177 visites


Oui, la lutte collective peut ressusciter la sociabilité ouvrière obérée par le Covid-19 : ça a grandement aidé la dernière grève chez STMicroelectronics, leader du circuit intégré, à tenir quatre semaines. Mais il a aussi fallu neutraliser les syndicats jaunes. Et pour ça, rien de mieux que l’auto-organisation.

Depuis mars, l’ensemble des industriels paniquent, des lignes de production ont été arrêtés chez presque tous les constructeurs automobiles, en raison de la pénurie de composants élec­troniques. En France la principale entreprise productrice de cette ressource stratégique est STMicro­eletronics, un groupe franco-italien qui produit des puces pour les smartphones, l’industrie et, bien sûr, l’automobile. STM dispose en France de trois sites de production, à Tours, à Aix-en-provence et – le plus gros – à Crolles, en périphérie de Grenoble, avec plus de 4 000 salarié·es.

Une usine de microélectronique c’est un univers particulier, un air sec et très pur, des produits chimiques dangereux (acide fluorhydrique, arsenic…), une consommation massive ­d’électricité, d’eau… Les équipes se succèdent en permanence, 24h/24, tous les jours de l’année. C’est une industrie fortement automatisée et très qualifiée. Ainsi, à Crolles, où deux usines – une moderne, une plus ancienne – produisent dans des standards différents, la moitié des salarié·es sont des ingénieur·es.

Cette très haute technicité n’efface toutefois pas les fondamentaux de l’exploitation capitaliste. L’objectif principal de la direction est de maintenir la masse salariale au minimum et, pour limiter les risques de grève, elle recourt massivement aux intérimaires. Elle essaie aussi de diviser les salarié·es, entre caté­gories, entre équipes, entre les deux usines, entre les pays…

Alors que la crise économique et sociale frappe violemment de nombreux secteurs, la microélectronique est portée par la numérisation massive des relations sociales dans le contexte de pandémie, ce qui permet à STM d’afficher une santé financière insolente.

Plutôt que de laisser les actionnaires accaparer encore plus de la richesse produite par les travailleuses et travailleurs, la CGT a commencé, en sep­tembre 2020, à faire campagne pour des ­augmentations de salaires. Or, en octobre, la direction du groupe a répondu qu’il ne fallait rien espérer de ce côté-là. À Crolles, où s’active une CGT dynamique, une grève a éclaté dès le 5 novembre, et a été assez suivie. Mais seule une petite unité de test a opté pour une grève de longue durée. Et sur les autres sites français, calme plat. Ce qui a permis à la grève de Crolles d’éviter l’isolement, ce sont les liens tissés les années précédentes avec les usines italiennes et marocaine du groupe.

Ce même 5 novembre, les syndicats italiens ont donc appelé à la grève. Idem au Maroc où, dans l’usine de Casablanca, un syndicat créé avec le soutien de la CGT re­groupe aujourd’hui 95 % des salarié·es. La grève y a été très suivie, et les communications de solidarité ont renforcé la détermination de chaque côté.

L’intersyndicale, sous le contrôle des grévistes

Mais novembre 2020, c’était aussi le second confinement, et une période assez difficile pour la lutte collective. Quiconque a fait grève dans une usine connaît ces clichés, bien réels, qui aident à tenir : les bières avec les camarades, les barbecues improvisés, les parties de cartes… toute cette convivialité, fortement limitée par le Covid-19, allait-on réussir à la ressusciter, ou bien la mobilisation allait-elle pâtir des « gestes barrières » ? Eh bien, malgré les craintes de la CGT, c’est la convivialité retrouvée qui l’a emporté, grâce à la lutte.

Avec l’impossibilité d’un piquet de grève sur la voie publique, et pour éviter la répression policière et celle du management, les rassemblements de grévistes se sont tenus sur le parking. On a pu y retisser du lien social, proposer des cafés, organiser des jeux, et faire de cette grève un moment de détente salutaire, qui a maintenu le moral des grévistes pendant près d’un mois !
Pour que la grève dure, il a également fallu veiller à ce que l’intersyndicale ne fasse pas n’importe quoi. L’unité d’action syndi­cale, c’est une arme à double tranchant. D’un côté, parce qu’elle rassure les salarié·es, elle conditionne souvent le lancement d’une grève massive.

D’un autre côté, elle peut devenir un boulet si les partenaires – ici la CFDT et le Collectif autonome et démocratique (CAD, un groupe de 4-5 élus « maison ») – commencent à retourner leur veste…

Notre meilleur atout pour désamorcer ce risque, c’est l’auto-organisation des grévistes. Lorsque les décisions sont prises en AG, en toute transparence, il devient difficile pour les syndicats jaunes de rompre leurs engagements.

Question de la prise de parole en AG

Cependant la pratique des AG demande beaucoup d’organisation. Si c’est facile à faire dans une fac, ça l’est nettement moins sur un site de production qui tourne en continu. Les équipes ne se croisent pas, ne se connaissent pas, on ne peut pas faire venir l’ensemble des grévistes du week-end en semaine, ceux de nuit en journée, ou inversement : toute leur vie est organisée sur des rythmes de travail atypiques.

Une prise de décision collective nécessite beaucoup de temps, d’efforts, et il faut envisager le cas où des AG de différentes équipes expriment des avis différents. Heureusement, ce n’a pas été le cas au cours de ce mouvement, et l’intersyndicale est toujours restée fidèle aux décisions des grévistes.

Malgré tout, s’est posé un autre problème bien connu : celui de la prise de parole en AG. Les grévistes non militant·es n’osent quasiment jamais. En tant que syndicalistes, c’est à nous d’aller vers nos collègues pour recueillir leurs positions et les encourager à s’exprimer, sans exiger d’eux et elles une position qu’ils n’assumeraient pas.

C’est d’autant plus important que la répression de la direction n’est jamais loin : de nombreux gardiens ont été embauchés en CDD pour la durée du conflit, pour dissuader toute action au sein de l’usine ; les managers et la DRH surveillent ostensiblement les grévistes… Les ingénieur·es qui osent rejoindre les ouvrier·es et technicien·nes dans la mobilisation sont systématiquement convoqué·es, et seule l’inspection du travail, à la demande de la CGT, a pu faire cesser ces menaces.

Finalement quels résultats pour cette grève ? Au bout d’un mois, et malgré de faibles avancées, les salarié·es ont choisi de reprendre le travail et de signer un accord avec la direction. Toutefois, la combativité n’est pas réellement entamée. Grâce à une caisse de grève bien alimentée par la CGT, les salarié·es ne sont pas épuisés financièrement et le syndicat sort renforcé du conflit, en effectifs comme en audience. Ça a pesé dans le rapport de force lors des négociations annuelles obligatoires de mars, avec des augmentations bien réelles – mais toujours insuffisantes !

Émile (UCL Grenoble)




Source: Unioncommunistelibertaire.org