Novembre 8, 2021
Par Lundi matin
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Les géants de la Silicon Valley, comme à leur habitude, tentent de nous vendre rêves et technologies révolutionnaires. Mais cette fois, Facebook, devenu Méta, va plus loin et démontre l’abyssal appétit des GAFAM avec son métavers. Ce nouveau monde numérique immersif doit permettre de parachever sa doctrine : « connecter les gens ». Alors que les impératifs environnementaux devraient nous imposer une forme de sobriété énergétique, Facebook se propose de faire exploser la facture. Pourtant, ce monde n’est que fiction. Peut être est-il encre temps d’en faire évoluer les lignes.

En remplaçant le panneau au pouce bleu historique du siège californien par un énigmatique logo infini, « Méta » semble réussir son premier pari : faire oublier les scandales à répétition associés à « Facebook ». Le changement de nom de la marque aux deux milliards d’utilisateurs tombe à pique, à peine quelques semaines après l’audition au Sénat de Frances Haugen, lanceuse d’alerte accusant Facebook de choisir « le profit plutôt que la sûreté », ainsi qu’après la publication des « Facebook Files » par le Wall Street Journal, début octobre 2021. « Voici mon message à Mark Zuckerberg : l’époque où vous pouviez envahir notre vie privée, promouvoir des contenus toxiques et vous en prendre à des enfants et des adolescents est révolue », annonce le sénateur démocrate du Massachusetts Edward Markey. S, suite à l’audition de Frances Haugen. De l’avis de certains commentateurs cette fois c’en est trop, la régulation plane au-dessus de la tête de Mark Zuckerberg. Mais, hasard du calendrier, Facebook s’offre une seconde jeunesse avec le Métavers, fin octobre 2021. Les procédures juridiques ne s’arrêteront pas avec un changement de nom, néanmoins force est de constater que l’actualité « scandale » a laissé place à une actualité « métavers ».

Google avait, plus discrètement, mais non moins significativement, déjà changé son nom en 2015 pour devenir « Alphabet ». L’entreprise ne souhaitant plus se voir réduite à un moteur de recherche a choisi d’insérer ses différentes filiales (Google Inc, Youtube, DeepMind Technology, Sidewalk Labs, etc.) dans un alphabet traduisant symboliquement la complétude du géant de la Tech. La même idée paraît s’appliquer ici. Dès le début du Facebook Connect – cérémonie de lancement du métavers – les différents éléments de l’ex-Facebook (Instagram, Whatsapp, Messenger, Facebook et Oculus) fusionnent dans un jeu de couleurs pour se transformer en un logo unique : celui de Méta. Ce terme grec signifie « ce qui englobe », mais Zuckerberg parle aussi de l’idée d’aller « au delà ». Au-delà de l’internet et des réseaux sociaux que nous connaissons.

Partant du principe que la « rencontre numérique », sur ses différents réseaux, reste incapable de reproduire la complexité d’un échange réel, Méta souhaite rendre cette expérience plus « naturelle » et immersive. Nos échanges numériques passeront ainsi par trois strates dans le métavers. Horizon Home devrait permettre de créer son univers propre, sa maison, son espace personnel – pouvant ressembler à sa page Facebook actuelle. Horizon Worlds, d’abord basé sur le jeu, doit permettre une rencontre des utilisateurs dans différents espaces interpersonnels. Alors qu’Horizon Workrooms sera l’espace dédié au travail. L’ensemble étant basé sur une technologie commune : la réalité virtuelle. C’est via l’utilisation d’un casque de VR, puis certainement de montres connectées, voire de capteurs plus spécifiques, qu’il sera possible de rejoindre ce nouveau monde. Mark Zuckerberg annonce vouloir approfondir qualitativement (et quantitativement) l’identité originelle de Facebook cherchant à connecter les gens entre eux. La solution à l’ennuyeuse platitude de nos écrans se trouve dans le réalisme 3D du métavers.

Une mégalomanie altruiste !

L’idée de Méta est de devenir le grand architecte de nos échanges de demain et toute sa communication se base sur les services phénoménaux qui seront proposés aux consommateurs et aux créateurs de contenus, toujours gratuitement ou pour très peu cher. Pour les premiers d’abord, l’expérience numérique promet d’être totalement refondée autour du « fun ». Grand classique des pratiques des géants de la Tech (Uber ou Deliveroo utilisent par exemple des systèmes de récompenses pour pousser leurs utilisateurs à travailler davantage), le jeu devient central. Mark Zuckerberg consacre d’ailleurs un long passage du Facebook Connect à discuter des dernières sorties jeux vidéo sur ses casques VR et en profite même pour annoncer en exclusivité la préparation d’un GTA (grand classique du jeu vidéo) en 3D. « Les jeux doivent construire la communauté », dit-il. Outre le jeu, c’est toute l’expérience internet qui promet d’être refondée. Il sera donc plus facile de créer des liens forts avec ses amis, de s’ouvrir à de nouvelles communautés ou de garder contact avec de la famille lointaine. Les avatars qui nous représenteront dans le métavers – éléments centraux de ce nouveau monde – devraient être capables de reproduire nos mouvements corporel et facial, en rendant ainsi beaucoup plus naturels nos échanges.

D’un autre côté, Méta souhaite travailler à la création d’un « écosystème » économique. Les producteurs de contenus : indistinctement, les vidéastes, blogueurs, influenceurs, etc., ainsi que les annonceurs – rappelons que le modèle de Facebook repose sur la publicité qui représente 97% de ses revenus (28,3 milliards de dollars en 2021) – sont les acteurs principaux de cette nouvelle scène numérique. « Le futur sera construit par nous tous », annonce Zuckerberg. Personne ne sait exactement de quoi le métavers sera fait puisque ce sera un monde ouvert et que les créateurs de contenus en définiront, précisément, le contenu. Méta, de son côté, se propose d’en définir « humblement » les contours et de permettre à ces acteurs de vivre de leurs activités en leur garantissant toujours plus d’audience. C’est un rôle d’investisseur primaire, presque régalien, qu’est prête à endosser l’entreprise américaine qui, de l’avis de son PDG, s’attend à perdre des sommes conséquentes dans un premier temps, mais promet de maintenir la gratuité des ses services en sponsorisant la création de son écosystème qui devrait profiter à tous. Quelque 10 milliards de dollars d’investissements sont annoncés pour la seule année 2021, de nombreux autres suivront.

Enfin, c’est le monde du travail qui devrait profiter des avancés du métavers. Après l’explosion et la surexposition médiatique du télétravail dues à la crise sanitaire, le bilan semble contrasté. Les salariés plébiscitent cette pratique, pourtant, les heures de plates réunions Zoom parsemées de bugs de connexion ont parfois laissé un goût amer. C’est pourquoi Horizon Workrooms devrait permettre un renouvellement des pratiques de télétravail en connectant de façon plus immersive les travailleurs épars – tout en permettant une meilleure surveillance de leur travail par leur hiérarchie. Méta prétend donc révolutionner le travail et, pourquoi pas, en parallèle, l’enseignement. C’est ce qui permet à Zuckerberg d’affirmer sur le sujet de l’écologie, par ailleurs très peu évoqué, qu’adopter ces pratiques sera « sûrement mieux que tout ce que vous faites d’autre pour l’environnement ». La suppression des bureaux, et des transports pour s’y rendre, devraient permettre certaines économies d’énergie profitables, donc, à l’ensemble de la planète.

Une mégalomanie altruiste ?

La constitution de cet écosystème pose néanmoins un certain nombre de questions. Poussée à son paroxysme, l’idée du métavers considère un individu passant la majeure partie de son temps (travail ET loisir) un casque VR accroché sur la tête. Outre les problématiques en termes de santé (résolue par Méta via la possibilité de faire du sport en VR, rappelant à certains égard les images du vélo de Daniel Kaluuya dans Black Mirror) se pose la question de l’organisation économique et démocratique de cette société numérique. L’écosystème métavers sera-t-il compatible avec nos systèmes économiques dans lesquels l’impôt permet, théoriquement, une forme de redistribution ? Il apparaît que les géants de la Tech, dans leur appétit, n’ont que peu de considérations pour les archaïsmes de la démocratie et que le métavers n’en est qu’une énième démonstration.

Au milieu de la grande messe du Facebook Connect faisant intervenir les jeunes pontes du nouvellement nommé Méta (une population de trente-quarantenaires), s’élève la voie de la raison, cette fois plus âgée, rappelant à Mark Zuckerberg ses obligations quant à la volonté du public de plus de transparence et de sécurité. Cette voie tintée d’un fort accent britannique n’est autre que celle de Nick Clegg, ancien homme politique anglais et actuel responsable des affaires internationales de Facebook. Les deux hommes discutent alors du passé, du présent et de l’avenir et de [cet échange→https://www.youtube.com/watch?v=pDCtkB1IZWk] transparaît symboliquement toute la vision du groupe. D’un côté, les erreurs du passé proviennent d’une inadéquation entre le temps long du législateur et la volonté d’innover propre aux milieux technologiques, de l’autre, Méta à appris de ces dernières et met tout en œuvre « from day one » (élément de langage répété à l’envi) pour conscientiser sa communauté et éviter qu’elles ne se reproduisent. Méta ne sera pas responsable, il ne sera que l’humble architecte de ce nouveau monde.

C’est bien cette position dominante d’architecte qui relativise l’altruisme du géant. Les logiques économiques des plateformes numériques sont claires : éradiquer la concurrence, devenir incontournable, incarner le marché. Une fois ce schéma établi, les plateformes vivent généralement de la ponction d’une commission – sous différentes formes, directement financières ou non – auprès de leur communauté (Amazon prend un pourcentage sur chaque échange, Facebook vend des données et impose de la publicité, etc.). Mais cette fois la logique est poussée encore plus loin. Zuckerberg souhaite construire le monde du futur dans lequel nous pourrons travailler, jouer, lire, nous rencontrer, vivre. C’est donc sur l’ensemble de cette vie numérique, amenée à supplanter la vie « réelle », que Méta prétend prendre sa commission en la transformant en données, traitables et monétisables. La vie, devenue numérique, doit être calculable dans chacun de ses aspects. En dehors de tout problème philosophique, cela pose la question de l’identité du « numériseur ». Bien que Méta annonce une forme d’interopérabilité qui ne fera pas de lui le seul maître à bord, difficile de croire qu’il ne conservera pas la majeure partie des prérogatives. Il est également à prévoir que d’autres acteurs soient en mesure de développer leurs propres métavers et qu’ainsi, Méta n’incarne pas à lui seule la vie numérisée. Pourtant, au vu du poids de la communauté Facebook, de ses capacités d’investissement et de la longueur d’avance qu’il vient de prendre, il est à prévoir que Méta domine largement ses concurrents. Mais alors, ce nouveau « maître », capable de définir les contours de la vie (numérique), aura-t-il dans l’idée d’agir dans l’intérêt du plus grand nombre, de réduire les inégalités ou la pauvreté, d’écouter les avis de tous dans la conception de son monde ?

On voit mal l’État américain (seule juridiction compétente), en mal d’emploi et de croissance, s’élever contre le projet dystopique de Méta, en raison de la réponse à la question précédente – elle-même renvoyant à une nouvelle question : une entreprise privée en quête de profit N’EST PAS altruiste ; comment, dès lors, lui faire confiance dans l’élaboration des contours même de la vie ? Les faux semblants de concertations sur la sécurité des utilisateurs cachent mal la vision du groupe quant au rôle des pouvoirs publics dans le métavers. Méta, en organisant son écosystème économique, espère mettre ces derniers à distance et être seul capable de lever une forme d’impôt (sa commission) pour se débarrasser, ou du moins limiter, les prérogatives traditionnelles du législateur dans son univers numérique. Pourtant, il va bien falloir qu’ils s’en rendent compte, les GAFAM entendent concurrencer le rôle même des États. Cette forme « d’impôt » que Méta sera capable de ponctionner dans son univers numérique n’en est qu’un nouvel exemple. Accepterons-nous de laisser la définition des contours de ce qui est collectif à l’initiative des géants de la Silicon Valley ? À l’heure où des investissements massifs dans la transition énergétique et dans la protection de la nature doivent impérieusement être réalisés rapidement, prendrons-nous le risque de laisser de plus en plus ces choix d’investissements au secteur privé ?

Car c’est finalement sur ce point, celui de l’écologie, que la dystopie métavers paraît réellement catastrophique. L’altruisme intéressé des géants de la Tech sera-t-il capable de résoudre les problématiques environnementales ? Non, évidemment. La réponse paraît de plus en plus claire. Le numérique représente déjà une part importante de notre consommation énergétique mondiale. Le métavers, monde totalement numérique en 3D, va mathématiquement faire exploser cette consommation (de données, de bande passante, d’énergie…). Si on comprend dans l’équation la nécessité d’équiper chaque utilisateur d’un casque VR, voir, de potentiels autres capteurs, la nécessité d’adapter les réseaux (5G, 6G, fibre) et les appareils existants, etc., la réponse paraît d’autant plus claire : la dystopie métavers nous mène dans le mur écologique. D’autant que la vision du monde de Méta n’a aucune raison de différer de celle de Facebook. Ce sera un monde d’hyperconsommation. Le métavers sera l’occasion de récolter toujours plus de données et d’imposer toujours plus de publicité ciblée pour nous donner, toujours plus compulsivement, l’envie d’acheter.

Alors, il faut bien voir ce qu’est le métavers : c’est une insulte. Une insulte à toute forme d’espoir de changement, ou même, tout simplement, d’espoir de survie face aux catastrophes écologiques à venir. Mais c’est aussi une proposition fictionnelle. Une proposition que nous pouvons encore espérer refuser.

Réalité et fiction

De l’aveu de ses promoteurs, la construction du métavers ne sera pas possible avant des décennies. De nombreuses raisons permettent en effet d’émettre des réserves quant à la possibilité même de son avènement. Techniquement d’abord, nous sommes loin du compte. La vidéo promotionnelle montre un homme, trentenaire, épanoui dans son travail à distance, grâce à une simple paire de lunettes lui donnant accès à la réalité augmentée du métavers. Pourtant, les deux petites montures de ces verres contrastent avec la taille et l’aspect des casques VR actuel, notamment les Oculus de Méta, qui devront embarquer un ordinateur surpuissant pour espérer proposer des fonctionnalités immersives. La question de la puissance des réseaux se pose également. Même dans les zones les mieux couvertes, il est encore difficile d’éviter les bugs lors d’échanges visio en simple 2D. Imaginer streamer un monde numérique 3D en continu ne sera pas possible sans le déploiement de réseaux adaptés et tout cela va coûter cher.

Une autre question de faisabilité se pose : celle de l’acceptation du projet par les autres géants du numérique. Évidemment, un projet de cette ampleur ne s’improvise pas et on imagine que des tractations ont lieu en interne au sein de la Silicon Valley. En témoigne l’annonce de Microsoft du lancement dès 2022 de « Mesh » dans son application de travail Teams, sorte de préface du métavers permettant l’utilisation d’avatar accentuant le réalisme du télétravail. Néanmoins, la volonté de Méta de « devenir internet » annonce des mouvements au sein des relations de pouvoir entre les GAFAM. On sait par exemple l’influence d’Apple lorsque ce dernier menace Facebook de retirer de son AppStore ses applications phares (révélation des Facebook Files). En ce sens, l’ambition de Méta est immense. La vision de Zuckerberg sous-tend que l’accès à Facebook ou Instagram passera dans le futur par le métavers puisque s’y connecter équivaudra à une connexion à internet. Mais alors, l’accès aux autres services (Amazon, YouTube, Google, etc.) sera également médiatisé par le métavers. Si les possibilités en termes de croissance et de débouchés font d’ores et déjà saliver de nombreux acteurs, une quasi-monopolisation d’accès sera-t-elle réellement acceptée par les autres géants de la Tech ?

Les obstacles tant techniques que stratégiques et politiques à la réalisation du métavers sont nombreux. Mais l’annonce d’un tel projet ne sert-elle que sa réalisation effective ? Outre les effets de relégation de scandales évoqués précédemment, avec ce lancement en grande pompe Méta paraît surtout chercher à façonner nos imaginaires, à construire une fiction désirable dans laquelle elle se donne déjà le rôle de grand architecte. Méta cherche à modeler notre vision du futur. Comme souvent, les évolutions de la technique sont essentiellement le résultat d’un travail fictionnel de construction de l’acceptable et du possible dans nos imaginaires, travail réalisé par les acteurs les plus influents. « Que la fiction soit ainsi l’alliée de la technique au point que la technique ne puisse s’exporter vers le champ social sans son aide, et qu’intimement, elle participe de la logique fictionnelle, non seulement nous en avons des preuves multiples, mais encore nous pouvons percevoir à quel point l’adhésion au monde de la technique, que j’appellerai « désir de la technique », est liée à la séduction opérée par la fiction. » Le désir de la technique, ici décrit par Lucien Sfez, qui nous rend si difficiles l’opposition aux initiatives de la Silicon Valley, transparaît des nombreuses promesses d’investissement faisant suite à l’annonce de l’ex-Facebook, du nombre incroyable d’articles de presse sur le métavers, mais aussi de son lien avec un univers SF populaire et attractif. À l’heure ou les famines écologiques commencent à réellement se faire sentir, Méta modèle nos imaginaires et pousse l’avenir vers le numérique pour conserver sa place.

Que Mark Zuckerberg rêve d’un monde numérique immersif est fort probable. Qu’il ignore les obstacles à la réalisation de son projet est en revanche plus discutable. Ainsi, les géants de la Tech, fort de leur influence médiatique, avancent leurs idées de notre avenir. Qu’ont-ils à perdre ? Les milliards investi ne sont finalement que peu de chose face aux profits à venir. L’échec retentissant des Google Glass (lunettes connectées, prémisses de la réalité augmentée) n’a pas ralenti l’explosion du cours en bourse d’Alphabet. La question est : resterons-nous enfermés dans leurs visions du monde ? Choisirons-nous cette proposition fictionnelle confortable et ludique, au risque de sacrifier les capacités des générations futures à vivre sur cette planète ? Ou, sommes-nous en mesure d’appuyer sur leurs contradictions et de refuser, en bloc, leur proposition pour esquisser d’autres fictions, d’autres imaginaires ? Je l’espère.




Source: Lundi.am