Décembre 7, 2020
Par Lundi matin
341 visites


« Nos exaequat victoria caelo »

Qui suis-je ? Un pauvre humain de la forêt.

Je suis un homme qui se contente de chasser

à qui on n’a donné qu’un arc et ses fidèles

ainsi que les arbres qui cachent le soleil.

J’ai des yeux attirés par une grande beauté :

est-ce une splendide déesse en train de nager ?

Tout semble magique même le regard sévère

de cette déesse audacieuse nue en plein air,

même l’eau qu’elle lance semble d’un autre monde.

S’agit-il d’un joli rêve qui inonde

mon âme qui désormais très lointaine se voit

dans le miroir de nature qui fait fuir la joie ?

Ma vie s’inverse : mon ennemi est mon ami

et mes plus grands fidèles sont mes ennemis.

Enfin c’est quoi ce fameux sort de la déesse ?

Une punition ou bien une douce gentillesse ?

Lorsque je regarde et je vis avec mes nouveaux amis

mon seul regret à mon égard est d’avoir utilisé un arc.

« Car la vérité s’y avère complexe par essence, humble en ses offices et étrangère à la réalité, insoumise au choix du sexe, parente de la mort et, à tout prendre, plutôt inhumaine, Diane peut-être… Actéon trop coupable à courre la déesse, proie où se prend, veneur, l’ombre que tu deviens, laisse la meute aller sans que ton pas se presse, Diane à ce qu’ils vaudront reconnaîtra les chiens… ».

Lacan invite les Actéons à ralentir leurs courses. La raison en est que la vérité demeure irrémédiablement différente par rapport à l’homme. Inutile de se lancer devant ses chiens pour embrasser directement la vérité. Diane saura distinguer les vraies pensées dans la forêt.

Giordano Bruno offre son interprétation du mythe d’Actéon dans un dialogue publié à Londres en 1585, Des fureurs héroïques. Son Actéon, à la différence de celui proposé par Lacan, ne peut pas accepter d’être choisi, la radicalité de sa démarche le lui interdit. Il n’arrêtera point sa course : il veut prendre la place divine, il veut se libérer de ses habits humains, il veut être inhumain, « belva », dieu. La « fureur héroïque » est la voie de cette métamorphose. Actéon devient cerf : « celui qui ne sait pas faire la bête ne peut maintenir sa supériorité ». Le Capricorne est le seul animal qui resplendit dans le ciel, même après la réforme prônée par l’Expulsion de la bête triomphante (1584), puisqu’il a su enseigner aux dieux à se transformer en animaux lorsqu’ils furent attaqués par les Géants.

C’est pourquoi le furieux brunien n’est ni un prophète, par lequel les dieux parlent, ni un poète, dans lequel les Muses parlent. Dans l’expérience du furieux l’humanité de l’homme est poussée vers ses limites extrêmes, même animales. La fureur est un « vice » et le furieux n’est pas « nella temperanza della mediocrità, ma nell’eccesso delle contrarietadi ». Les limites où sont cloîtrées les sens, les confins où la raison est condamnée, peuvent être brisés et dépassés du moment où l’on exerce une guerre « con li contrarii esterni ». La possibilité d’une puissance surhumaine est alors ouverte : « on considère et on voit l’excellence de leur propre humanité ».

On peut probablement parler de la tentative de fonder une « nova religio », mais, dans des termes plus précis et plus sérieux, il ne s’agit que de l’affirmation de la philosophie, et de la vie. Le surhomme est chez Bruno celui qui défie les dieux et affirme la grandeur de l’humanité. Dans la Cabale du cheval pégaséen (1585), le Nolain évoque des personnages tels qu’Adam, Prométhée, les Géants, qui ont attaqué le ciel pour permettre à l’homme de s’améliorer. Les Géants rebelles « fils de la terre et prédateurs hardis du ciel », Adam et Prométhée, les bâtisseurs de la tour de Babel incarnent tous la même volonté : seule l’impiété « héroïque » laisse réellement éclore la dignité humaine. Seule la violation des règles imposées permet de conquérir notre monde en tant qu’hommes. Le problème est celui de l’ « infraction », comme l’avait déjà affirmé Lucrèce : il y a liberté, il y a humanité quand il y a rupture des « foedera fati », quand une petite « déclinaison » a lieu. L’étude de la nature en témoigne : c’est l’« impiété » qui permet d’atteindre les arcanes de la nature, ce sont les héros, doués d’une « curiosité impie » qui « vont ou allèrent (…) poursuivre les arcanes de la nature et calculer les vicissitudes des étoiles ». Autrement dit, l’homme s’approche de la vérité inhumaine, pour devenir l’égal des dieux, ou même pour les détrôner : la connaissance de la nature constitue la revendication de la puissance de l’homme. Dans l’Épître liminaire du De l’infini, de l’univers et des mondes (1584), Bruno confirme l’idée – épicurienne – qu’une vraie connaissance de la nature libère l’homme de ses petites peurs. La connaissance naturelle, telle que l’avait enseignée Lucrèce, et avant lui la Lettre à Menacée d’Épicure, est le chemin qui mène à la vraie moralité, ou mieux à l’éthique : « Telle est la philosophie qui ouvre les sens, contente l’esprit, magnifie l’intellect et reconduit l’homme à la vraie béatitude qu’il peut posséder en tant qu’homme et dont je vais dire ce qui la compose : elle le libère du souci pressant des plaisirs, comme du sentiment aveugle des douleurs ; elle le fait jouir de l’être présent, sans plus craindre ni espérer du futur ». « Nos exaequat victoria caelo », chante Lucrèce : la victoire nous élève jusqu’au ciel. La philosophie de la nature est assurément une philosophie de l’affirmation.

Ni un prophète ni un poète et ni un sage, le furieux est un philosophe. Actéon court dans les bois à la recherche de quelques ombres de la vérité. Comme seuls bagages son arc, ses flèches, les aboiements de ses fidèles chiens sourdent derrière lui. Il ne possède rien d’autre. Il ne sait pas où ses pas précipités le conduisent. Il ne sait rien. « Ignorantia » pas encore « docta ». Aucune sagesse ne l’inspire, il n’est pas imperturbable, son corps est en souffrance, il court à bout de souffle, il connaîtra le « disquarto  » et le « distrazzione in se medesimo  » (discorde et déchirement). Quand ses yeux croisent ceux de la déesse, une identification dans sa quête s’amorce. Il ne meurt pas. Il se métamorphose en nature, en cosmos. On peut imaginer cette transformation en pensant à la séquence finale d’Elephant man (1980) de David Lynch quand le protagoniste en s’endormant se laisse écouler dans une pluie d’étoiles, au plus profond de la nature, tandis qu’une voix hors champ (celle de sa mère défunte) dit : « Jamais, oh jamais, rien ne mourra jamais. L’eau coule, le vent souffle, le nuage fuit, le cœur bat… Rien ne meurt ! ». Actéon en voyant la déesse commence lui-aussi sa métamorphose. Il se dévêt de ses habits, il entre dans les eaux, dans les fourrés les plus denses, vers les déserts, « vers la région des choses incompréhensibles ». Il se dépouille de tout, de son humanité même. Ses fidèles chiens ne le reconnaissent plus quand ils rejoignent enfin ses pas. Actéon ne s’abîme toutefois pas dans ce devenir animal. La métamorphose le rend « meilleur » : « Voilà donc comment Actéon, devenu proie de ses propres chiens, poursuivi par ses propres pensers, court d’une course nouvelle, lui-même renouvelé en ceci qu’il procède divinement et plus légèrement (c’est-à-dire avec plus de facilité et d’un souffle plus efficace) vers les fourrés plus épais, vers les déserts, vers la région des choses incompréhensibles ; d’homme vulgaire et commun qu’il était, il devient rare et héroïque ; rare est tout ce qu’il fait, tout ce qu’il conçoit, la vie qu’il mène est extraordinaire ». La transformation d’Actéon a du sens dans la mesure où elle ouvre d’autres lieux de vie à cette silhouette fugitive de pauvre humain : les bois les plus épais ou les déserts ou le ciel et les mondes infinis. L’ouverture des espaces laisse alors se déployer tout un mode de penser. Les choix des lieux de vie impliquent une certaine idée de la philosophie. Aby Warburg note que « l’acte d’abandon héroïco-érotique au Chaos et à la Hylé produit un espace de pensée ». L’ouverture des espaces implique également la possibilité d’autres conditions d’existence. Actéon arrive à trouver des lieux jamais explorés, sa vie devient « extraordinaire », puisqu’il sait éviter les marécages, les arbres, arbrisseaux et arbustes afin d’atteindre son but.

On pourrait comparer ces esquives, ces courses, ces sauts, ces lignes de fuite à des dribbles sur un terrain de foot. Le dribble rompt les lignes, ouvre des espaces dans le camp adversaire. Le dribble est la plus grande « infraction » des règles du jeu. La vie, la nature, le football sont organisés rigidement, voire militairement. Le « clinamen », comme la métamorphose, serait un dribble : il produit toujours d’autres styles de vie. On remercie Actéon, Giordano Bruno, Diego Armando Maradona, et tous ceux et toutes celles qui prennent des lignes de fuite, changent de vie, dans le val de Suse ou ailleurs, parce qu’ils nous indiquent cette possibilité.

Luca Salza, Niccolò Salza




Source: Lundi.am