y despuĂ©s ? ÂżQuĂ© podemos quedar ? Dans le feu et par le feu. Dans le feu comme Jeanne d’Arc, comme François Mackandal, dans le feu comme Kimpa Vita, comme Hatuey de Quisqueya. Et par le feu, leurs esprits qui reviennent sans cesse, hantent les mondes auxquels ils appartiennent – la fumĂ©e est un appel Ă  eux, par le feu : brĂ»ler pour voir, brĂ»ler pour sentir, brĂ»ler comme un miroir qui renvoie au monde l’image d’un double dĂ©jĂ  au-delĂ  du monde – kolossos de petit bois dans l’ñtre des songes endormis – et par lĂ  toujours dĂ©jĂ  revenant, en un sens. Il faut dormir pour se rĂ©veiller, le processus est entendu. Mais dormir dans son propre rĂȘve, est-ce possible ? Toutes ces figures brĂ»lĂ©es ne sont jamais que des potentiels de revenance et c’est par le feu qu’elles rĂ©vĂšlent toutes leurs prĂ©sences endormies – ultime limite du sensible : le sommeil. Ils auront beau brĂ»ler notre histoire, notre mĂ©moire – nos livres, nos savoirs – il y aura toujours l’incommensurable puissance du feu pour marquer l’esprit Ă  tout jamais : le feu, c’est ce qu’on ne peut pas ne pas voir. C’est un monstre. Et c’est aussi l’immense savoir. La flamme est-elle Ă  jamais Ă©teinte ? Le monde tourne, le feu avec. C’est ainsi. El fuego sabe todo. El fuego de los astros y los pĂĄjaros que se rĂ­an de nosotros miran del otro lado – adelante al rĂ­o aguaoro.

Je place mes mains sur le feu. Certaines personnes murmurent des mots que je ne comprends pas : l’espagnol, langue des mes ancĂȘtres, ne m’est paradoxalement pas encore familiĂšre, surtout lorsqu’elle se murmure Ă  bas-mots : c’est une langue encore un peu Ă©trangĂšre, mais une un-peu-Ă©trangĂšre dont j’ai ĂŽtĂ© la dimension barbare de l’inconnu – le processus de la langue est dĂ©jĂ  en moi, quelque part, et cette langue nouvelle remĂ©more un savoir enfoui – focus comme feu : Ă©tymologie alternative – quelque chose qui s’ajoute Ă  mon affection, Ă  ma perception, Ă  ma conception, Ă  mon attention : quelque chose comme un nouveau monde, une nouvelle dimension – j’appelle ça une focalisation prĂ©-consciente. Apprendre une langue comme entretenir une flamme – les braises sont dĂ©jĂ  lĂ , inconsciemment, il suffit juste de souffler dessus, patiemment, pour que le feu prenne, inlassablement – la connaissance est un foyer Ă  chĂ©rir comme une terre nourriciĂšre – et cette Terre, c’est justement la langue, cette langue qui nomme la Terre, qui la fait exister pour soi et peut-ĂȘtre pour tous les autres. En passant mes mains sur le feu – au moins en imagination par l’écriture (et par lĂ  revivre quelque chose d’avant, faire revenir le phĂ©nomĂšne par l’esprit, mais le sentir comme un phĂ©nomĂšne car s’impliquer dedans Ă  fond) – en passant mes mains sur le feu, donc, je ressens le processus qui conduit l’autre Ă  parler, Ă  verbaliser : n’est-ce pas lĂ  agir, justement ? Et s’enflammer, n’est-ce pas vivre Ă  fond ?

Au Mexique, la poĂ©sie est prĂ©cieuse. C’est avec elle et par elle qu’il convient de parler avant tout. Ceci est un immense mystĂšre. Certain.e.s ont senti la dimension magique du Mexique, d’autres non. Et pourtant, la magie rĂŽde, inexplicable, comme toute bonne magie. Serait-ce dĂ» l’architecture des langues prĂ©colombiennes – nahuatl, notamment, dont les mots ici rĂ©sonnent – en animant les ĂȘtres et les choses d’une toute autre nature que les langues latines, germaniques ou saxonnes peuvent se le permettre dans les limites de leurs grammaires – les langues coloniales, pour ainsi dire, avec cette grammatologie de la domination, de l’exclusion et de l’aliĂ©nation ? Serait-ce alors ces langues indigĂšnes diffĂ©rentes de celles qui ont façonnĂ© l’Occident et ses excĂšs, puis ensuite l’AmĂ©rique par voie coloniale, qui auraient diffusĂ© par-delĂ  tout le territoire cette magie inexplicable car indicible ? Si la langue officielle du Mexique est l’espagnol, sa langue spirituelle, en revanche, est dĂ©finitivement indigĂšne – nahuatl, et toutes les autres. Et avec la langue s’introduit la transmission des gĂ©nĂ©rations passĂ©es, prĂ©sentes et Ă  venir – indigĂšne, ce qui gĂ©nĂšre l’indivisible
 Autre sens, fantasmatique celui-lĂ . Laissez-moi donc rĂȘver parfois.

La nuit s’étend, les spectres entrent en scĂšne. Certains avalent des champignons hallucinogĂšnes – los hongos magicos para entrar el en otro mundo. J’attends que la fatigue agisse d’elle-mĂȘme, qu’elle et ses alliĂ©es – dĂ©tente, repos, relĂąchement – me pĂ©nĂštrent, m’entraĂźnent Ă  la limite de mon ĂȘtre, dans cette douce plĂ©nitude qu’est l’à peine d’un ĂȘtre : c’est ce moment sous tension oĂč tout semble se dissoudre quelque part, ailleurs, dans le mĂ©so-cosmos. Apenas han llegado las criaturas mĂĄgicas del otro mundo… La flamme aide Ă  garder la prĂ©sence – et avec cette flamme se prĂ©sentent celles et ceux qui sont restĂ©s enfouis dans les souvenirs – celles et ceux dont il convient de se rappeler – celles et ceux qui, immanquablement, reviennent Ă  nous – et qui, par lĂ , dĂ©nouent les tissages mentaux qui Ă©taient restĂ©s Ă©trangement nouĂ©s quelque part dans les tentacules internes de l’ĂȘtre. La flamme comme farandole fantastique : une flamme qui hante et entre sans dĂ©ranger. Et qui laisse ses chaussures dans l’entrĂ©e – flamme domestiquĂ©e.

Tout Ă  coup les rires de mes compagnons : leurs rires dĂ©ployĂ©s Ă  gorges dĂ©nouĂ©es – c’est Ă  dire qu’ils ont dĂ©jĂ  cet aspect malĂ©fique, comme s’ils venaient d’un infra-monde – Xibalba, Mictlan ? – et c’est vrai qu’ils ont des gueules tĂ©nĂ©breuses, des rires sarcastiques, des rires alambiquĂ©s, des rires antirĂ©niques – des flammes noires qui brillent en croissant de lune. Je regarde leurs tĂȘtes : ils ressemblent aux chiens des enfers, Ă  ces molosses Ă  trois tĂȘtes ou Ă  ces corbeaux qui mangent l’esprit des morts. Et pourtant qu’ils rient ! Et que la flamme frĂ©mit, elle aussi ! Il y a cette dimension du rire qui provient de la mort et qui l’esquive : le rire est intimement liĂ© Ă  la mort – c’est une disposition psychologique qui vient l’apprivoiser, la contenir. Le rire est un intraduisible, c’est Ă  dire qu’il ne peut ĂȘtre traduit autrement que par le rire lui-mĂȘme et qu’il renvoie immanquablement Ă  la vie : en dĂ©jouant la trame de la mort, au moins pour un petit moment. Rire, c’est provoquer l’ire des Dieux, et alors leur courroux – c’est se moquer d’eux et de leur immortalitĂ© – c’est montrer qu’on dĂ©joue la marche normale du monde, au moins pour le temps, toujours localisĂ© (donc humain), du rire. Le rire est un improbable – et en fait c’est l’improbable lui-mĂȘme : le rire n’est-il pas rĂšgne de l’inattendu, justement ? Donald Trump ne fait plus rire, ses blagues sont surfaites, surjouĂ©es, sans surprises – alors viendra peut-ĂȘtre le temps, pour lui, de sortir les armes – et avec elles cerbĂšres et faucons – les armes Ă  feu – et toute la furie d’une bĂȘtise sans limite, excessive. Perdre le rire, c’est alors entrer les yeux fermĂ©s dans l’ordre du pire. Regardez cette flamme, n’est-elle pas drĂŽle dans ce qu’elle a d’insaisissable ? Et le jour, quand va-t-il succĂ©der Ă  la nuit ? Quand va-t-on enfin saisir la lumiĂšre ? L’horizon va-t-il paraĂźtre cette fois encore ? Luz, paz, fuego. Encore un peu d’attente, le monde n’est pas tout Ă  fait Ă  faire (il l’a dĂ©jĂ  trop Ă©tĂ©). Mais que reste-t-il Ă  dĂ©faire ? Fiat lux comme vĂ©ritĂ© divine. C’est un bon dĂ©but.



El fuego permite eso : deshacer. Lo tienes en la mano – Ășltimamente tu mano desaparece y con ella todo lo que fue construyendo. FĂĄcil. L’ultime moment d’ouvrir les yeux : la nuit s’évapore doucement : il y a des couvertures Ă©tendues prĂšs du feu – un couple s’embrasse, les fluides se monnaient sans argent sous les tissus – seules l’or et la sĂšve s’insinuent en sous-marin – l’orfĂšvre d’une passion heureuse – alors des petits gĂ©missements et puis s’en vont, disparaissent : bras dessus, bras dessous – l’amour. Je les regarde s’éloigner complices et comprend que leur empire n’est ni celui d’HĂ©phaĂŻstos ni celui de PromĂ©thĂ©e mais bel et bien celui d’Eros : la force de leur faire relĂšve du non-faire absolu – il est celui des flammes infinies d’un dĂ©sir lui-mĂȘme infini pour le monde des signes – et par lĂ  des traductions en creux, parfois amoureuses, en tout cas toujours plus profondes que ce qu’elles paraissent ĂȘtre – mais n’est-pas justement cela, l’amour ? L’amour est la fascination rĂ©ciproque de deux ĂȘtres pour tout ce qu’ils ont, l’un pour l’autre, de plus indicible – l’amour est donc partout puisque le monde dans sa beautĂ© parfaite est l’indicible mĂȘme qu’aucun mot ne parviendra jamais Ă  dire totalement – le mot n’est qu’une courroie dĂ©jĂ  tronquĂ©e par les Ăąges, les lĂšvres, l’esprit – le mot n’est qu’une Ă©tincelle qui parfois s’embrase – mais le feu, toujours, revient aux cendres, aux braises. Il s’agit alors de souffler, toujours – de toujours souffler pour capter ce petit quelque chose qui infuse le rĂšgne de l’amour, qui le fait ĂȘtre-monde – mot-monde, mappemonde et autres rondeurs qui n’appartiennent qu’à l’amour – l’amour est toujours histoire de dĂ©tour, de rond, de cercles, de spirales – jamais de ligne droite : l’amour est une cyclo-route spiralique. La fatigue me fait claquer les dents – ou alors est-ce le froid ? Le feu trahit sa propre faiblesse : il disparaĂźt, faiblit, s’éteint presque. Est-ce le moment du jour ? Il semblerait.

En bas, la route passe et avec elle les premiers camions chargĂ©s de prĂ©sences mystĂ©rieuses, de femmes et d’hommes indistincts, de quelques animaux immobiles – tout un tissage de vie silencieuse qui entre dans le champ de nos premiĂšres impressions. La nuit, rĂšgne silencieux, fait place Ă  autre chose. Le jour s’anime en petites fumĂ©es qui montent du sol, le feu s’éteint et l’aurore grimpe. C’est l’heure des premiers Ă©veils et de la vision sublime. C’est l’heure du grand signe et des rĂȘves Ă©piphaniques.

Alors flamme devient fumĂ©e :
El humo del humano
Se mĂȘle Ă  l’ñme
De tous les animaux.

Alors fumĂ©e devient nuage :
Instant Ă©vanescent,
Quasi-féerique,
Del sol mĂĄgico.

Alors le voile se lĂšve,
L’horizon s’incandescente.
Arc-en-ciel oro, bleu,
rojo, jaune  : fuego.

Et lĂ ,
PrĂ©sent comme feu l’est,
AquĂ­ acĂĄ :
Feu follet.

LĂ , feux de joies,
LĂ , flammes de cieux :
Ô comme le ciel est bleu
A l’abri des Ă©toiles.

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Raoul Tarez, octobre 2020

Photos : Daniela CastrillĂłn




Source: Lundi.am